Divers (collection CIRS) · document-de-reference · 1 janvier 1896

Télécharger le NUMÉRO 13 en un seul fichier PDF

Post-Vatican II etude-privee
Version unique

1" ANNÉE FÉVRIER 1896

                               REVUE

ANGLO-ROMAINE RECUEIL HEBDOMADAIRE

Tu es Petrus, ot sue Spiritus Sanctus po- per _hanc_petrar suit cpiscopos ro

ædificaho Ecclesiam gore Écclesiam Doi.

dabo claves ACT. x. 38, Marrut. xvr, 1840.

                               SOMMAIRE :

      re               Les Ordinations anglieanes à         propos d'une bro-

: chu Auéris Ricæanosox ... Une visite au D' Pusey Chronique. Livres et Revues Docusexrs... Considerationes modes! siarum de Eucharisti:

                                 PARIS
        RÉDACTION              ET     ADMINISTRATION
                            AT, RUE CASSETTE


                                    1896




                                             UNIVERSITY 0

PRIX DES ABONNEMENTS TARIF DES ANNONCES

        FRANCE                                            A LA PAGE:
                                                  page.
                              A4 fr. | La ri page
                              20 fr. | La

                               &fr. | Le 4/4 page.

                                                          À LA LIGNE
                                                                   :




                                           Les annonces sont reques
                       ..    Ofr. 50 | aux bureaux de la Revue.
                            . 4fr. » | 17, rue Onssette, Paris.

Les opinions émises dane les articles signés n'engagent que la responsabilité des auteurs.

ALFRED MAME et FILS, Éditeurs

          LITURGIE                        ROMAINE

                    ÉDITIONS FRANÇAISES
    En vente chez tous les libraires et chez les éditeurs, à Tours.
               Missrus. — Bnévaines. — Diunnaux, etc,
 + Textes revus et approuvés     par la   Sacrée Congrégation des Rites.

BREVIARUM ROMANUM, Nouvelle édition in-42, en 4 vo- lumes, mesurant 18x10, imprimée en NOIR et ROUGE sur papier INDIEN, très mince, opaque et très solide (chaque volume ne pèse, relié, que 500 grammes et ne mesure que 2 centimètres d'épaisseur). Teate encadré d'un filet rouge. Chaque volume est orné d'une gravure sur acier.

  SOUS PRESSE. — POUR PARAITRE A PAQUES 1896

       NOUVEAU                         BREVIAIRE

En deux. vojumes in-16, mesurant 16X 10, tiré en noir el rouge sur papier Indien teinté, spécialement fabriqué, très mince et très solide sans être transparent. Chacun des volumes, d'environ 1700 pages, ne pèse, relié, que SSO grammes et ne mesure que 3 cent. d'épaisseur. Les caractères, gravés sur nos indications,sont nets, gras, très lisibles eL très élégants, n encadrement rouge, de nombreuse frises, des lettrines d'un goût sévêre, ornentle texte sans le surchager. Nota.— MM. les Ecclésiastiques nous sauront gré surtout d'avoir évité le plus pos: sible les renvois et de leur présenter ainsi des bréviaires véritablement pratiques.

          RITUALE ROMANUM

Un volume in-16, mesurant 16X10. Edition avec chant, ornée d'un fit rouge et d'un grand nombre de vignettes, imprimée en noir et rouge. Un catalogue spécial des publications liturgiques, avec feuilles diflérentes editions, est rnvoyé sur demande affranchie adressée à ML at Fils, éditeurs, à l'ours, ou à Paris, 18 rue des Saints-Péres. LES ORDINATIONS ANGLICANES

              A    PROPOS     D'UNE     BROCHURE
  1. J'ai pris un très vif intérêt à lire le travail de Mgr Gasparri, professeur de droit canon à l'Institut catholique de Paris, au sujet « de la valeur des Ordinations anglicanes »: travail donné par la Revue Anglo-Romaine dans les deux numéros précédents, el presque en même temps publié à part avec de précieux appendices. C'est plaisir de voir avec quelle pénétration et quelle compétence l'auteur traite les points controversés, plaçant d'ailleurs la question sous un jour tout nouveau et l'acheminant ainsi, on peut l'espérer, vers la solution définitive. Très vigoureuses dans le fond, ses attaques contre la validité des Ordinations anglicanes revêtent, dans la forme, cette parfaile courtoisie qui devrait accompagner toute discussion scienti- fique, rendant impossible aux adversaires de se plaindre de quoi que

ce soit, si ce n'est de la faiblesse de leur cause.

  1. Toutefdis, Mgr Gasparri me permettra de n'être pas d'accord avec lui sur tous les points et d'ajouter ici quelques observations sur cette controverse qui, très intéressante en elle-même, passionne aujourd'hui les esprits.

  2. Et d'abord, le savant auteur du travail que j'examine semble disposé à donner à la Bulle et au Bref de Paul IV du 49 juin et du 30 octobre 1555, cette interprétation : que le Pape y reconnaîtrait « la

suffisance des rites de l'Ordinal de 4550 et de 1552, en ce qui con- cerne le diaconat et la prètrise », et qu'il la nierait seulement «en ce qui concerne l'épiscopat! ». Une si large interprétation est-elle bien exacte?

  1. En donnant le Bref en question, Paul IV ne voulait que préciser la signification et la portée de quelques mots difficiles à bien entendre qui se lisaient dans la Bulls publiée précédemment. Établissant les

! Gaspanmi, pp. 15, 43, Revue Anglo-Romaine, 15 février 1806, p. 488, 550. REVUE ANGLO-ROMAINE. — T, I. — 91. 518 REVUE ANGLO-ROMAINE

règles d'après lesquelles les ordinations des prêtres et des diacres devaient être tenues pour nulles ou pour valides, le Pape avait dit: « Qui ad ordines tam sacros quain non sacros ab alio quam ab Fpise, « aut Archispiscopo rite et recte ordinato promolifuissent, cosdem ordines « ab eorum Ordinario de novo.suscipere tenerentur. » Comme on le voit, ce rescrit parle formellement des ordres mineurs; or, les ordres mineurs n'étaient reconnus ni par l'Ordinal ni par l'Église anglicane. Il est donc difficile de déterminer le vrai sens de la question, du dubium que Paul IV se proposait de résoudre par son second Bref. À s'en tenir au texte de ce document, on inclinerait à supposer que cer- tains évêques, d'abord ordonnés d'après l'Ordinal, revenus ensuile à l'unité, avaient cru pouvoir conférer les ordres en suivant, bien entendu, les prescriptions du rituel catholique. La réponse du Pape viserait done uniquement la personne du ministre de l'ordre: elle aurait pour seul but de déterminer quels évêques pourraient va- lidement conférer ce sacrement et de fournir, par là même, un moyen de distinguer si les ordinations faites par eux étaient nulles ou valides. Que dit, en effet, le Pape? « Eos tantum Episcopos et Archiepiscopos, « qui non in forma Ecclesiæ ordinati et consecrati fuerunt rite et « recte ordinatos dici non posse, et propterea personas ab eis ad or- « dines promotas ordines non recepisse. » Cette interprétalion me semble confirmée par la suite du texte du Bref: « Alios vero quibus Ordines hujusmodi etiam collati fuerunt ab Episcopis et Archie- piscopisin forma Ecclesiæ ordinatis et consecratis licet ipsi Episcopi et Archiepiscopi schismatici fuerint et ecclesias quibus præfuerint de manu quondam Henri VIII et Eduardi VI prælensorum Angliæ regum receperint, caracterem Ordinum eis collatorum « recepisse. » Or, comme le dit Mgr Gasparri, pendant le règne d'Henri VIII, « les livres liturgiques en usage en Angleteme « ne subirent aucune modification, et les ordinations diaconales, « presbytérales, épiscopales, furent faites par les évêques schis- « matiques d'après les anciens rites catholiques.» Que l'on veuille bien aussi remarquer l'expression que le Pape emploie et sur laquelle il semble insister d’une manière toute spéciale : eos « fantum.. qui non in forma Ecclesiæ ordinati et consecrati fue- « runt. » Celle insistance même ne donne-t-elle pas lieu de soup- çonner que des doutes avaient surgi à propos aussi des ordinations conférées par ceux des évêques qui avaient été sacrés d'après le rite catholique, mais qui, depuis, étaient passés au schisme? D'ailleurs, rien que de très vraisemblable dans la supposition dont il s'agit. Les erreurs des Hussites et des Wicleffistes n'avaient-elles pas pu st renouveler? Ce qui expliquerait cette seconde clause du Bref: « Licet

! Gasranm, op. cit. p. 5 ; Revue Anglo- Romaine, p. 481. LES ORDINATIONS ANGLICANES A PROPOS D'UNE BROCHURE 379

« ipsi Episcopi et Archiepiscopi schismatici fuerint. » N'avait-on pas pu, comme on le fait aujourd'hui, mettre en question, dans le mi- nistre, l'infentio faciendi quod facit Ecclesia? Que d'autres raisons encore, qui maintenant nous échappent, pouvaient donner naissance à l'incertitude des esprits!

  1. LePape donc, en répondant qu'il suffisait à la validité des ordres d'avoir été conférés par un évêque sacré d'après les rites ca- tholiques, n'avait en vue qu'un côté de la question : il ne visait que la question du ministre et prétendait seulement dire quels évêques avaient le pouvoir de conférer les ordres validement. S'ilen est ainsi, on ne saurait rien inférer de la Bulle et du Bref de Paul IV en faveur de la validité du diaconat et du sacerdoce conférés d'après les rites de l'Ordinal. Tout ce que l'on peut dire, c'est que, au moins direc- lement, le Pape ne se prononce ni pour ni contre la validité de ces vrdinations.

6, Du reste, cette question n’est plus aujourd’hui qu'une question d'école et de pure théorie: car, s'il est vrai que l'on soit en droit d'af- Sirmer, d'après la Bulle et le Bref de Paul IV, que toutes les consé-

urdinations à la prêtrise et au diaconat reçues par les Anglicans sont aulles depuis trois siècles.

  1. J'aurais aussi des réserves à faire avant d'admettre comme légi- lime l'application faite par Mgr Gasparri à divers cas particuliers’,

desrègles, d'ailleurs justes et sages, qu'il a posées au préalable pour décider dans quelles circonstances l'intention du ministre intéresse la validité des sacrements. Mais j'ai hâte de venirà la partie principale de son ouvrage, et d'examiner comment il répond à cette question capitale : « Le rite de l'Ordinal peut-il être considéré comme « suffisant? » Je le dis tout de suite, lesujet est magistralement traité

par Mgr Gasparri. J'aurais souhaité seulement qu'il développät avec plus d'ampleur ce qui regarde l'ordination à l'Épiscopat; Rest, en effet, le nœud de la difficulté, le point capital d'où dépend tout le reste, On me permettra done de présenter ici quelques courtes considérations que je crois de nature à jeter un peu plus de lumière sur le débat.

! Gasramm, op. cit., pp. 84 et 12; Revue Anglo-Romaine, p. 530 suiv.

                                                UNIVERSITY OF MICHIGAN

380 REVUE ANGLO-ROMAINE 8. Je rappellerai d'abord, avec Mgr Gasparri, certaines lhéories relatives à la matière et à la forme des sacrements, qu'il avait déjà plus longuement exposées dans son savant traité « de Sacra Ordi- natione », à savoir: Que les trois premiers ordres (épiscopat, prêtrise, diaconat), comme d'ailleurs tous les sacrements, ont été institués immédiatement par Jésus-Christ, et non pas par l'intermé- diaire de l'Église ! ; et que pour les trois premiers ordres, comme pour tous les sacrements, la désignation de la matière et de la forme a été faite par Notre-Seigneur Jésus-Christ, non pas d'une manière générale, mais d'une manière spécifique et individuelle « in specie infima seu atoma », comme parle Benoit XIV*.

  1. Cette théorie réunit les suffrages de tous les hommes compé- tents, ainsi que le constate à bon droit Mgr Gasparri?, J'ajouterai même qu'elle est aujourd'hui la seule qu'on puisse regarder comme vraie; aussi, est-ce à elle que je me tiendrai exclusivement au

cours de ces réflexions. J'admets donc avec elle que Jésus-Christ, en instituant les trois ordres, leur a donné pour matière l'imposition des mains et, pour forme, une prières.

  1. Avant d'aller plus avant, il me semble important de m'appesan- ir sur cet élément des rites sacramentels qu'on appelle la forme. Par- courons les livres rituels, tant de l'Église latine que des communions orientales: nous y trouverons que, pour us les sacrements, excepli peut-être le mariage, la forme consiste en certaines formules qui ont pour but, soit de produire un changement dans le sujet, comme il arrive dans l'Eucharistie, soit de donner à telrile, à tel acle que l'on accomplit, une signification particulière qu'on appelle sacramentelle. Ainsi l'on peut avoir, de se plonger dans l'eau, des raisons diverses : raison de santé, de propreté, que sais-je encore? Mais, dès que l'on prononce la formule: Ego 4 baptizo avec l'n- tentio faciendi quod facit Ecclesia, l'ablution, l'immersion, qui, par elles-mêmes, élaient indéterminées, reçoivent une détermit spéciale à constituer le sacrement du Baptême. Pareillement, on voit dans les Saintes Écritures l'imposition des mains employéeà plusieurs usages : quelquefois pour bénir, d'autres fois pour rendre la santé ou la vie‘, parfois enfin pour donner un pouvoir sacré”. Mais lorsque, en même temps qu'il impose les mains, le ministre compé-

! Gasrannt, p. 85 et suiv. ; Revue Anglo-Romaine, p. 640 suir. 3 Banorr XIV, De Synodo Diœces. lib. 8, cap. 40, ne 10. 3 Gasrarni, p. 31; Revue Anglo-Romaïine, p.441. «Id. Ibid. 4 Matth, 49, 13.

Mattb., 9, 48.; Marc., 5. 29; 46. 19 ; Luc., 4. 40, etc.

1 Act, 6. 8; 13, 3, etc. LES ORDINATIONS ANGLICANES A PROPOS D'UNE BROCHURE 581 tent prononce certaines formules suffisamment explicites, celte imposition des mains est déterminée à devenir un des éléments constitutifs de l'ordre. Je m'empresse d'ajouter que, selon la tra- dition de l'Église, les formes diverses des divers sacrements, pour avoir été instituées par Notre-Seigneur Jésus-Christ, in specie œoma, ne l'ont pas été, quant aux mots eux-mêmes, comme s'il s'a- gissait de formules magiques, mais seulement quantum ad ssnsum. Autrement, pour consacrer les espèces eucharistiques, il faudrait se servir des mêmes mots de la langue syro-chaldaïque dontle Sauveur s'est servi à la Cène. En outre, on le sait, saint Matthieu et saint Marc prèlent à Notre-Seigneur, en cette circonstance à jamais mémorable, des paroles un peu différentes de celles que saint Luc et saint Paul lui mettaient sur les lèvres, surtout pour ce qui concerne la consé- cration du vin. On doit donc entendre cette détermination spécifique des formes sacramentelles faite par Jésus-Christ, comme l'Église l'a de Lout temps entendue, quantum ad sensum. En conséquence, pour qu'une forme contribue, pour sa part, à constituer un sacrement valide, il suffit, mais il faut qu'elle exprime le sens que Notre-Sei- gneur a voulu exprimer, qu’elle ait ce que les théologiens appellent la signification sacramentelle.

  1. Sans doute, cette signification sacramentelle peut se trouver el, de fait, se trouve en harmonie avec la signification propre et natu- relle que les mots avaient auparavant et qu'ils gardent encore ; par exemple, les paroles: Æyo te baptizo, signifient l'ablution, et celle ablution du corps signifie la purificalion de l'âme‘. Il n'en reste pas moins vrai que les paroles qui sont la forme des sacrements n'ont réellement la signification sacramentelle que quatenus sunt in tisu et file Eclesie. De lui-même, et en dehors du sens liturgique que lui ont donné la science et la foi de l'Église, quel sens a, par exemple, le mot baptiser dans la langue française? Il n'a vraiment d'autre signi- fication que sa signification sacramentelle. Toutefois, quoique celui qui administre le Baptême ne sache pas qu'en l'administrant il em- ploie un verbe grec, et que ce verbe grec veut dire immerger, le Sacrement ainsi administré n'en sera pas moins valide; cer, bien que le mot baptiser n'ait, par lui-même, aucun sens en français, il en a un très net et très déterminé dans l'Égliset. À le bien prendre, dans la bouche d'un ignorant, cette formule: Je le baptise, revient équivalemment, et à peu près uniquement à celle-ci : J'accomplis sur Lila rite que, dans T'Église catholique, on nomme Baptême.

1 8r Auausrx, Ep. 98, ad Bonifac, n° 9. 3 C'est ce que saint Augustin a exprimé par ces paroles: « Unde ista tanta virtus aque ut corpus tangat et cor abluat, nisi faciente verbo, non quia dicitur, s0d quia creditur? » Sr Auousrin, Tractat. in Johan. 80, n° 3. 382 REVUE ANGLO-ROMALNE 12. Aussi, lorsqu'il arrive qu'un changement a été introduit dansla forme par celui qui administrait un sacrement, sur quoi les théolo- giens se basent-ils pour décider de la validité ou de l'invalidité du sacrement ainsi altéré ? Ils examinent de près le changement survenu. Ce changement n'intéressait-il que le côlé accidentel de la forme, etle sensus entendu par l'Église est-il demeuré le même malgré tout? On tiendra le sacrement pour valide. Au contraire, l'altération a-t-elle atteint les éléments essentiels de la forme qui, dès lors, n'a plus éx- primé le sens entendu par l'Église? On regardera le sacrement comme invalidement administré. Ainsi, pour ne pas sortir du Baplème, les théologiens le jugent valide, quoique le ministre, au lieu du mot baptizo ait employé les mots abluo, mergo'. Mais qu'au lieu de dire: Ego te baptizo in nomins Patris et Fili el Spiritus Sancti, un ministre trop savant dise : Ægo Le baptizo in nomine Geniloris et Geniti el Spirati, quoi- que, au fond, le sens reste le même, le Baptème sera douteux, sinon invalide; et cela parce que « Trinitas personarum non explicatur vo- « cibus quibus a fidelibus omnibus debet et potest apprehendit ».

  1. Voilà pourquoi je ne saurais avoir pour péremploire la réponse à cette grosse objection contre la valeur des ordinations anglicanes qui se tire de l'insuffisance de la forme prescrite par l'Ordinal pour la consécration des évêques. Est-il vrai, en effet, que tout indéter- minée qu'elle soit en elle-même, puisqu'elle ne fait aucunement mention de l'ordre épiscopal, cette prière, ou, si l'on veut, cette forme prescrite par l'Ordinal se trouve suffisamment déterminée par l'i tention du ministre et par tout l'ensemble de la cérémonie? Mais ici revient le dilemme: ou la forme établie par Jésus-Christ a été pro- noncée, et alors la consécration épiscopale est valide; ou celte forme n'a pas élé prononcée, et alors elle ne saurait être suppléée ni par l'intention du ministre, ni par le reste de la cérémonie.

  2. Un exemple fera mieux comprendre ma pensée. Dans le ma- riage, ce qui constitue la forme du sacrement, ce sont les mols, les signes, quels qu'ils soient, qui expriment le consentement des époux.

Voici maintenant un cortège nuptial qui fait son entrée à l'église; les flancés s'agenouillent devant l'autel; le curé leur pose la question

1 Sr Aurx. Lio. Theolog. Moral. de Baptismo, cap. 1; dub. 2, n° 108. 3Sr Air, Lio. loc. cit. et n° 409 et seq. Les docteurs anglais Scott et Richard de Middleton disent même nettement que, dans ce cas, le Baptéme serait invalide ; tel est aussi l'avis d'Alexandre de Halës; et voici la raison qu'il ea donne : « Pater et Filius et Spiritus Sanctus sunt nomins personarum ; sed Geni- tor et Genitus et Flamen sunt nomina notionum et propter hoc guia in fide uni- versalis Ecclesiæ est Trinitas Personarum, de notionibus autem non ita est nisi apud utentes fidem et rationem fidei additam ideo non est dicendum : In nemine Genitoris, etc. » Summ. Theol. part. 4, quæst. 8, memb. 3, art. 3, $3. Ed. Rome, 1515, p. 76, col. LES ORDINATIONS ANGLICANES À PROPOS D'UNE BROCHURE 583

habituelle. S'ils ne répondent pas par le « Oui » sacramentel qui, au fond, ne fait que répéter, en abrégé et sous forme d'affirmation, la phrase que le prêtre a prononcée sous forme interrogative; s'ils ne déclarent pas au moins par un signe équivalent: le fiancé, qu'il prend la fiancée pour son épouse; la fiancée, qu'elle prend le flancé pour son époux, le mariage est nul, et l'intention des ministres, la solennité de la cérémonie auront beau s'ajouter à ce rite incomplet, le Sacrement n'en demeure pas moins invalide.

  1. Il en est de même pour le cas qui nous occupe. Si la forme de l'Ordinal est vraiment insuffisante par elle-même, elle restera insuff-

sante, quelle que soit l'intention du ministre, et si significatif d'ail- leurs que puisse être le rite. En deux mots : ou bien à la matière acee- dit verbum, qui constitue la forme, et alors fié sacramentum; ou bien à la matière s'ajoute un verbum insuffisant et alors non fit sacramentum.

  1. Ces principes établis, j'aborde de front la question à résoudre: Les consécrations épiscopales faites d'après l'Ordinal sont-elles valides ou invalides? Comme le fait très judicieusement observer Mgr Gasparri!, « dans toutes les questions de la théologie révélée, « mais surtout dans celles relatives aux sacrements, matière toute < positive, laissant de côté les théories 4 priori, nous devons nous « inspirer uniquement de la doctrine et de la pratique de l'É- « glise, fidèle gardienne de la volonté du Christ dans l'institution « des Sacrements. » D'après celte règle, pour déterminer sûrement quels sont les rites sacramentels vraiment institués par Jésus-Christ, et, dans l'espèce, quelle est la forme que Jésus-Christ a prescrite pour la consécration épiscopale, pour décider en conséquence si telle ou telle consécration épiscopale est valide ou non, il faut consulter la tradition et la pratique de l'Église, et, quand il s'agit d'une forme nouvelle, comme c'est le cas pour les ordinations anglicanes, il faut la rapprocher de ses vénérables ainées et voir si elle leur ressemble, au moins quoad substantiam.

  2. D'après cette même règle, il est très exact de dire que ce qui est spécial à tel ou tel livre rituel, ce qui sppartient en propre à lelle ou telle forme, ne peut pas être regardé comme essentiel à la validité d'un sacrement. C'est ainsi qu'on ne devra pas regarder comme nulle une ordination faite d'après l’un de ces rituels autorisés, quand bien même cette consécration ne comprendrait pas tous les rites ordonnés par d'autres sacramentaires. Et, de fait, les ordinations conférées d'après les liturgies orientales ont toujours été tenues pour valides même par l'Église latine, quoique la porrection des instru-

! Gasparmi, pag. 26, 35, 41; Revue Anglo-Romaine, pag. 532, 540. 383 REVUE ANGLO-ROMAINE

ments n'y intervienne en aucune façon'.Si, au contraire, telle forme ou même telle partie de forme se trouve infailliblement prescrite dans tous les rituels autorisés, pareille uniformité prouve péremp- toirement, à mon humble avis, que l'Église l'a toujours regardée comme essentielle à la validité du sacrement et qu’elle ne la conser- vait avec un soin si jaloux que parce qu'elle y voyait le sceau de l'institution divine ?.

  1. Or, en parcourant les livres rituels, soit de l'Église latine, soit des diverses communions orientales, on constate, comme l'affirme à bon droit Mgr Gasparri?, que tous donnent aux trois ordres {diaco- nat, prêtrise, épiscopat) une prière comme forme sacramentelle #.

Mgr Gasparri observe de plus que, «toutes les prières relatives à « l'ordination employées ou approuvées par l'Église: 4° sont des « prières relatives à l'ordination; 2° appellent sur l'ordinand, de « la miséricorde de Dieu, les grâces qui lui seront nécessaires dans « son nouvel état; 3° nomment uns manière ou d'une autre l'odina- « bio dont il s'agit. » Je souligne ‘ces derniers mots que je com- menterai brièvement, en me restreignant d'ailleurs à ce qui concerne la consécration épiscopale.

  1. En examinant de près les diverses prières que les liturgies approuvées prescrivent comme formes sacramentelles de la consécra- tion épiscopale®, on voit que loutes, sans exception, désignent for-

mellement l'ordre qu'elles servent à conférer, le plus élevé de la hiérar- chie, et que l'on nomme épiscopat.

  1. En effet, je lis dans l'ancienne liturgie romaine et gallicane conservée dans notre Pontifical romaint : « Tribuas eis cathedram « episcopalem ad regendam Ecclesiam Luam et plebem universam.» Dans la liturgie grecque : « Hunc etiam suffragiis electum et eran- « gelicum jugum dignitatemque pontificalem subire digaum be- « bitum, per meam peccaloris, et slantium ministrorum, mapum,

1 Bexorr XIV, De Synod. Diæe. lib. 8, cap. 4, n. 1. 3 C'est d'ailleurs la règle que posait déjà saint Augustin : « Quod tenet Ecclesia non Conciliis institutum, sed semper retentum est, nonnisi aucto-

                        nt et orassent, imposuissentque illis

illos. » Act. 3, 8 d'après le texte groc. — Sr Léon, Ep. 9 ad Dioscorum Alerand. cap. : « Jejanentes et orantes imposuerunt is manus. V. Act., 6, 6. % Ms® Gasparri a eu l'excellente idée de réunir toutes ces prières dans l'Appen- dice III de sa brochuro tirée à part. 8 « Cum omnis, que habentur in Antiquis Ritualibus, perseverent intacta, at. sancte et integeo etiam nunc peragantur.... » Bexorr, XIV, de Synedo Diæc..Hb.8, cap. 10, n° 10, LES ORDINATIONS ANGLICANES A PROPOS D'UNE BROCHURE 585

« adventu et virtute et gratia Sancti tui Spiritus corrobora.... Tu, « Domine, etiam hune pontificalis gratiæ dispensatorem renun- « ciatum ui, veri pastoris, imitatorem.... efce. » Dans la liturgie cople: « Tu iterum nunc infunde virtutem Spiritus tui hegemonici, « quem donasti Apostolis sanctis tais in nomine tuo. Da igitur hanc « eamdem gratiam super servum tuum N., quem elegisli episcopum « ut pasceret gregem luum sanctum. » Dans la liturgie des Syriens

jacobites : « Tu mitte super servum tuum istum Spiritum tuum sanc- « lum et principalem, eo fine ut pascat et administret Ecclesiam tuam « quæ ejus fidei commendata est, sacerdotes constituat, diaconos « ungat.. omnem denique potestatem da illi.. ut sit pontifex glorio- «sus.» Dans la liturgie maronite : « Domine Deus, qui posuisti,

Domine, in Ecclesia tua sancta, primum Apostolos, et post hos Prophetas, deinde Doctores et Rectores Episcopos, qui implerent ministerium altaris tui sancti, etiam nunc Domine Deus, perfice nobiscum gratiam tuam, tuumque donum et cum servo tuo hoc N. episcopo, et concede ei, Domine, cum impositione manus ista, quam hodie a Le suscepit, illapsum Spiritus Sancti, dignumque illum præsta, qui misericordiam a te oblineat, et sacerdotio fungatur, offeratque tibi sacrificia pura, etc. » Dans la liturgie nestorienne : Tu Domine etiam nunc illumina faciem tuam super hunc servum luum, et elige eum... ut sit tibi sacerdos perfectus, qui æmuletur summum Pontificem veritatis, qui animam suam posuit pro nobis; et confirma eum per Spiritum Sanctum in, ministerio hoc sanclo ad quod adscendit. Tu, Pater sancte et laudabilis, da illi ut visitet < greges suos cum rectitudine cordis pi. et faciat virtute doni tui « presbyteros et diaconos, et diaconissas.. et hypodiaconos, et lec- «lores in ministerium Ecclesiæ tuæ sanctæ secundum voluntatem « divinitatis tuæ; et congreget, pascat el augeat populum luum, et 4 oves gregis ui. . » Dans la liturgie arménienne, d'après le résumé qu'en a donné Denzinger: « Divina et cælestis gratia, quæ semper « supplet indigentiam Sancti Ministerii Apostolicæ Ecclesiæ, vocat “hune N. ex sacerdotio ad Episcopatum ad sanctæ Ecclesiæ mini: « terium juxta testificationem sui ipsius, totiusque populi. Ego im-

« gregem tuum, atque ut Pontificatu tibi sancte fungatur et sine « reprehensione.. »

  1. 11 demeure donc acquis que, dans toutes les liturgies approu- vées, les formes employées pour conférer la consécration épiscopale, si variées, si diverses soient-elles, désignent tou.es nettement l'ordre 586 REVUE ANGLO-ROMAINE

conféré. Le sensus de toutes ces formes, de Loutes ces prières équi- vaut à celui-ci: Seÿneur, de cet du, failes un évêque. Cette désigoation donc de l'ordre conféré doit être regardée comme partie essentielle de la consécration épiscopale; en d'autres termes, pour la validité de la consécration épiscopale, comme de tous les autres sacre- ments, il est nécessaire que la forme exprime ce qui ae confère, ce qui 86 fait.

2. Consultez maintenant l'Ordinal anglican. 11 dit:
« Omnipotens Deus, Pater misericors, qui,
                                       ex infnita bonitate lua,

« dedisti unicum et dilectissimum Filium tuum, Jesum Christum, ut sit redempter noster, et auctor vitæ sempiternæ: qui post Re- demptionem nostram morte sua perfectam et ascensionem suam in cælos, bona sua super homines abundanter effudit, faciens quosdam Apostolos, quosdam autem Prophetes, alios vero Evange- listas, alios autem Pastores et Doctores, ad ædificationem et con- « summationem congregationis suæ : Da, quæsumus, eam gratiam hui « amulo tuo, qua semper paratus sit ad evangelisandum bona tua, ad pre- « dicandam reconciliationem: et poteslate quam tribuis non in destructions, « 204 ad auvilium utatur; quatenus, ut fidelis servus et prudens, fami- « tuæ dans cibum in tempore opportuno, in gaudium landem sus- « cipiatur per Jesum Christum Dominum nostrum. « Tune Archiepiscopus et Episcopi qui adsunt super caput Electi

manus imponunt, dicente Archiepiscopo :

2

« Accipe Spiritum Sanctum, et memento ut resuscites gratiam Deï, que
in Le ost per impositionem manuum : non enim dedit nobis Deus spiritun

« Himoris sed virtu lis, et dilactionis, el sobrietatis. » L'oraison Omnipotens Deus, Paler misericers qui correspond à la forme des autres liturgies pour la consécration épiscopale, contient- elle la moindre désignation, même implicite, de la dignité épiscopale? Ge qui y est dit, ne peut-il s'appliquer aussi bien à l'office du prétre ou du diacre qu'à celui de l'évêque ? Et ne vous semble-t-il pas voir percer dans ce texte un parti pris d'écarter délibérément toute allu- sion à l'épiscopat ? Il faut donc conclure que, si c'est l'oraison en ques- tion qui constitue, chez les Anglicans, la forme de la consécralion épiscopale, la consécration épiscopale, chezles Anglicans, est invalide

33. Que penser maintenant de cette autre prière beaucoup plus

significative qui précède dans l'Ordinal l'oraison que je viens d'eus- miner : « Omnipotens Deus, omnium bonorum dator, qui per Spirilum « Sanctum tuum varios ministrorum ordines in Ecclesia tuaconslituist, « respice propitius hune famulum tuum ad opus ef ministeriu Epis- «copale nunc vocatum, et eum, ele. » Je reconnais volontiers, avet MS Gasparri, que cette prière serait « certainement suffisante »; LES ORDINATIONS ANGLICANES A PROPOS D'UNE BROCHURE 587

    joute qu'elle est trop éloignée de l'imposition des mains faite

par le consécrateur : elle n'est pas moralement unie avec la matière pour constituer le sacrement.

2%. A cette assertion, M Gasparri ‘ oppose la haute autorité du Cardinal de Lugo, à laquelle il reconnaît une vraie probabilité. L'il- lustre Cardinal ayant enseigné que, à son avis, l'imposition des mains est, aveË la porrection des instruments, matière partielle de la prétrise, et que la forme consiste dans les paroles qui accompagnent la porrection des instruments, doit expliquer comment l'imposition des mains peut demeurer matière partielle, quoiqu’elle s'accomplisse longtemps avant que la forme soit prononcée. Il le fait en ces termes: « Nec obstat primam manus impo- « sitionem fieri absque prolatione formæ, atque adeo non posse tunc « apponi tanquem materiam, nam materia debet esse simul cum < forma, hoc, inquam, non obstat, quia non ita dislat manus imposi- « lio a formæ prolatione, quæ postea subsequitur, ut non censeantur « habere propinquitatem moralem sufficientem; neque enim debet

« polestatem, etc., eadem actio moralis continuatur ungendo illos, et € præparando, ut magis congrue recipiant gratjam Sancti Spiritus. « Postea vero explicatur magis materia, etexponitur alia pars ejusdem « materiæ, simul cum forma : quare distantia illa, quæcumque illa « sit, non tam est inter materiam et formam; quam inter partem «et partem materiæ quas certe non oportet coexistere physice. « Sufcit ergo moralis unio quæ pensanda est ex natura et qualitate « actionis; quare cum de creando sacerdote agitur tola illa actio, « quibus ei insignia, vestes, instrumenta et alia solemniter dantur,

! Gaspari, pag. A1, Revue Anglo-Romaine, pag. 811. 2 D Luao, De Sacrament. in genere. Disp. 2, sect.5, n° 98 ot seq. 3 Bvorr XIV, De Synodo Diæces. lib. 8, cap. 10, n° 13. 588 REVUE ANGLO-ROMAINE des théologiens modernes, qui exigent que, dans la collation des ordres, la forme et la matière soient simultanées ou, tout au moins, immédiatement successives. Quant à l'autorité de la Congré- galion du Concile, elle ne prouve pas en faveur de l'opinion de de Lugo; car, personne ne l'ignore, la pratique constante, le ayk,

soit d'ailleurs sa valeur ou sa faiblesse, ne saurait servir d'appui aux consécrations épiscopales anglicanes. En effet, le Cardinal de Lugo suppose que l'imposition des mains est, avec la porrection des instruments, matière véritable, bien que partielle, de la prêtrise, ayant pour forme les paroles prononcées par l'évêque consécrateur au moment de la porrection des instruments. Dans ce syslème, l'évêque consécrateur, soit lorsqu'il impose les mains, soit lorsqu'i fait toucher les vases sacrés en prononçant les paroles qui accom- pagnent ce rite, entend appliquer successivement les deux parties de la méme matièra du sacrement. Au contraire, l'oraison Omnipolens Deus, omnium bonorum dater, contenue dans l'Ordinal, n'est pas prononcée par l'évêque consécrateur comme forme soit totale, soit partielle du sacrement. Car, après même que cette prière a été récitée, il faut, pour obéir aux prescriptions de l'Ordinal, que l'archevêque, « in « faldislorio sedens, consecrandum alloquatur, dicens: « Frater, quoniam Sacra Scriptura et antiqui canones ‘præcipiunt ne quem cito manuum impositione admittamus ad regendam con- gregationem Christi, quam non alio pretio nisi proprio sanguine acquisivit, priusquam fa ad hoc ministerium ad quod vocaris admitlam, examinabo te in quibusdam articulis, ut, probatione habita, popu- lus testari possit, qualiter velisin Eeclesia Dei conversari. sanaea

      « Persuasum est Hbi, te ail hoc minislarium
                                            vere vocari..
      Et ici se place l'examen de l'élu, cérémonie dont l'Ordinal a em-

prunté l'idée au Pontifical romain el aux anciens sacramentaires. D'où il suit évidemment que les Anglicans eux-mêmes ne peuvent voir dans la prière Omnépolens Deus, omnium bonorum dabr, la forme

      1 Benorr XIV, loc. cit., ne 13.

LES ORDINATIONS ANGLICANES À PROPOS D'UNE BROCHURE 589

sacramentelle de la consécration épiscopale, mais seulement un pré- lude, une prière préambulaire qui, somme toute, demeure en dehors de la confection même du Sacrement.

  1. Tout ce qui précède me donne, il me semble, le droit de con- clure que Mgr Gasparri n'est pas bien fondé à dire que l'oraison en question pourrait être regardée, d'après l'opinion du Cardinal de Lugo, comme une forme probablement suffisante.

  2. En parcourant la série des rites de la consécration épiscopale anglicane, je n'ai pu m'empêcher de penser à ces prodigues qui,

à force de multiplier les dépenses superflues, finissent par manquer du nécessaire. Ceux qui ont rédigé l'Ordinal ont conservé le superflu, lout en dissipant le nécessaire. Ils n'ont oublié aucun préliminaire : c'est d'abord la présentation de l'élu, puis son serment; puis, c'est l'archevèque qui adresse au peuple une allocution appropriée à la circonstance, et qui fait ensuite sur l'élu une prière, tandis qu'on chante ou qu'on récite les litanies; puis c'est l'oraison Omnipoiens Deus, omnium bonorum dalor, dont je viens de parler. Tout à coup, au moment décisif, voilà que l'Ordinal se dérobe; pas un miot pour désigner l'ordre conféré. On a fait tous les préparatifs du mariage, les deux époux sont au pied de l'autel; tout à l'heure, et de cent éloquentes façons, ils s'exprimaient mutuellement leur affection mutuelle, et maintenant que l'instant est venu de prononcer le Oui définitif, ils s'enferment l'un et l'autre dans le mutisme le plus obstiné.

  1. 11 me reste à examiner la formule : Accipe Spiritum Sanctum et memento, etc. Ainsi que le disent les savants auteurs de la dissertation de Hierarchia Anglicana', il semble que ce soit cette formule même qui, dans la pensée des rédacteurs de l'Ordinal, constituait la forme de la consécration épiscopale dont ils prétendaient réformer le rile. Nous nous trouvons donc ici en présence d'un changement important de la forme ancienne, puisqu'à cette forme ancienne a élé substituée une forme nouvelle qu'aucune des liturgies auto- risées n'a fournie. De la prière Omnipotens Deus, Pater misericors, on pouvait dire encore qu'elle est un résumé, mutilé sans douto dans tellé ou telle partie essentielle, mais néanmoins reconnais- sable, de la prière qui se lit dans le Pontifical romain: cette fois, nous avons devant nous une forme entièrement nouvelle. Or, les théologiens s'accordent à admettre que la substance, c'est-à-dire la matière et la forme des sacrements sont d'institution divine, et qu'il n'est pas au pouvoir de l'Église de les changer, sous peine de nullité.

1 De Hierarchia Anglicana, n° 110. ? Bexorr XIV, De Synodo Diece lib. 8., cap. 40, n° 40. 390 REVUE ANGLO-ROMAINE 30. Dira-t-on que, de cette forme nouvelle, introduite dans l'Ordi- nal, aux formes anciennes, les différences ne sont, qu'accidentelles? qu'elles n’atteignent aucunement le sensus essentiel? Un examen de quelques instants suffira, ce me semble, à établir le contraire.

  1. Et d'abord, les mots Acripe Spiritum Sanctum sont, dans la for- mule tout entière, les seuls-à qui l'on puisse reconnaitre les appa- rences d'une forme sacramentelle; car les paroles qui suivent ren- ferment simplement une exhortation adressée à l'élu pour l'engager à remplir fidèlement les devoirs de sa charge. Or, ces mots : Aerim Spiritum Sanctum offrent un sens absolument indéterminé : Qu'es- priment-ils ? Une simple invocation du Saint-Esprit. Et quand même on voudrait à tout prix qu'ils signiflassent la collation d'un ordre, quel serait cet ordre ? le diaconat? la prêtrise? l'épiscopat?

  2. Objection redoutable qui a été pressentie par les auteurs de la Dissertation De Hisrarchia Anglicana et à laquelle ils tentent d'échapper par une double réponse: « His omnibus perpensis, disent-ils d'abord, « lotus ritus ad consecrationem episcopi ordinariam, quæ in Ecele- « sia catholica semper fuit, respicere videtur; id quod plane determi- « nat formam : Accipe Spiritum Sanctum, ad imprimendum characle- « rem episcopalem.'»

  3. Mais, on le voit du premier coup d'œil, celle réponse se base sur une véritable interversion des rôles. Elle veut qu'il appartienne au rite de déterminer la forme à telle ou telle signification sacramen- telle, tandis qu'au contraire c'est la forme qui doit déterminer Le rie. Dans notre cas l'imposition des mains, nous l'avons vu, est employée dans les Saintes Écritures à des usages différents; elle est en elle- même indéterminée; c'est donc la forme qui doit {la déterminer à signifier la collation du caractère épiscopal.

  4. Ils répondent ensuite que le sens de la formule : Accipe Spirihun Sanctum se trouve déterminé aussi par les paroles qui la suivent et qui

sont les mêmes que saint Paul adressait jadis à l'évêque Timothée! el ils ajoutent : « Verba quibus Apostolus Timothei promotionem descrip- « serat, nil nisi gradum episcopalem indicare potuerunt®. » Que si un doute restait encore, il devrait disparaitre devant la constatation de ce fait que les Évêques anglicans « eo tempore Paraphrasim Eras- « mi in summo honore habebant, quam anglice redditam in omoi « Ecclesia parochiali, ita ut ab omnibus perlegeretur, ponendam « anno 4547 instituerant. Hæc igitur Sacrarum Scriplurarum inter- < prelatio summa auctoritate Ecclesiæ anglicanæ, quo tempore noi

1 De Hicrarchia Anglicana, n° 416. 2 II Timoth. 1, 6, 1. 3 De Hierarchia Anglicana, n° 140. LES ORDINATIONS ANGLICANES A PROPOS D'UNE BROCHURE 54 -

ritus comparabantur, sancita.est. Erasmus autem verba sacri Lex- tus, quæ formæ consecraloriæ accesserunt, ita interpretatur : Donum Dei quod per impositionem imanuum mearum episcopus ordinatus accepisti, suscites tua industria vigilantiaque, fortique et infraclo animo peragas tibi delegatum munus. » Hac recepla inter- pretatione manifestum est auctores novi ritus hæc verba sensu prædicto intellexisse, et per ea gradum episcopalem collatum indi- care voluisse.”» Ex dictis apparet formam consecratoriam in ritu anglicano adhibitem verbis in ipsa prolatione additis liquido determinatam esse. »

  1. Mais celle réponse aussi me paraît loin d'être péremptoi En effet, d'après ses auteurs, la forme de l'épiscopat ne signifierait pas par elle-même la collation de l'ordre épiscopal: elle n'emprunte- rait cette signification qu'à un texte de l'Écriture interprété par Érasme; par conséquent, elle signifierait la collation de l'ordre épis- copal non point directement et ez ses, pour parler comme l'École, mais veluli ex consequenti, c'est-à-dire pur l'intermédiaire d'un texte de l'Écriture. Or, outre que ce serait admettre, en matière de sacre- ments, une nouveauté qu'aucune analogie ne justifie, on aurait le droit de conclure contre la validité du sacrement conféré ayec cette forme, par la même raison qui conduisait Alexandre de Hales à nier la validité du baptème administré sous la forme in nomine gemtoris, geniti, etc. : « Unde », écrivait le grand docteur, « quando in diver- « sis linguis baptizatur, oportet quod in omnibus eadem sit signifi- « catio (nominum formæ) quantum ad significatum ex impositione: « non quod idem quod hic significatur ex impositione ibi detur « intelligi ex consequenti!. »

  2. Etpuis, est-il vraiment si certain que les rédacteurs de l'Ordinal

aient, eux aussi, adopté comme seule exacte l'interprétation d'Érasme et que, par le mot gratia du texte de saint Paul, ils aient réellement entendu l'ordre épiscopal? Car, on le sait, les Protestants et les Schismatiques donnent plutôt au mot gratia le sens de dons, de grâces gralis datæ, comme sont la prophétie, le don des langues, etc.; à moins que par ce mot ils ne comprennent simple- ment, comme Rosenmüller, « fortitudo animi, quæ cernitur raÿénola « quadam in professione christianæ doctrinæ, in tolerandis propter « eam adversis ignaviamque et metum conlemnit?. »

  1. 11 n’y a donc pas lieu de s'étonner qu'en 4662 les Anglicans eux-mêmes aient jugé nécessaire ou du moins utile de joindre à la forme : Accipe Spiritum Sanchum, ces quelques paroles : « in oficium

! Auxan. Hans, loc. cit. 3 RosesmuLLER, in à. 1. 592 REVUE ANGLO-ROMAINE et opus Episcopi in Ecclesia Dei, per impositionem manuum nostrarum jam tibi commissum, ete. » Ainsi complétée, la form offrait, pour la validité du sacrement, des probabilités beaucoup plus sérieuses : car, somme toute, on pouvait dire qu'elle conservait le sensus ancien, el si celle forme est impérative, tandis que dans toutes les liturgies nous trouvons la forme déprécative, on pouvait croire que celte différence probable- ment n'entraîne pas la nullité du sacrement, l'Église ayant reconnu comme valides des sacrements administrés sous l'une et l'autre de ces deux formes. Mais on ne doit pas oublier que, lorsque cette addi- tion a été introduite dans l'Ordinal, juste un siècle s'était écoulé pendant lequel les consécrations s'étaient failes d'après le texte insuMsant de l'édition originale; et, par suite, la succession des Évêques validement consacrés élait interrompue depuis longtemps.

  1. Les doctes auteurs dela Dissertation De Hierarchia Anglicana, le. affirment que l'insertion en question ne fut faite que « cavillationum « Puritanorum evertendarum causa, qui teste Nealo..... distinctio- « nem inter episcopum et presbyterum evellere ex eo conali sunl, « quod verbis cum impositione manuum prolatis gradus minime « dislinguerentur. » Je ne veux pas contester le fait. Je remarque seulement que l'objection. des Puritains était bien forte et que, sil eût été simplement question de vaines chicanes, de querelles d Ale mana, les chefs de l'Église anglicane ne se fussent assurément pas laissé entraîner à changer la forme qui leur était prescrie pour les ordinations épiscopales. Leur manière d'agir en si grave matière équivaut à un aveu :ils ont enfin reconnu que la forme de l'Ordinal était insuffisante, et ils l'ont alors complétée. Malheureusement il était trop tard.

  2. Par tout ce qui précède, je suis amené à conclure que les ordinations anglicanes sont invalides par défaut de forme et que,par suite, depuis trois siècles le sacerdoce est éteint chez nos frères séparés. C'est une conclusion fâcheuse, s'il est vrai que reconnaitre la validité des ordinations anglicanes pouvait faciliter celle réunion en une seule Église que souhaitent si vivement de part el d'autre tous les hommes de bonne volonté.

                                                   “..
    

UNE VISITE AU D' PUSEY

Au milieu de l'admirable réaction vers les doctrines catholiques

qui s'opère dans le sein de l'Église anglicane, il sera toujours un nom digne de la place d'honneur : c'est le nom de Pusey. Jamais homme ne désira moins que lui d'être considéré comme chef de parti. Sans l'ombre d'ambition, d'une humilité et d’une simplicité remarquables, il se montrait bien souvent étonné du bruit que l'on faisait autour de sa personne. Le monde protestant donnait le nom de « Puseyisles » (Puseyites) aux membres de la nouvelle École anglo-catholique, et ce nom ils le gardent encore aujourd'hui. Il était donné par dérision, par haine; mais, je dois l'avouer, je n'ai jamais ressenti la moindre honte de m'avouer Puseyiste pendant que j'etais anglican. 5

lecteurs de la Revue anglo-romaine en rappelant le souvenir d'une visite et d’un entretien que j'eus avec lui il y a plus de trente ans. La chose la plus remarquable dans le D' Pusey c'est que, chef d'École malgré lui, il n'a jamais été dépassé par ses disciples. Je veux dire que tout ce que son système avait de vrai s’est trouvé en lui à sa plus haute expression. Dans la manifestation extérieure, dans les riles et les cérémonies, ses disciples d'aujourd'hui peuvent se rapprocher davantage de nous; mais, dans la fermeté avec laquelle il lenait certaines doctrines catholiques, par l'affection et le respect qu'il portait à l'Église romaine el l'ardent désir qu'il avait de voir l'aurore de la Réunion des Églises, aucun de ses disciples ne l'a dépassé. J'irais même plus loin, sans la crainte de déplaire à nos chers frères anglicans d'aujourd'hui ; du reste « comparisons are odious ». Voici l'origine de ma visite. Accompagné de mon ami, M. Le Geyt, dont j'ai déjà parlé à vos lecteurs, j'avais été l'hôte d'un ami com- mun, M. François-Alexis Detrie, un catholique belge, demeurant à Bruxelles. Peu de temps’ après, nous nous trouvâmes, M. Detrie et REVUR ANOLO-ROMAINE, — 7. 1, — 38, 394 REVUE ANGLO-ROMAINE moi, chez M. Le Geyt à Stoke-Newington, et celui-ci nous proposa une visite à Oxford, d'abord pour voir cette belle ville universitaire. et ensuite pour nous présenter à plusieurs chefs du « High Church movement ». Je ne vous parlerai aujourd'hui que de notre entretien avec le D' Pusey; mais, comme M. Detrie prit une large part à cet entretien, il mérite bien que je vous le fasse connaitre en quelques lignes. M. Detrie était un de ces hommes que l'Église eatholique seule peut produire : un théologien formé, non par l'étude ni par les écoles, mais par le milieu, par les traditions catholiques formant pour ainsi dire l'atmosphère de sa vie. Né de parents simples appartenant à la pelite bourgeoisie, il était sorti d'une de ces familles qui font la force et la gloire de la Belgique. Vieilles familles dont le seul orgueil consiste à rappeler une longue séric d'ancètres, petites gens comme eux, dont la fidélité à la foi catholique, à l'honneur et à la probité n'a jamais manqué : « des familles sans tache », comme ils disent. Saturé pour ainsi dire de catholicisme dès son enfance, M. Detrie était doué d'un naturel reli- gieux. Dieu et les choses de Dieu semblaient l'occuper sans cesse. Ses affaires, ses plaisirs même, avaient loujours la religion pour but. Une solide éducation chrétienne, la lecture constante de livres sérieux, son assiduité à assister aux sermons, car la parole de Dieu faisait ses délices, ses relations avec le clergé, dont plusieur membres très instruits prenaient plaisir à raisonner avec lui, Lout cela lui avait donné des connaissances théologiques peu communes. Il avait une certaine connaissance du latin de l'Église, et, dans la connaissance des rites sacrés et de leur signification, peu de laïques el pas beaucoup de prètres l'auraient dépassé. Le hasard provi- dentiel qui me soumit à l'influence de cet homme de bien détermina mon sort pour toute la vie, et c'est un bonheur pour moi de pouvoir, par ces quelques mols, honorer une fois de plus la mémoire d'un père spirituel. Puisse-t-il, du haut du ciel, continuer à veiller sur son fils et continuer aussi à prier pour celte sainte cause de la réunion de l'Église anglicane, pour laquelle il fit tant d'efforts pen- dant sa vie! Longtemps avanl d'avoir mis le pied en Angleterre. avant même d'avoir jamais adressé la parole à un Anglais, la Con- version de l'Ile des Saints était le sujet de ses prières quolidiennes. Accompagnés done de M. Le Geyt et d'un « fellow » d’un collège. homme savant dont le nom m'échappe, nous allämes, M. Detrie el moi, visiter le D' Pusey dans ses appartements au magnifique collège de Christ Church. Nous y trouvâmes le célèbre D' Liddon, plus tard chanoïne de la cathédrale de Saint-Paul à Londres, le Lacordaire anglican. UNE VISITE AU D° PUSEY 595

Le D' Pusey ne ressemblait pas aux prêtres anglicans d'aujour- d'hui, avec leurs soutanelles et collets à la romaine. On aurait dit un vieux clergyman de la vieille école, tel que je les ai connus dans mon enfance. Il portait un habit noir, gilet largement ouvert, collet monté et cravate blanche. Son large front, tout l'ensemble de sa figure vous donnaient l'idée d’un érudit, d’un homme d'étude ; mais la honté de son regard, la douceur, poussée jusqu'à l'humilité, de son abord, mettaient tout de suile à l'aise. Sa courtoisie et ses manières élaient charmantes: c'était un homme d'origine noble, et allié à plu- sieurs familles de la heute noblesse. Mon ami, M. Détrie, était du même type, avec cette même politesse du dernier siècle, et c'était un plaisir de voir ces deux beaux vieillards échanger ces marques exlé- s de considération et de respect qui, chez eux du moins, étaient que le reflel de leurs cœurs ch: Je pris des notes sur cette visile, et, bien que je ne prélende pas rappeler les termes mêmes de la conversalion, je puis garantir le sens de Lout ce que je vais rapporter.

Le D° Pusey commença par exprimer son plaisir de pouvoir s'entretenir avec un catholique convaincu, étranger à l'Angleterre, mais bien disposé à l'égard de la Réunion des Églises. M. Detrie, avec autant de franchise que d'humilité, pri le Docteur de bien com- prendre qu'il n'avait ni mission ni autorité, qu'il était simple laïque et que toute sa force consistait dans la connaissance de son caté- chisme. — « Mais tout est là, mon cher Monsieur, » dit le D' Pusey qui parlait fort bien le français; « du reste volre catéchisme de Malines que j'ai ici, est un pelit chef-d'œuvre, c'est un epitome de la théologie (il parlait du grand catéchisme de Malines). Hélas! nous n'avons rien de pareil. Peu d'anglicans connaissent leur religion, et les quelques catéchismes privés que des prêtres bien intentionnés ont composés récemment, n'ont aucune autorité. » Le docteur con- linua. « Il y a sans doute des différences très graves entre nos deux Églises; cependant j'ai le conviction qu'aucun formulaire, ayant autorité de parler au nom de l'Église anglicane, ne nie un seul article de foi défini de l'Église romaine; ainsi tout ce qui est dogme dana les Canons du Concile de Trente peut se concilier avec les Trente- neuf articles de notre Église. Je suis convaincu, moi, que ce qui nous spare ce sont certaines opinions, très répandues dans les deux Communions, qui sont, en effet, irréconciliables; mais, si ces opinions ve sont pas des articles de foi, elles ne devraient pas former une barrière insurmontable à la Réunion. Ce qu'on craint le plus ches nous, c’est que vous ne vous tiendrez pas aux dogmes actuels et que, Sraduellement, ces opinions ne soient définies comme des articles de foi. » “Mais, cher Docteur, répondit M. Detric, quelle idée avez-vous 596 REVUE ANGLO-ROMAINE

donc de l'Église de Dieu? Des opinions ne peuvent jamais devenir des dogmes. L'Église ne peut jamais proposer à ses enfants que des dogmes révélés par Dieu et contenus dans le dépôt de la foi, qui ne peut jamais recevoir d'accroissement. Vous voulez peut-être parler du dogme de l'immaculée Conception de la Très Sainte Vierge (c'était quelques années avant le Concile du Vatican}; mais c'est un dogme clairement contenu dans la Révélation, qui suit évidemment de la doctrine même des saints Pères. C'est la néyution de cetle doctrine qui est moderne, et celte négation fut le fruit des malentendus, et de la manière incorrectedans laquelleelle fut énoncée par plusieurs pieux auteurs. La définition de 1854 n'étant pas entièrement favorable à une École, si elle définit en quel sens Marie est immaculée, elle condamne aussi des erreurs, des exagérations. C'esttoujours ainsi. Une doctrine se trouve dans le dépôt de la foi, personne ne la nie, les théologiens peut-être n'en parlent pas; tout à coup on la nie, d'autres la défen- dent, mais souvent avec certaines exagérations, de nouveaux mols sont inventés pour la circonstance. À un certain temps, l'Église croit le moment venu de parker, elle définit exactement la nature du dogme révélé, donne souvent tort aux uns etaux autres quant aux détails, accepte certains mots qu'elle juge mieux exprimer sa pensée, leur donne un sens fixe, et les canonise en quelque sorte. Après cela, ces mots sont sacrés, on ne peut les rejetersans hérésie, parce qu'ils sont définitivement choisis pour exprimer la doctrine de l'Église. » Ces paroles semblaient plaire au D° Pusey, qui écoutait attenti ment, et, inclinant plusieurs fois la tête en signe d'assentiment, il dit seulement: «Qui, si l'Égliseétait unie, visiblement unie, comme autre- fois, qui oserait résister à ses jugements? Certes il faut parfois déf- nir et donner de nouveaux motsà des dogmes anciens; mais l'Église seule est infaillible. » M. Detrie jugea qu'il valait mieux ne pas conb- nur sur ce point de l'infaillibilité de l'Eglise. Le docteur expliqua alors ce qu'il croyait touchant la primauté de droit divin de saint Pierre et de ses successeurs. C'était à peu près la doctrine de M. Le Geyt, que j'ai donnée dans mon étude précé- dente, c'est-à-dire que cette Primauté existe, que l'objet de son ins- titution fut de créer un centre de l'Unité, qu'elle était nécessaire au «bone esse », mais non pas à l’ « esse » de l'Église, que du reste, si elle était nettement limitée et expliquée telle qu'elle se trouve dans les livres des meilleurs théologiens catholiques, on trouverait bien moyen de s'entendre, d'autant plus que les vrais anglicans (il vou- lait parler du parti High Church) désiraient ardemment un centre d'Unité reconnu partout, comme signe de ralliement à l'armée du Christ dans sa lutte contre le Monde et le Démon. Le D' Pusey admettait parfaitement que saint Pierre fut le premier évêque de Rome et, avec saint Paul, le fondateur de cette Église; il UNE VISITE AU D° PUSEY 597 ajouta que telle fut la doctrine de tous les théologiens les plus répu- tés parmi les anglicans, dont il cita plusieurs noms; il fit remarquer surtout à M. Detrie ces paroles si claireset si nettes du célèbre arche- vêque Bramhall : « That St Peter had a fixed chair at Antioch, and after at Rome, is whatno man who giveth any credit to the ancient Fathers and councils and historiographers of the church can either deny or will doubt of » (Works. p. 628. Oxford, édition). Il aurait cerlainement rejeté avec mépris l'absurde théorie que l'origine de la prétention des Papes d'être les successeurs de saint Pierre était celte compilation hérétique et apocryphe, « Les Fausses Clémentines », qui ne furent connues à Rome qu'à la fin du second siècle, et peut-être bien plus tard encore. Le D' Pusey cita, entre autres preuves, la liste des évêques de Rome recueillie par Hégésippus, vers l'an 456, liste qu'Eusèbe avait entre ses mains et qui fut sans aucun doute l'autorité sur laquelle il se basa pour mettre saint Pierre à la êle de sa liste des Pontifes romains. IL y a trente ans « les Fausses Clémentines» étaient une arme favo- rile de l'école de Tubingue contre le christianisme; mais jusqu'alors leD' Littledale n'avait pas encore commencéà se servir des armes des incrédules pour attaquer l'Église romaine. D'ailleurs le D° Pusey aväit en horreur les Ralionalistes allemands. C'était un conservateur, et je suis heureux de penser qu'il n'a jamais eu la tristesse de voir cerlains de ses disciples attaquer l'authenticité, et même la véracité de ces divines Écritures qu'il avait défendues toute sa vie avec lant de zèle. Ces attaques ont jelé un voile d'amertume et de tristesse sur les dernières années de l'illustre D' Liddon, présentà cetentretien, etqui fut le continuateur autorisé du D' Pusey, dont il élait le dis- ciple privilégié. Le D' Pusey parla alors de ce qu'il appelle la grande « crux » de la Communion romaine, — « Ne croyez pas, » disait-il, « que je nie la Communion des saints. J'admets parfaitement bien la légitimité de leur invocation, si elle est limitée par tout ce que couvre logique- ment le « ora pro nobis ». Vu nos principes et notre appel à l'anti- quité et à la doctrine de l'Église avant la division de l'Orient el de l'Occident, il nous est impossible de la rejeter, si nous voulons être les enfants de la même Église que les Basile, les Chrysostome, les Jérôme et les Augustin. Je vais plus loin et je dis que, si nous voulons avoir notre part des mérites des martyrs enterrés dans les Cata- combes, où l'on trouve des prières adressées aux Saints, nous ne bouvons pas nier qu'il soit permis de demander avec instance el

avec application, les prières des saints qui règnent déjà avec Jésus- Christ au ciel. Mais vous allez trop loin. Vous dépassez de beaucoup, dans la pratique, le dogme tel qu'il se trouve défini dans vos Conciles e{ méme dans vos catéchismes. » La-dessus le D' Pusey cherche des 398 REVUE ANGLO=ROMAINE passages dans les livres de plusieurs auleurs catholiques fort estimés et fort populaires, tels que saint Alphonse, Grignon de Montfort, et d'autres. M. Detrie comprit fort bien l'objection, quoique, comme il me le dit plus tard, jamais une pareille difficulté ne s'était présentée à son esprit, tellement le catholique, bien instruit dans sa religion, distingue entre le langage dogmatique et le langage de l'affection pieuse. Voici à peu près sa réponse : « Tenez, Monsieur le Docteur, j'avoue que plusieurs des expressions que vous venez de me lire ne peuvent pas être reçues au pied de la lettre, mais franchement, est-ce que votre belle langue anglaise ne possède que la signification littérale et scien- tifique des mots? Je ne la connais pas assez pour répondre, mais je n'ose pas le penser, car elle serait contraire, nonseulement à l'expé- rience de toutes les langues, mais même à la nature humaine. En effet, dans les langues anciennes el modernes, le langage des affe- tions est tout autre que le langage des sciences; or la théologie est une science, la prière est l'élévation du cœur. a Il est vrai, que nous autres catholiques, dans l'élan de la prière, nous ne songions pas à peser nos mols; mais ce qui nous sauve, c'est que nous ayons une connaissance exacte de notre religion, de notre catéchisme. Tout catholique comprend si bien la distance infinie qui sépare le Créateur de la créature qu'il lui est impossible, même par la pensée, de confondre les aitributs des deux. Pardonnez- moi, si je me trompe; mais j'ai souvent pensé que ce n'est pas nous autres catholiques qui avons une idée trop élevée de la Sainte Vierge et des saints, mais les protestants qui ont une idée trop peu relevée de Dieu: notre divin Sauveur n'es pour eux que ce que Marie est pour nous, la plus grande et la plus parfaite des créatures. » Le D' Pusey répondit que cela était vrai de certains protestants et d'anglicans ayant des tendances protestantes. Il ajouta qu'il élait convaincu que pour des hommes tels que M. Detrie, le danger n'exis- ait pas; « mais le pauvre peuple, Monsieur, considérez le peuple el son ignorance. » « Monsieur le Docteur, dit M. Detrie, croyez-moi, le peuple est moins ignorant qu'on ne le pense. En Belgique, le pauvre peuple, k paysan, l'honnéte ouvrier connait très bien sa religion, son calé- chisme, surtout s'il sort d'une famille catholique. Le pauvre ne sail pas beaucoup de choses, mais sa religion et les choses qui touchent à sa profession, il les sait mieux que d'autres. Les vrais ignorants en matière religieuse, ce sont les mondains qui ont été élevés dans un milieu frivole, sans éducation religieuse solide, et qui se contentent d'une conformité extérieure aux pratiques de la religion; pour de telles personnes, la poésie et la ferveur de ces saints auteurs que vous m'avez cités peuvent être nuisibles, et la superstition prendre UNE VISITE AU D° PUSEY 3599

la place de la piété; mais le mal n'est pas la faute de l'Église, et le remède est dans une instruction chrétienne sérieuse. » « Pourtant, voyez ceci, » dit le D' Pusey, en cherchant un vieux livre de sermons en espagnol. Il eut la bonté de nous traduire un passage. J'oublie le nom de l'auteur et la nature précise du passage; mais, pour autant que mes souvenirs sont exacts, le prédicateur semblait dire que la Sainte Vierge était en quelque sorte présente dans la Sainte Hostie avec son divin Fils. Je n'oublierai jamais l'expression d'horreur de mon brave ami: « Mais, Monsieurle Docteur, s'écria-t-il, si un prédicateur quelconque venait dire des choses pareilles dans un pays catholique, tous les fidèles se lèveraient de leurs places, boucheraient leurs oreilles et s'enfuiraient de l'Église. Il serait dénoncé à l'évêque, et serait tout de suite condamné, Tenez, je ne connais rien de ce livre, mais soyez sûr qu'il a été condamné à Rome, j'oserais y mettre ma tête. » M. Detrie, dont l'instinct catholique parlait, avait parfaitement rai- son. Le sermon en question, œuvre d'un moine espagnol qui avait perdu la raison, a été condamné à Rome et le cardinal Newman en a donné les preuves à son vieil ami le D° Pusey. On parla ensuite de la divine Eucharistie. La doctrine du docteur ne différait en rien de la doctrine catholique. Il admettait parfaite- ment la définition du Conçile de Trente qu'il trouvait admirable tout en regrettant un peu le mot transsubstantiation qu'il admettait cepen- dant parce qu'il en trouvait l'équivalent dans la théologie de l'Église grecque. Il soutenait que la transsubstantiation condamnée par les Trente-neuf articles n'était pas celle définie par le Concile de Trente, mais bien une erreur populaire. Du reste, d'après mes souvenirs, tous ceux qu'on appelait alors Puseyistes, tenaient sur ce mystère ado- rable la même doctrine que nous. Quant à moi, en me soûmettant à l'Église catholique, je n'ai pas eu à changer un iola de ma croyance à ce sujet; telle était également la foi de tout mon entourage. Je sais bien que depuis il y a eu une trisle reculade chez plusieurs; mais j'ai des raisons pour espérer que beaucoup de High Churchmen gardent encore la même foi que le vénérable D' Pusey. Je suis certain qu'il aurait rejeté avec horreur la nouvelle théorie d'une présence transi- toire dans le Saint Sacrement qui rendrait douteuse la présence réelle sous les Saintes Espèces conservées dans le tabernacle ou exposées dans l'ostensoir (voir le Church Times, 48janvier]. J'ignore s'il célébra jamais lui-même le Salut, mais il était maitre presque absolu dans plusieurs communautés de sœurs anglicanes (Sisterhoods) où l'on pratiquait cette cérémonie. Je crois même qu'il donna certaines indications à mon ami, M. Nugeo, qui célébrait le Salut dans sa cha- pelle privée, sous mes yeux. J'ai d’antres notes encore sur cette visite ; mais je crois en avoir dit 600 REVUE ANGLO-ROMAINE assez pour donner à voslecleurs une idée juste de cette haule et sympa- thique personnalité. À mon avis, jamais homme n'a approché si près que lui de la vérité dans le Communion anglicane, et, si tout le parti High Church était aujourd'hui dans les dispositions de son vénérable et regretté chef, on serait plus près de la réunion des Églises qu'on ne l'est aujourd'hui. En terminant, laissez-moi vous donner l'appréciation du D* Pusey sur la conversion de Newman, son plus cher ami, dont il fut navréà cause du dommage qu'une pareille perte faisait soufrir au « High Church Movement» qu'il regardait lui,comme un «second Pentecost». Voici en quels termes il parla dans une lettre écrite en 4845 : « Il (Newman) est parti comme faisant un simple acte de devoir, sans aucune vue égoïste, se plaçant tout simplement entre les mains de Dieu. Tels sont les hommes dont Dieu se sert. Pour moi, il ne me semble pas tant nous avoir quiltés que d'avoir été transporté dans une autre portion de la vigne où toute l'énergie de son esprit puissant peut trouver un emploi, ce qui n'eût pas eu lieu ici. » He has gone, as a simple act of duty, with no view to himself, placing himself entirely in God's hands. And such are they whom God employs. He seems then to me not so much gone from us, as transplanted into another part of the Vineyard, where the full ener- gies of his powerful mind can be employed, which here they were not. (History of the Tractarian Movement. Dolman, London 1856, p. 443.) Puisse le Dieu de toute bonté et de toute miséricorde, qui juge plutôt les intentions quelles actes, avoir pitié de son âme el le récom- penser dans l'éternité de tout ce qu'il a fait pour moi et pour tant d'autres!

                                       Austin RICHARDSON.




   Lubbeck, près Louvain Belgique.)

. CHRONIQUE

Les « convocations » de l'Église d'Angleterre. — Ainsi qu'elle le fait plusieurs fois chaque année, l'Église d'Angleterre vient de se réunir en convocations, assemblées synodales dans lesquelles sont débaltus les grands intérêts religieux du pays. Ces Convocations sont au nombre de deux, l'une pour la Province d'York, l'autre pour celle de Cantorbéry, et sont composées chacune de deux Chambres. La Chambre haule comprend les évêques réunis sous la présidence de l'archevêque. La Chambre basse 8e compose des doyens des chapitres, des archidiacres et de procureurs élus. Ces derniers sont nommés soit par les chapitres, soit per le clergé des paroisses; chaque chapitre a droit à un dépulé; quant aux procureurs du clergé, ils sont élus à raison de deux par diocèse dans la Province de Cantorbéry et de deux par archidiaconé dans la Province d'York. Parmi les sujets traités dans la Convocation d'York, pendant cette session, nous relevons une intéressante discussion sur l'attitude à prendre dans l'Église anglicane vis-à-vis de la crémation, usage qui tend à se répandre de plus en plus en Angleterre. Plusieurs des véné- rables membres de la Convocation ont fait remarquer que cette cou- tume parait, au premier abord, opposée au sentiment chrétien, mais aussi qu'il n'y & en réalité, dans la doctrine chrétienne, rien qui s'y oppose.

La question à résoudre c'est donc celle du rite à employer; et afin de ne pas en laisser le choix à le fantaisie de chaque clergyman, il a été proposé que les évêques seuls seraient juges en pareille matière; toutefois aucune décision n'a été prise, el une commission seulement a été nommée pour étudier la question. Dans les deux convocations le sujet qui a été le plus vivement débattu, c'est celui de la réforme du Prayer-Book et plus spécialement de la partie concernant les rubriques. Le Prayer-Book est un livre officiel, approuvé tant par le Parlement que per les Synodes ecclé- siesliques, et ne pouvant en conséquence être modifié qu'avec le concours et l'autorisation du Parlement. Mais comment une assem- blée composée d'éléments religieux aussi hétérogènes que l'est le Parlement britannique aurait-elle qualité pour discuter des questions de litargie, de droit canon, de dogme même? Ce qui était possible au temps d'Élisabeth ne l'est plus aujourd'hui. Et d'ailleurs le Parle- ment a déjà bien assez d'affaires à régler; aussi le plus souvent les projets de loi ecclésiastiques rostent-ils à l'état de projets. Mais alors, disent les uns, le problème est bien simple; il ne s'agit que d'affranchir l'Église du pouvoir civil : il faut la désétablir. Jamais, répondent les autres. Et cependant, comme il faut une solution, les gens d'esprit modéré se font entendre à leur tour et proposent une transaction. 602 REVUE .ANGLO-ROMAINE Tout bill ecclésiastique, disent-ils, sera déposé comme par le passé sur le Bureau de la Chembre des Lords et de celle des Communes. Mais, au bout de trois mois, s'il n'a pas été discuté, il pourra être enregistré par le Conseil Privé et acquérir par là force de loi. Cetle proposition de l'évêque de Winchester a été acceptée en principe par les deux convoeations; mais reste à savoir si le Parlement, autre- ment dit le pouvoir civil, consentira à aliéner ainsi une partie des attributions ecclésiastiques que la Constitution lui confère, et il est à craindre que les doctes théologiens de la Chambre des Communesne consentent jamais à abandonner des prérogatives dont cependant ils usent si peu! — Vivian.

Madagascar. — M" Crouzet, de la Congrégation de la Mission, dite des Lazaristes, s'est embarqué le mercredi 95 février pour Mada- gascar avec plusieurs membres de la même congrégation. M5 Crouzet va prendre possession du vicariat apostolique récem- ment créé sous le nom Madagascar-Sud. Nous sommes heureux d'offrir toutes nos félicitations aux zélés missionnaires qui vont faire revivre là-bas les glorieuses traditions des enfants de saint Vincent de Paul. On sait les nobles efforts de ce saint pour évangéliser la grande ile : on sait aussi l'abnégation héroïque, la mort courageuse des missionnaires qui allèrent y mou- rir les uns après les autres, dans l'isolement et l'abandon. His ont semé dans la douleur pour l'Église et pour la France; nous souhai- tons aux nouveaux missionnaires de récolter pour l'Église et la France une moisson abondante. Mr Jacques Crouzet est né à Lansargues (Hérault), en 4849; il entra dans la Congrégation de la Mission en 1868. Envoyé en Orient quelques mois après son ordination, il fat nommé vicaire apostolique en Abyssinie en 4888. L'année dernière, M Crouzet fut brutalement chassé de celle province avec tous ses confrères par le général Baraticri.

Correspondance. — Monsieur, dans mon travail sur les Ordina- tions anglicanes et la Sacrifice de la messe, j'ai cité [p. 400) un passage attribué communément, mais à tort, à Albert le Grand. J'ai montré que la doctrine enseignée dans ce passage était la même que la doc- trine attribuée faussement à Catharin par Vasquez et Melchior Cano, et j'ai dit (p. 406) que l'abbé Vacant, professeur au grand séminaire de Nancy, avait reconnu lui aussi cette identité de doctrine. Enfin, (p. 407) j'ai apporté le témoignage du chanoïne Moyes, qualifiant celte doctrine « d'infame hérésie ». Dans une lettre très courtoise, le chanoine Moyes m'exprime la crainte que mes paroles n'aient fait croire aux lecteurs de la Fer qu'il reconnaissait lui aussi cette identité de doctrine. C'est pourquoi je tiens à déclarer qu'en citant le chanoine Moyes je n'ai voulu qu'une chose : apporter son témoignage, d'après lequel la doctrine imputée à Catharin doit étre qualifiée « d'infâme hérésie », + Receyez, ete, — F.-W, PULLER, aa

                      LIVRES ET REVUES

                              La QUINZAINE.

M. l'abbé Duchesne continue, dans la Quinzaine, son intéressante étude : Cutholiquen et Romains. Nous pensons que "nos lecteurs nous sauront gré de leur en donner un long extrait :

Saint Irénée écrivait son grand traité contre les hérésies peu après le règne de Marc-Aurêle (180). Opposant aux gnostiques la tradition des grandes Eglises, il commence par citer l'enseignement de celle de Smyrne, qui, par saint Polycarpe, remontait à l'apôtre Jean; puis il continue : « Maïs comme il serait trop long d'énumérer ici les séries de toutes les églises, il me suflit d'indiquer la tradition apostolique, la prédication ve- nue jusqu'à nous par la succession épiscopale dans l'Eglise de Rome grande et ancienne entre toutes !, connue de tous, fondéeà Rome par les deux glorieux apôtres Paul et Pierre. Cette tradition sufità confondre tous ceux qui, d'une façon ou de l'autre, par complaisance en eux-mêmes, par vaine gloire, aveuglement, esprit faux, sont en dehors de la vérité. En effet, la prééminence supérieure de cette Eglise est telle, que néces- sairement, toute église — j'entends tout fidèle de quelque pays qu'il soit— s'accorde avec elle, toute Eglise où —en quelque pays qu'elle soit —s'est conservée sans interruption la tradition apostolique?, » I est difficile de trouver une expression plus netle : 4° De l'unité doctrinale dans l'Eglise universelle; 2 De l'importance souveraine, unique, de l'Eglise romaine comme témoin, gardienne et organe de la tradition apostolique; 3° De sa prééminence supérieure dans l'ensemble des chrétientés. Du reste, il suffit de jeter un coup d'œil surl'état de l'Eglise vers la fin du 18° siècle pour voir combien est juste l'impression qui nous transmet le saint évèque de Lyon. Où sont les grandex métropoles qui, plus tard, oceu- pérent une place si éminente dans la hiérarchie religieuse? Jérusalem n'a qu'un tout petit troupeau de chrétiens grecs, colons venus des villes hellé- niques de Palestine, sans lien avec la primitive communauté où vécurent les apôtres. De Byzance, il est inutile de parler : tout porte à croire qu'elle n'avait pas encore d'évêque. Alexandrie en avait un, et sa série épiscopale remonte au siècle apostolique; mais, au temps de saint Irénée, elle n'était guère connue que pour sa fécondité en hérésies gnostiques. Antioche avait un peu plus de relief, gräce aux souvenirs du Nouveau Testamentet à celui de son très ancien évêque, le célébre martyr Ignace. Des successeurs de celui-ci on serait embarrassé de dire quelque chose. Si Théophile d'Antioche avait déjà écrit es livres npologétiques, si le Pédagogue et autres ouvrages de Clément cireulaient déjà parmi les lettrés alexandrins, c'est à peine si l'encre en était sèche. Et cette littérature n'a vraiment rien qui la caracté- rise comme expression de la tradition hiérarchique : un chrétien quelconque aurait pu écrire cela n'importe où. 11 faut attendre les évêques Démétrius d'Alexandrie et Sérapion d'Antioche, c'est-à-dire le temps des Sévère, pour voir apparaître les deux grandes métropoles ecclésiastiques. 11 n'y avait, en somme, qu'une seule situation comparable, au point de vue traditionnel, à celle de Rome : c'est celle de l'Asie proprement dite, ! Maxime el antiquissime. 2 Iménée, III, 3, 604 REVUE ANGLO-ROMAINE du pays qui conservait lesimposants souvenirs de saint Jean, de saint Phi. lippe, de Polycarpe, de Papias, de Thraséas, de Méliton et de tant d'autres illustrations chrétiennes. Saint Irénée s'inspire d'un sentiment trèsjuste des relations ecclésiastiques, en citant la tradition de ces Eglises à côté de celle de Rome. Mais celle-ci avait alors, même sur les illustres chrétientés d'Asie, une prééminence spéciale dont témoignent les faits suivants. Saint Irénée a bien raison de dire que l'Eglise de Rome est « connue de tous ». C'est merveille, en effet, d'y voir afluer, pendant tout le 11e siècle, les visiteurs des pays les plus divers. Les uns sont des chrétiens sincères, qui entendent rester dans la foi traditionnelle, et qui font le voyage de Rome pour s'édifer à cet égard. Saint Justin y vient de la Palestine grecque; Hégésippe, de la Palestine syriaque; Tatien, de l'Assyrie; Abercius Mar- cellus, de la Phrygie. L'Asie surtout fournit un remarquable contingent de voyageurs, dont les uns passent, les autres s'établissent. Saint Polycerpe, Agé de plus de quatre-vingts ans, n'hésite pas à s'y transporter de Smyrne, pour tâcher d'arranger l'affaire de la Pâque, depuis longtemps pendante entre l'Eglise romaine et celles d'Asie. Après lui, il faut citer Rhodon, Iré- née lui-même, le futur évêque de Lyon. À la génération suivante, Origène entreprend le voyage de Rome, uniquement par désir de [x voir cette très ancienne Eglise ». En Afrique, Tertullien se montre constamment préoccupé de l'Eglise romaine, soit qu'il s'autorise d'elle contre les hérésies gnos- tiques, soit que, devenu montaniste et rigoriste, il la poursuive de ses diatribes. De la chrétienté de Carthage, déjà si importante, il ne paraît pas s'inquiéter beaucoup; le centre d'autorité et de direction catholique est pour lui à Rome, et non en Afrique, Les hérétiques ne sont pas moins nombreux. Eux aussi sont attirés par l'importance de la communauté romaine, où ils espèrent recruter des dis- ciples. Certains d'entre eux vont plus loin : ils ont formé le dessein de mettre la main sur le direction de l'Eglise elle-même : cela est attesté de Marcion, peut-être aussi de Valentin. Marcion venait du Pont, Valentin. de l'Egypte, d'où, sous l'épiscopat d'Anicet, on vit encore arriver une célé- brité hérétique, Marcellina, doctoresse de la secte carpocratienne. LeSyrien Cerdon y avait fait séjour avant Marcion lui-même. Tous ces semeurs d'ivraie parvinrent, il est vrai, à séduire quelques têtes faibles; mais il se heurtèrent à la vigilance des chefs de l'Eglise, qu'ils essayaient en vain de tromper par de fausses protestations ou des conversions simulées. Il est clair qu'ils tenaient à se maintenir à Rome et à exploiter pour le succès de leurs entreprises l'influence de ce grand centre chrétien. Au temps de saint Iné- née, un docteur gnostique, Florinus, sut assez dissimuler pour qu'on lui donnât une place dans le collège preshytéral. Ceux-ci sont des gnostiques. A la fin du n° siècle, on voit arriver d'autres notabilités hérétiques. Le doctrine qui sera plus tard condamnée dans la personne de Paul de Samosate et de Photin fait éclat pour la première fois à Rome, par les soins de Théodote de Byzancet. Vers le même temps, Praxéas et Epigone, venus d'Asie, ÿ ouvrent une école de théologie mode- liste, de cette théologie à laquelle est resté attaché le nom de Sabellius. Les Montanistes s'y firent également voir; un peu plus tard, ce furent les Elka- saîtes de Syrie, représentés par un certain Alcibiade. 11 semble que l'Orient ne püt enfanter une hérésie sans éprouver aussitôt le besoin de la produim sur le théâtre de Rome. C'était lui assurer une prompte et éclatante condamnation : Valentin,

À Ce Théodote est le plus ancien chrétien byzantin dont on ait connaissance, LIVRES ET REVUES 605

Cerdon, Marcion, furent exclus de l'Eglise à Rome, aussitôt qu'ils se furent fait connaître ; il en est de même de Théodote le Byzantin, de Sabellius et de bien d'autres. Les Montanistes de Phrygie essayérent longtemps de tirer à eux l'auto- rité de l'Eglise romaine. Dans leur pays, ils avaient rencontré de bonne heure une assez vive opposition; leurs prophéties, leurs austérités, sédui- saient bien des gens. De Lyon, les martyrs de 177 intervinrent en leur faveur auprès du pape Eleuthère. Une dizaine d'années plus tard, saint Irénée les ménage extrêmement dans son traité sur les hérésies. Dans le milieu romain, toujours si traditionnel, on hésitait à prendre parti contre la prophétie et le Paraclet. L'affaire traine jusqu'au commencement du ans siècle. Un dernier effort des agents montanistes parut d'abord, dit Ter- ullien, entrainer l'approbation du pape Zéphyrin. On alléguait, pour le dé- cider, des documents émanés de ses prédécesseurs, auctorilates præcessorum ejus

  1. Mais Zéphyrin se reprit à temps; au lieu de soutenir le mouvement

montaniste, il le condamna. De cette histoire, dont les détails demeurent obscurs, il résulte cepen- dant que cette agitation phrygienne eut son contre-coup à Rome; que les chefs du mouvement, bien que répudiés par beaucoup d'évéques de leur pays, ne se crurent pas compromis sans ressource : que des pièces écrites lauctoritates) au nom de l'évêque de Rome réclamèrent d'abord pour eux uns certaine tolérance; puis, le caractère de la nouvelle prophétie s'étant mieux fait connaitre, une condamnation très nette lui vint de la même au- torité qui, jusque-là, avait tenu une attitude plus réservée. Du reste, si la condemnation se fit attendre, il faut remarquer que, dès l'origine du mouvement, dès l'épiscopat d'Eleuthère, l'Eglise romaine avait été saisie. A ses débuts, le montamsme n'était qu'une affaire locale, inté- ressant seulement les églises de Phrygie et d'Asie, Si les martyrs de Lyon s’en inquiètent en 477, c'est que plusieurs des membres importants de leur Eglise sont précisément des Asiates ou des Phrygiens. Même au temps où Tertullien écrivait contre Praxéas, la question, au moins pour le pape, n'avait encore qu'un caractère puremement asiatique. Elle se traitait par lettres envoyées loin de Rome, en Asie et en Phrygie?. En procédant ainsi, les papes intervenaient dans un débat qui ne con- cernait pas directement leur propre Église. C'est une répétition de l'affaire de Corinthe, en 97. Et ce n'est pas la seule. Combien est instructive la querelle pascale du temps du pape Victor (189-198 environ)! Deux usages sont en conflit : celui de Rome, suivi à peu près partout, fixe la Pâque chrétienne au dimanche après la Pâque juive ; celui de la province d'Asie accepte la Pâque juive comme jour de la fête chrétienne. Les Asiatiques se réclament des plus grandes autorités, des apôtres Jean et Philippe, de leurs disciples, Papias, Polycarpe, de prophètes, de martyrs célèbres. Leurs églises sont fameuses dans toute la chrétienté, leur tradition est universellement con- sidérée. Rome, cependant, ne cède pas. Elle aussi a se tradition, qui s'est précisément manifestée par ses conflits avec l'usage d'Asie, et cela depuis le temps de Trajan et d'Hadrien. C'est en vain que le vénérable Polycarpe est venu jusqu'à Rome pour arranger cette affaire ; il n'a pas convaincu le Pape Anicet. Sous le successeur de celui-ci, Soter, les relations sont même devenues moins amicales. Victor se décide à trancher la question, et, tout d’abord, il la soumet àl'appréciation des autres Églises À sa de-

!'Tæeruuuuex, Ado. Praream, 1.

mande, les éèques s'assemblent dans tous les pays de l'empire et même au delà. Ils prennent connaissance du litige et envoient à Rome le résil- tat de leurs délibérations. Tous ces conciles, sauf celui d'Asie, sont fav- rables à l'usage romain. Ceci est déjà significatif; on voit combien il était diflicile, mème à des églises comme celles de saint Jean, de faire concur- rence à la tradition romaine. À la fin du ne siécle, l'usage pascal de Rome était accepté presque partout. Mais ce qu'il y a de plus important dans la première phrase de la que- relle, c'est la convocation des conciles. Tous se sont tenus sur l'invitation du pape Victor, même celui d'Asie. Polyerate évêque d'Éphèse, qui éerit au nom de ce concile ! et en soutient l'opinion avec la plus grande sincé- rité, reconnait expressément que, s'il a réuni ses collègues, c'est sur la demande venue de Rome. Voit-on quelque chose de ce genre pour une autre Église? Où est l'évêque d'Antioche, d'Éphèse, d'Alexandrie, qui ait eu mème l'idée de convoquer ainsi l'épiscopat tout entier, de puis la Gaule jusqu'au Pont, à l'Osroëne et à la Palestine? Cette seule initiative du pape Victor, initiative suivie d'effet, suffirait à montrer combion était évidente, en ces temps anciens, la situation exceptionnelle, l'autorité œcuménique de l'Église romaine. Mais poursuivons le récit. Les Asiatiques résistent; ils protestent qu'ils ne démordront pas de leur tradition, Victor procède alors contre eur par voie d'excommunication : il les retranche de l'union commune. ss move évdouuxc : c'est l'expression d'Eusèbe. Il a donc conscience que lui, chef de l'Église romaine, dispose de l'universelle communion, qu'il ext en son pouvoir, non seulement d'interrompre ses relations avec un groupe ecclésiastique, mais de mettre ce groupe au ban de l'Église entière. Comment veut-on que nous parlions, si l'on nous interdit de désigner par le nom de chef de l'Église le dépositaire d'une pareille autorité ? Saint Irénée, il est vrai, et d'autres évêques avec lui jugèrent excessive la sévérité du pape Victor et le lui firent savoir. On a, tiré de là un argu- ment contre l'autorité du siège romain, comme si l'Église romaine était inaccessible aux conseils, comme si, même de nos jours, le pape n'était pas toujours prêt à accueillir les observations de ses frères dans l'épisco- pat. Il est possible que Victor ait, en effet, dépassé la mesure équitable: je dis cela avec réserve, car nous n'avons sur cette affaire que des ren- seignements bien incomplets ; il nous manque, en particulier, les pièces émanant du pape. Quoi qu'il en soit, que Victor ait accepté d'une manière ou de l'autre les critiques de certains évêques, un point est désormais ac- quis, c'est que les Asiatiques abandonnèrent leur usage, et non pas à la suite du concile de Nieée, comme on le répète encore souvent, mais bien longtemps auparavant. La querelle pascale tranchée à Nicée concerait les Eglises d'Antioche et d'Alexandrie. Dès le commencement du 1v siètle les tenants du vieil usage d'Asie sont représentés, dans leur propre peÿf. par une petite secte schismatique, et non par l'épiscopat légitime. Celui-ci est en parfait accord, au point de vue de la date de Pâques, avec Rome et Alexandrie ?. Dans quelque mesure qu’elles aient été maintenues où appli- quées, les rigueurs du pape Victor avaient été suivies de la soumission des Asiatiques.

Mais ce n'est pas seulement à ce qui se passait che elle que l'Eglise de

1 Eusèos, Hisloire ecclésiastique, V, 24. 3 J'ai traité longuement de cette affaire dans la Revue der questions historiques. Juillet 1880. LIVRES BT REVUES 607

Rome appliquait son intérêt. Origène, on le sait, eut de graves difficultés avec l'évêque d'Alexandrie, Démétrius ; il n'y avait entre eux que des que- relles de discipline. Bien que les hardiesses étranges de son enseignement aient suscité beaucoup d'opposition après sa mort, que quelques-uns les aient déjà remarquées de son vivant, on ne voit pas qu'aucune autorité ecclésiastique d'Orient lui ait demandé des comptes au sujet de sa doctrine. Mais, vers la fin de sa carrière, il se vit obligé de se justifier devant le pape Fabien, et de rétracter certains propos #. Origène n'était qu'un théologien très en vue, très influent. Son disciple, son ancien collaborateur, l'évêque d'Alexandrie Denys, est, lui, un chef d'Eglise, et d'Eglise fort importante. Faut-il rappeler ici comment, «'inspi- rant par trop des doctrines du maitre, entrainé par l'ardeur de sa contro- verse contre les Sabelliens, il en vint à exprimer, sur le Verbe divin, des idées tellement subordinatiennes, que les Ariens ont pu se vanter de l'avoir eu pour ancêtre ? Ses propos, ses fcrits, ayant élé accusés à Rome par des fidèles de son Eglise, le pape Denys éerivit cette lettre si grave, si éloquente, dont saint Athanare nous a conservé un long fragment, et qui est un des documents les plus précieux de la théologie chrétienne antérieurement au concile de Nicée. Avec beaucoup de modération dans la forme, l'évêque d'Alexandrie s'y voit rappelé à la tradition orthodoxe «ur la divine Trinit il lui est même demandé de ne pas répudier l'emploi du terme consubstan- liel, déjà introduit dans l'usage, au moins à Rome, bien qu'il ne dût devenir classique qu'au siècle suivant. Outre cette longue admonition, dans laquelle, je pense, il n'était pas nommé, Denys d'Alexandrie reeut de Rome une invitation à s'expliquer eur ce dont on l'aceusait. Il s'explique, rectifia son langage, mit son enseignement d'accord avec la tradition, el mérita ainsi d'être défendu par saint Athanase contre les revendications des Ariens 2. Cette intervention autorisée de l'Eglise romaine dans les affaires doc- trinales de celle d'Alexandrie n'altéra en rien les excellentes relations des deux métropoles. Avant cet incident comme après, au temps des persécu- tions de Dèce et de Valérien, au milieu du long siège de Bruchion, pen- dant les crises soulevées par le schisme de Novatien et la controverso baptismale, nous ne cessons de trouver Denys en rapports épistolaires avec les divers papes qui occupèrent alors le #i Pierre, et même avec des membres de leur clergé. L'Eglise alexandrine est tout auesi mélée que celle de Carthage au monde ecclésiastique romain. Denys est vraiment un second Cyprien; encore se montre-t-il plus conciliant que celui-ci, plus prompt à céder aux exhortations qu'on lui adresse Ainsi toutes les Eglises du monde entier, depuis l'Arabie, l'Osroëne, la Cappadoce, jusqu'aux extrémités de l'Uccident, sentaient en toutes choses, dans la foi, dans la discipline, dans le gouvernement, dans le rituel, dans les œuvres de charité,l'incessante action de l'Eglise romaine. Elle était p: tout connue, comme dit saint Irénée, partout présente, partout respectée, partout suivie dans sa direction. En face d'elle nulle concurrence, nulle rivalité. Personne n'a l'idée de se mettre sur le même pied qu'elle. Plux tard il y aura des patriarcats et autres primaties locales. C'est à peine si, dans le cours du in siècle, on en voit se dessiner les premiers linéaments, plus où moins vagues. Au-dessus de ces organismes en voie de formation, 1 Eusisr, Histoire ecelériastique, VI, 36; saint Jérôme, ép. 84; Rufn, in Hiero-

nymum, 1, 44. 3 Saint Armanase, De decrelis Nicænæ aynodi, c. axvi; De sententia Dionysü, 3 Bur quarante-sept lettres ou traités que l'on sait avoir été écrits par lui, dix= huit environ sont à quelque adresse romaine. 608 REVUE ANGLO-ROMAINE comme au-dessus de l'ensemble des églises isolées, s'élève l'Egliseromaine dans sa majesté souveraine, l'Eglise romaine représentée par ses évêques. dont la longue série se rattache aux deux coryphées du chœur apostolique, qui se sent, qui se dit, qui est considérée par tout le monde ! comme le centre et l'organe de l'unité. Sa situation est si évidente qu'elle frappe les yeux des païens eux-mêmes, pourvu qu'ils aient arrêté leur attention sur l'organisation des chrétiens. Ueci, les empereurs sont plus à même de le faire que les autres: c'est mème pour eux une nécessité de gouvernement. En 272, l'empereur Aurs- lien se trouve inopinément appelé à trancher une grande querelle qui divise les chrétiens d'Antioche. L'évêque de cette ville, Paul de Samosate, s'est mis, par sa doctrine et su conduite, dans le cas d'être destitué. Lasen- tence a été proclamée dans un grand concile tenu par les évêques voisins et communiquée aux chefs des Eglises de Rome et d'Alexandrie. Mais Paul se rit de sa condamnation; il continue à occuper la maison épiscopale, d’où le nouvel évêque s'efforce de l'évincer. Le litige est soumis à l'empe- reur, Cest un cas bien nouveau pour un prince paien. Entre les deur évêques, qui tous deux disent avoir le droit pout eux, pour lequel va-til se décider? « IL trancha la question, nous dit Eusèbe, de la façon ls plus « sensée, en ordonnant de remettre la maison épiscopale à ceux qui rece- « vaient, au sujet de la doctrine, les lettres des évêques d'Italie et de la « ville de Rome. » Un siècle plus tard, Théodose n'agissait pas autre- ment lorsqu'il déclarait ne considérer comme légitimes évêques que ceux qui seraient en communion avec Damase de Rome et Pierre d'Alexandrie.

1 11 n'est pas jusqu'à la lointaine Edesse qui ne sontit son influenco et ne cherchit à so rattacher à elle. Le pape Victor fit convoquer le concile d'Osroëne, vers 195. D'après la tradition édessénienne, Palout, le premier évêquo après les deux fondi- teurs Addaï et Aggaï, aurait été ordonné par Sérapion, évêque d’Antioche, lequel aurait reçu lui même la consécration de Zéphyrin, évêque de Rome, successeur de int Pièrre. Doctrina Addaï, à la fin; cf. Gureton, Ancient Syriac doeumenls. pp. 4 ot 63.

JUSTIFICATIONE, PURGATORIO, INVOCATIONE SANCTORUM,

        CHRISTO MEDIATORE, ET               EUCHARISTIA




                            AYANT-PROPOS

Nous croyons qu'il sera intéressant pour nos lecteurs de connaitre les opinions d'anciens théologiens de l'Eglise d'Angleterre sur les divers sujets traités dans la Revue. C'est ainsi que nous commençons aujourd'hui la publication d'un ouvrage intitulé: Considerationes modestæ et pacifieæ controversiarum de Justifieatione, Purgatorio, Invocatione Sanctorum, Christo Mediatore, et Eucharistia, par Guillaume Forbes, évèque d'Édimbourg, mort en 1634.

Nous donnerons d'abord le traité de Eucharistia, qui se rapporte d'une manière plus immédiate aux travaux parus dernièrement dans la Revue en le faisant précéder de la vie de l'auteur d'après son biographe Sydserf, évèque de Galloway et plus tard de Orkney, telle qu'elle se trouve dans l'édition Parker, Oxford, 1856.

                   VITÆ AUTHORIS ELENCHUS

Gulielmus Forbesius, SS. T. Doctor, Episcopus primus Edinbur- gensis, parentibus honeslis fuit; Patre Tho. Forbesio, cive Aberdo- nensi, modestià et morum probitate nullis non probato, et genere natalitio ex illustri Forbesiorum famili, melioris notæ civibus con- suciato et conjunelo; et matre Janetà Cargillà sorore germanä Jacobi Cargilli Abredonensis medicinæ Doctoris celeberrimi : unde viget adhue, semperque vigebit grata parentum Forbesii memoria, et vitæ ipsorum innocentià testata, at majore Prolis virtute condecorata. REVUE ANGLO-ROMAINE. — T. 1, — 39,

                                                 UNIVERSITY
                                                         OF MICHIGAN

610 REVUE ANGLO-ROMAINE

Natus est Abredoniæ, quæ civitas est in septentrionali Scoliæ plagà sita, almæ Academiæ et dignitatis Episcopalis sedes eximia; que olim Athenæ Caledoniæ, et studiorum illic generalium gloria nuacu- pabatur. Hic natus, hic edoctus et educatus Forbesius, hic virtulis semina jecit, quæ progressu temporis in gloriosam messem evase- runt.

Duodecimum vix egressus annum, cùm primüm in Scholà Gram- maticæ, linguæ Latinæ et Græcæ magnam sibi notiliam comparéssel, felicissimi ingenii magis magisque excolendi gratia, ad Collegium Marischallenum sese recepit, et in matriculam Almæ Academiæ Abre- donensis se dedit. Ubi quum totum quadriennium non minus feli- citer, quam obstinaté, studiis philosophicis operam dedisset, tandem emenso Philosophiæ curriculo ad Magistri in Artibus gradum est evectus; el viro clarissimo Gilberto Grayo, Gymnasiarchæ, plurimüm ob singularem modestiam, et in studendo indefessam diligentiam charus, ad professionem Logicæ in eodem Collegio est adscitus; et illic in docendo Logicam Aristotelis, quam tam à Rami calumniis for- tier vindicabat, summä cum laude et auditorum profectu quatuor posuit annos. Ubi autem decurso hune in modum primæ adolescenliæ stadio, aliquantum adolevit, viginti natus annos, ad ulteriorem scientieæ per- fectionem et rerum épxaplav comparandam anhelans, peregrinatio- nem in exteras regiones suscepit. Alque ubi Dantiscum primüm cum popularibus suis appulisset, ipsis ei nequidquam suadentibus, ut rélictis literarum studis mercaturæ rem faceret, Prussiæ et Polonie magnâ parte peragratä, propositi tenax, in Germaniam landem, ad mejus operæ pretium in studiis faciendum contendit; compertum habens ibi maximè florere Theologica studia, quibus præ alisipse impensiüs delectabatur. Jamque Germeniamingressus, celeberrimas Academias, præsertim Juliam [et] Heydelburgensem invisit, instruc- tissimas Bibliothecas perlustrat, seripta Patrum diligenter evolri, Scholasticorum operosa volumina scrutatur, et, ne eruditionis Thev- logicæ apicem præteriret, sanclæ linguæ Hebraïcæ vehementissiman dedit operam; adeo ut in illius peritià Judæum quemvis æquare vide- retur. Et ex his seminibus fæcundo solo satis, et cœlo benigno nutrilis prodeunte ocius generosà messe, omnium Doctorum (quibus inno- tuit) encomiüis, præconiis, clarissimus Philosophus, eximius Theo- logus, et trium linguarum peritissimus celebratur. Hic_permolus fam Academiæ Lugdunensis, multis et magnis Orthodoxæ Religionis luminibus coruscantis, reliclà Germanià (in qua quatuor transegit annos) plenus eruditionis et laudis, in Belgium commigravit. Cmque Lugdunum Batavorum Academiæ sedem attigisset, ecce fama jactalur (nam diu illie inter academicos latere non potuit) doclissimum Sec- tum inter illos clam versari, cujus modestia se suasque dotes palam ostentare non patiebatur. Illico accitus ab Academiæ Proceribus venit, et Scaligerum, Grotium, Vossium, Heynsium, Hommium, Jachæun, magni nominis philosophum, cognatum et compatriotam, aliosque literarum et literatorum Coryphæos convenit, notitiam amicitiamque VITA AUTRORIS 611

cum illis contraxit, et variis colloquiis et amicis disputalionibus, hinc inde exercitis, eandem promovit et adauxit. Paucos post menses ipsis valedicit, et discedenti, frequens ibi Academiæ Senatus, amplum ill incredibilis facundiæ, prompti et expediti ingenii, et multifariæ eruditionis testimonium dedit. : In Galliam deinde et ltaliam peregrinationem cogitabat, quam tamen præ valetudine adversà qué tenue et infirmum corpus (magnæ animæ malum hospitium distinebatar,) aggredi non ausus, in Angliam transfrelandi consilium capit, et intra paucos dies, velis ventisque secundis usus, nobilis Londini allabitur oris. Et ut lux è longinquo hominibus se videndam præbet, sic delata ad illustris- simam Oxoniæ Academiam, Europæ lucidissimum sidus, omnibus eruditionis avielis, fama singularis doctrinæ suæ, et in sanctA linguà periliæ incomparabilis, ab Oxoniensis Achademiæ Præsulibus ad pro- fessionem linguæ Hebrææ liberali proposito præmio invitatur. Sed invalescente febre triduanà non illic diu subsistere sustinuit. Nam consultis Medicis Regis, præsertim Craggio compatriot, Serenissimi Regis Jacobi laugustæ memoriæ) Archiatro, in patriam ad nativum aera hauriendum, redire suadetur et impellitur. Tandem post quin- quennalem peregrinationis ambitum, in Scotiam revertitur, et natale solum Abredoniæ (ubi primos edidit vagitus) revisit. Redux autem {bono cum Deo) factus quàm clero gratus, quäm amicis charus, quam omnibus expectalus advenit! Consul, Senatusque Abredonensis, omnibus humanitatis oficiis complectuntur, et juxta Bonæ Concor- diæ pristinam consuetudinem, ad lestandum tam eximio viro, con , feliciter reduci bencvolentiam, Municipem creant, ‘et jus municipale diplomate, urbis insignibus elsigillo munito, consignant et confirmant. Hie paucos commoratus dies, juxta medicorum de nalali acris beneficio præsagium, meliusculè se habere incipit; et sic Deus il i prospexit, ut paulatim viribus corporis refectis, et vi morbi defervescente, ad Ecclesiæ Alfordensis ministerium (in illà diœcesi haud ignobile)à Patrono Comite Forbesio Principe Gentili sollicita- retur. Cui vocationi moram gessit, et Ministri munere paucos illic annos defunctus est. Verüm ingenium tam excelsum, eruditionem tam profundam, pie- tatem tam sublimem, in rusticanf latere villa, voluntate Dei non per- missum iri tandem aliquando exitus comprobavit. Nam eloquentiæ in concionando famä percrebrescente (erat enim Orator non lantèm velox et vehemens, sed mellitus et patheticus) non solùm aures demulcentis, sed corda ferientis et multüm flectentis, postulatis Abre- donensium invitatus, et caleulis cleri incitatus, ad Verbi Divini pr conium Abredoniæ suscipiendum inducitur. Ubi magno cum pop: gaudio, magno auditorum fructu,'animerum compendio, ipsius inde- fessa diligentia illice Evangelium prædicavit, Sacramenta adminis- travit, rudes in fide instituit, flagitiosos à scelere ad meliorem vitæ rationem traduxit, errores et hæreses convulsit, veritatem falla- ciarum involucris constrictam expedivit, et, ut summatim dicam, omnia sacri Ministerii et Religionis purioris officia percoluit. 612 REVUE ANGLO-ROMAINE

Serenissimus Rex Jacobus, ejus nominis Scotorum sextus, Magnæ Britanniæ et Hiberniæ primus, cujus beate memoria apud omnes adhuc fervet, Scoliam, antiquam Patriam, magno invisendi desideriv caplus, cum magn& pompà et magnificentià Regià, Edenburgensi, Lithgov. Sterlin. Falcolan. magnificis palatiis (quæ olim Regum Sc- torum, et Regiæ prolis erant habitacula) perlustratis, tandem Andrea- polim, Primatis Scotiæ et illustris Universitalis sedem, attigiL; que selectum clericorum conventum indixit, ut de arduis Scolicanx Ecclesiæ negotiis cum illis consultaret. Inter alia, consullum et con- ventum est, de dignitatibus Scholasticis (quæ obsoletæ, el temporis præscriptione ferè emortuæ) recuperandis, et ad prislinam vilam et vigorem reducendis. Privilegia jactabant Academiæ, sed non usur- pabant, aut sallem usurpare non audebant. Proinde authoritate regià el unanimi cleri consensu, quod statutum est, facto confir- mant; el Regis mandato Jo. Junius SS. Theol. Doctor, Regius Sacel- lanus, Scotus, vir pius et doctus, promotionis muneri designatur. Pos- tridie aut nudiustertius oratione doctà et ornalà prævià, Hovæum, Brussium, Lyndesium, Forbesium nostrum, Strangium, ele., viros omni laude majores, libro, pileo, annulo, Theologici Doctoratis or- mentis donavit, amplexuque fralerno in societatem Theologia recepit, et SS. Theologiæ Doctores, creavit.

Exinde Theologiæ Doctor, sed affictà nonnihil valetudine domum reversus, consueto more, verbi ministerio incumbit, nec segnescil, donec fragile corpus tot laboribus et sudoribus impar, et in dies gravi concionandi munere magis magisque altritum, fatiscere et oncri & cumbere cogitur. Sed_Senatus populusque Abredonensis, muni sui et pastoris dignissimi, cum adversa valetudine confliclantis, el in deterius vergentis, vicem et conditionem graviter dolens et deflens. quæ remedia ejus vitæ prolectandæ, et ipsius angelico contuberain fruendi, conquiri possunt, excogitant. Tandem Collegii Marischallani Præfecluram tune vacantem, provinciam leviorem el magis honor riam, ejus præsenti infirmitati (quæ à concionandi munere lax- mentum postulat) leniendæ, maximè idoneum pharmacum judicant, et in hanc sententiam omnes conspirant. Nullà morà, impetratoà Comite Mareschallo, Collegii fundatore et patrono diplomate, Col- legi Marischallani Præfectus seu Gymnasiarcha conslituitur. Hanc Provinciam seriis votis commendatam non detrectans, et mirâ deste- ritate et sollicitudine procurans, Gymnasiarcham meritissimum el Scholæ Philosophie moderatorem insignem se monstravit. EL ne Co legii legibus fundatis deesset, quibus cautum est, ut Gymnasiarchs ad aperienda fidei mysteria el reconditos divini verbi thesauros see applicet, et Hebrææ linguæ cognitionem propaget, binas singulis seplimanis prælectiones theologicas habuit, et ternà vice juventul. que in spem Ecclesiarum educabatur, Hebreæ linguæ perdiscendr compendiariam viam proponit et docet; adeo ut studiosos, qui sacris iniliati, aut sacræ scientiæ consecrandi erant, diatribus suis, recon- dita lileratura plenissimis, ad aliora munis Ecclesiastica idoneos præstiterit, el ut incautam juventutem, adversus multiplices hostium YITA AUTUORIS 613

veritatis strophas instrueret et præmuniret, nullum laborem subler- fugerit. Jam ad Gymnasiarchatum alius accedit Scholastieus honos, et ab Episcopo Abredonensi et Senatu Academico, ad ejus profundam eru- ditionem obstupescente, Decanus facultalis Theologicæ designatur, ut candidatorum examini præsit, respondentium palrocinium susci- piat, et ad gradus Promotor promolionis munus exequalur. Mox hoc munere defunctus ad Recloris magnifici dignitatem qu nulla post Cancellariatum (qui Episcopi sedis peculiare privilegium est; sublimior, evehitur. Cui officio cum omni laude et omnium gra- tià defunctus est, ut nulli tunc temporis in Academiâ vixere, qui ope et præsidio Forbesii, non se aliquid doctrinæ ad benè et rectè sen- tiendum, vel exemplum ad piè et honestè vivendum adeptos esse faterentur. Unun restat nobile industriæ et præfecturæ monumentum prædi- candum, quod si tacerent homiues, mœnia, ligna, tecla loquerentur, Collegii ædificium (quod olim Franciscanorum hospitium erat) palatii inmorem quadrilaterum, præter unum latus (quod honestus quidam civis Abredonensis inslauravit) ferè lapsum et ad rudera revocatum, postliminio excitavit, splendori pristino majori restituit, et librarià eleganti (quam et extruxit et post alios instruxit) fabricam exornavit. Postes fanum Francisci (quo nihil magnificentiüs in illà urbe visitur) ex lapide polito et quadrato constructum, semidirutum, bubonibus, hirundinibus, aliisque cœli volucribus, ad nidificandum patens, eleemosynis undique conquisitus, et hilariter collatis, reparandum el vitreis fenestris collustrandum curavit. Hic Gymnasiarcha duos præfuit annos omni laude et memoriâ dignissimus, natus ad Collegii ornatum et commodum, tandem rebus sic ad mentem et sanitatem compositis, Abredoniæ ubi primm hausit lucem (bono cum Dec) expirare decrevit. Nune summatim reliqua pars vilæ est percurrenda, quæ variis casibus et fortunæ vicibus fuit exposita, Cives Edenburgenses elo- quentis et pii Pastoris cupidi (qualem maximè desiderabant) omnes unanimi consensu Forbesium cogitant, compellant, et nullum non movent lapidem ut ipso poliantur, el animarum curæ Edenburgi admoveant. Sed Forbesii molestam interpellationem ægrè ferens, tandem recollect mente gratias quam potuit maximas Edenburgen- sibus agit, quod illum tali dignarentur honore, et jussil excusatum habeant, quippe qui fragilis ætatis reliquias nativæ sedi destinarit et devoverit. Ubi rumor ad Abredonenses permanavit, hi fremere, obstrepere, et Edinburgensibus indignari, et ut ab incæplo desistant, obnixè rogare. Sed frustrà tam hi quäm ille reluctantur. Nam Sena- ts supremi, et Synodi Provincialis ediclo cautum est, ul provinciam pastoralem Edenburgi non amplius detrectet, sed hilariter amplec- latur. Jam null mora (eùm morosum el difficilem se præbere, et potestati tam Ecclesiastiræ quam Politicæ reniti nefas) itineri se accingit, et multis hine inde lacrymis fusis populo Abredonensi bene- dixit, valedixit, et intra paucos dies magnâ comitante caterva Eden- 614 REVUE ANGLO-ROMAINE

burgum Scotiæ Metropolin, ingreditur, et summo cum populi con cursu et applausu recipitur, et pastorali officio inauguratur. Sed (Deus bone) quam repentè Pastoris et gregis diversa mens, quäm dispar opinio, circa disciplinam Ecclesiæ et Ecclesiastici regiminis formam. Edenburgenses Genevensii disciplinæ zelalæ, Episcopo- mastiges, et Presbylerorum iscxpfas acerrimi propugnalores, For- besii sanam doctrinam de Episcoporum primalu, mullis convitis in- cessere, ipsumque Pontificiæ professionis reum insimulare non verebantur, Ille contra modesiè et solidè in concionibus ad Clerum et Populum, Primatum Episcopalem, verbi divini aucloritate, pravi Apostolic, et primitivæ Ecclesiæ consuetudine nili, et non ab huma- no instituto ortum habere demonstrabat. Quum autem tot exantlatos labores populo isti infrugiferos, et velut semen in agro sterili satam, nullos fructus proferre, insuper tenue et macilentum corpus urbis fumo _involutum periclitari animadverteret, statuit (communicatis optimis et intimis amicis consiliis) sese hoc jugo pastorali expedire, et Abredoniæ (ubi prius) animarum curæ incumbere, Quäm primtm hoc ejus propositum Abredonensibus compertum, illico gaudio sum- mo perfusi Procuratores liberali viatico instructos, Edinburgum dele- gant, ut municipem suum Forbesium Abredoniam reducant : quo “cum salvus et mediocri valetudine sufultus rediisset, Clerus gratu- latur, populus exultat, faustis acclamationibus omnes excipiunt. Sed emersit non multos post annos nova occasio, Forbesium à charissimo grege avocandi, quæ ipsius immaturam accéleravit mortem.

Carolus ejus nominis primus, Rex Brilanniæ, de anno 1633 Lon- dino egressus cum magno apparatu et splendido comitatu omnis generis Aulicorum, et cum selectA et gravi turbà Patrum Spirilua- lium, Episcoporum, Sacellanorum, et aliorum Sacerdotum Scoliæ Edinburgum proficiscitur, ut avitä Regni Scotiæ coronà insignirelur, et sacro oleo Rex Scotiæ inungeretur. Repentè accitus Forbesius, cum suis symmistis, cultissimi inge: is, ul Regem perpolitis suis concionibus, et seriis precibus clero expecla- tum et gratum pronuncient. Adsunt; ipse vice primä ut statutum est, ad concionem coram Rege habendam se sistil; ubi demandatum sibi pensum, lant4 doctrin4, tantà efficacià exsolvit, ut eximiam suæ Angelicæ doctrinæ et facundiæ venerationem ipsi exhibuerunt Rex, et omnium ordinum auditores. Dum hoc accedit ad doctrinæ et facundiæ laudes, quod non solm memorià pollebat tenacissimà ;de quo vulgé dictum, quod ignoraret, quid sit oblivisei) sed eliam judi- cio sublimato, quo rerum coutroversarum pondera et moment acu- tissimè expendebat et trutinabat, Rex Carolus Ecclesiæ nutriti Pater, et Religionis Orthodoxæ industrius propagator, ad compes- cendam luem Presbyteralem, quæ diu Australem Ecclesiæ Scoticane partem afflixit, et ad regimen Episcopale promovendum, Episcopa- tum Edinburgenum (perenne suæ pielalis monumentum) fundavil, amplis reditibus loeupletavit, ædibus spaliosis et speciosis, cum hor- tis, pomariis, pascuis, Basilicæ Regiæ et Fano Sanctk Crucis fii- timis dotavit, et nihil omisit, quod ubivis terrarum, à quovis Funds- VITA AUTHORIS 615

tore, ad dignitatem Episcopalem amplificandam fleri consuetum est. Cum Rex discedens, ab Archiepiscopo Andreapolilano, Scoliæ Pri- mate, consuleretur, quem huic Épiscopatui virum idoneum præficere tituerit, respondit Rex: Quem nisi Forbesium, celsiore (ut nosi) dignitatis gradu dignum®? proinde hunc accerse, et juxta Canones Ecclesiasticos, Episcopum Edinburgenum consecra et renuntia. Archiepiscopus lileris ad Forbesium scriptis horum omnium cer- tiorem facil, qui paulo post authoritate regiâ, annitentibus Præsuli- bus, communibus Cleri suffragiis, secundüm priscos Canones Epis- copus Edenburgensis consecratus et renunciatus est. Sed hic quam subita mulatio! dum Episcopus Forbesius multa præclara parat, egregia molitur, paci et reformationi diæceseos suæ apprimè necv: saria; ecce graviori corripitur morbo, et mens præscia futuri augu- rala est, instare sibi ultimum ævi lerminum : proinde tantâ cum tranquillitate mentis sese ad mortem componebat, ac si in alieno versaretur foro, mox se recipiens in lectum. primum animæ saluti ens, sacram Eucharistiam (extremum viæ viaticum) sibi istrandum curavit, quam sincerâ peccalorum confessione el sacerdotali absolulione percepit : deinde ne corpori curando deesset, medicos consulendos accersit, qui quantum per artem et industriam fieri potuit, in dies vi morbi invalescenti obnitebantur : sed frustrà, quum indomita mali pertinacia ipsi quoque arli opprobrium faceret. Tandem Calendis Aprilis anno 4634, cum Episcopatum tres tantüm menses lenuisset, et vilam annos 49, de præsidio el statione vitæ ab Imperatore summo evocatus, animam exhalavit, et quidem placidis- simo fine mitissimoque, qualem antiquitas obvenire maximis sæpè et sanctissimis viris observavit. Corpus, animæ hospitium, honorificè sepultum est, in Templo Cathedrali, Edinburgi, versus orientem, et compositum tumulo prope Jocum Allaris illic olim siti. Pauca scripsil; scire enim maluit quàm scribere, et hoc dicterium scripturienti cuidam, et ei magnos labores ostentanti, lepidè sed solidè usurparvit : Lege plura, et scribe pauciora. Opus hsc posthu- mum, quod jam in lucem prodit, est pacali ingenii et moderati animi ingens specimen et indicium : in quo tanquam aller Cassander et Catholicus moderator, rigidas et austeras utriusque, tam Reformatæ quèm Pontificiæ partis, opiniones in quibusdam Religionis contro- versiis componere, saltem mitigare, salagit. Quanti moderationem fecerit, ostendens dicto illo frequenter ab ipso usurpato, Si plures fuissent Cassandri et Wicelii, non opus fuisset Luthero aut Calvino, Scripsit etiam elaboratas et nervosas animadversiones in 4 Bellar- mini tomos in tribus voluminibus Editionis Parisiensis emissos, et erudilis notis suâ manu exaratis, margines omnes, infrà, suprè, et à latere, in utrâque paginâ tria volumina percurrens, replevit : Quas Robert. Baronius, S. T. D. et Professor ei succedaneus, vir in omni Scholastica Theologia et omni literaturâ versatissimus, tanti fecit, ut omnibus contra Bellarminum scriptis prætulerit, et nisi, proh dolor! immaturâ morte præventus fuisset, prælo subjicere et publici juris 616 REVUE ANGLO-ROMAINE

facere proposuerit. Jacueruntque in ejus Musæo post obitum disjecte schedæ plures eruditissimæ, quibus Theologicæ Controversiæ non parum potuerunt illustrari; licèt illas nobis inexpectala Authoris mors, magno rei literariæ dispendio, hactenus inviderit. Sic vixit, sic mortuus est Episcopus Forbesius, — vir verè Aposto- licus, Antiquitatis Catholicæ callentissimus, qui nulli Primorum ab ævo Apostolico, doctrinà, sanctitate, humilitate, lemperantià, modes- la, gravitate, orationis et jejunii publici et privati frequentià, bono- rum operum praxi, industrià pauperum curà, clinicorum crebrà visitatione et consolatione, et omnifarià virtute Christiang, er secundus. Cujus beatam memoriam, nullum tempus delebit, nulla vetustas obliterabit.

  CONSIDERATIO ÆQUA              ET    PACIFICA      CONTROVERSIÆ


                      HODIERNÆ        GRAVISSIMÆ


                                      DE




                 SACRAMENTO            EUCHARISTIÆ


                                 LIBER !

IN QUO DE REALI CHRISTI IN SACROSANCTA EUCHARISTIA PRESENTIA ET PAR- TICIPATIONE, AG DE MODO UTRIUSQUE BREVITER TRACTATUR.

                                   Car. I


                    De rebus hiscé gensraliter disseritur
  1. Nihil in hoc trisli Religionis dissidio magis dolendum, qum hoc SS. Eucharistis Sacramento, ide peculiaritera Chrislo Domino instituto, ut per id arclius ei incorporemur, et ab eo vitam continuo tenore hauriamus, mutuâque charitate inter nos sub uno capik Christo eo tenacius conglutinemur; Salanam tamen, humani generis hostem atrocissimum, sua improbitate ac audacia, et quam pluri- ai gthapyia, id esl,

mos Ecclesiæ doctores ac ministros ex gthovexla contendendi ac dominandi libidine, multis jam retro sæculis, atque hoc nostro quam maximè, ad contentiones et facliones alendas abu- sos, et adhuc indies abuti. Faxit misericors Deus in Christo cum Spiritu Sancto, ut, omni contentione sublatà, citra veritalis credilu necessariæ jacturam, in hac materiä, ut et in aliis omnibus, concor- LB. 1 DE EUCHARISTIA 617

dibus animis iterum omnes Christiani coalescant. Sed de re jam pro- posité dicamus. 2. Sententia Zuinglii, quam Theologi Tigurini mordicüs retinue- runt, “ Christum scilicet, contemplatione tantüm fidei esse in Eucha- ristià præsentem; Nullum hic miraculo locum dandum esse, cùm sciamus quA ratione Christus cœnæ suæ adsit, nimirum Spiritu y ficante, spiritualiter et efficaciter : unionem sacramentalem in sign ficatione totam consistere, &c. ‘.” minimè probanda est; quum Scri- pturis et communi Patrum omnium sententiæ apertissimè adversetur, quemadmodum millies ab aliis demonstratum est. Hanc lamen sententium Zuingli, rejeclà illà Calvini de qua jam dicemus, apud Lugdunenses in Galliä, Lodovicus Alamannus, Italus, acriter defendit. (Vide inter epistolas Bezæ Epistolam 8 ad eundem hac ipsà de re scriptam), et nuper qui in Fœderato Belgio vocantur Remonstrantes, in Apologiä pro Confessione suâ. Apertè enim profitentur, sed gravissimè errantes, se ‘ Zuingli ” (quem ‘ opti- mun hujus ceremoniæ doctorem ” ineptè, ne quid gravius dicam, appellant) ‘ sententiam sequi, ut simplicissimam, et ad idolola- triam omnem evitandam in hac materià imprimis necessariam, "” et quæ à Calvino illiusque sequacibus dicuntur de communione in Cœnâ cum physicâ corporis et sanguinis Christi substa non mod9 ironicè, ‘ incomprehensibilia et ineffabilia illa mysterie* vocant, “ quæ human seu curiositas, seu superstitio in hoc tam sim- plice, Lam plano, et à nullo non ingenio facilè perceptibili ritu finxit potiüs quam repperit, ” sed etiam, ‘ manifestam in se continere [tum vanitatem] tum absurditatem, ‘ et, ‘ ex isto fonte emanavisse, hodi que adhuc fuere ingentem illam idololatriam, quâ major concipi vix potest, &c. ? audacler asseverant. Sed qui sic abjectè de hoc augustissimo Sacramento sentiunt, ut hi aliique hodierni Novatores, eos non mirum nihil in eo reperire, quod mirentur. Longè aliter pi Patres senserunt et scripserunt, qui gpxtèv hoc puschpuev, tremendum mysterium, appellare consueti, nunquam sine sacro et religioso horrore de re tantà cogitari voluerunt : quia seilicet firmissimè crediderunt, qui dignè hæc mysteria corporis et sanguinis Christi suit, illum verè et realiler corpus et sanguinem Christi in se, sed modo quodam spirituali, miraculoso et impercep- tibili, sumere, ut postea dicemus. 3. Sententia Joh. Calvini istà Zuinglianà mull sanior et tolerabi- lior esL. Archiepiscopus Spalatensis ?: ‘* Anita, ” inquit, “à Magistro Cal- vino Reformati sentirent, diu dubilavi, et volui, dum hæc impri- menda parabam, planè sententiam Calvini agnoscere. Atque hæc que sequntur dicta in ejus opuseulis reperi. In tractatu de Cœnà Domini: ‘ Blasphemia est negare in Cœnâ Domini offerri veram

! Vide Rodolph. Hospin. Tigurinum, Historie Sacramentariæ parte altera, P- 161, 162.

618 REVUE ANGLO-ROMAINE

Christi communicalionem ;. pani et vino corporis et sanguinis no men altribüitur, quod sint veluti instrumenta, quibus Dominus Jesus Christus nobis ea distribuit :... panis non est figura nuda et simplex, sed veritali suæ et substantiæ conjuncla:...panis merilo dicitur corpus, cüm id non modo repræsentet, verüm etiam nobis offerat;... Intelligimus, Christum nobis in Cœnâ veram propriamque corporis el sanguinis sui substantiam donare;... panis in hoc conse- cralus est, ut repræsentel et exhibeat nobis corpus Domini.... Zuin- glius et OEcolampadius debuerunt adjungere, ita signa esse, ut nihilo- minus verilas cum eis conjuncta sit : et testari debuissent, se non eo tendere, ut veram communionem obscurarent, quam nobis hoc sacramento Dominus in corpore et sanguine exhibet; Lulherus pro- pterca incensus est in eos, quia volebat Sacramentum eflicax, &c... Fatemur omnes, nos cüm juxta Domini institutum, fide sacramentam recipimus, subslantis corporis et sanguinis Domini ver fieri partici- pes. Quomodo id fiat, ali aliis melius definire, et clarius explicare possunt..... Ne vis sacrosancti hujus mysterii imminuatur, cogilare debemus, id feri oceultA et mirabili Dei virtute, &c.' sic ile,” inquit Spalatensis.

  1. Hæc Calvini dicta Archiepiscopus Spalatensis ad pacem el con- cordiam inter partes conciliandam sufficere existimat: ‘ Omnes, " inquit, ‘* et Pontificii et Lutheri et Calvini discreti sectatores in eu convenimus, nobis in eo verum ac reale Christi corpus verè et reali- ter exhiberi, Cur ergo in hoc non sistimus omnes, &c. Hanc tamen, ‘‘ ingenuam, ”’ ut appellat, ‘ Calvini confessionem, ” et Spalatensis, Joh. Barnesius in suo Catholico-Romano pacifico, ver- batim ex Spalatensi transcribens, sibi non probari profiletur, ul que consubstantiationi maximè faveat, sicut infrà dicemus. ‘* Interim,” inquit, “ cum bon4 venià et Calvini et Spalatensis non est additio ad sensum apertum verborum Christi (ut fibi docent locis citatis) dicere corpus Christi esse in Eucharistiä, cum substantià panis per- manentis, aut transeuntis. » Sed de hac re inferiùs.

  2. Quäm religiosè, reverenter, et Patrum stylo convenienter etiam alibi in scriplis suis de hoc augustissimo mysterio loqui videtur idem Calvinus * : 4 Nihil ”, inquit, ‘ reslal, nisi ut in ejus mysteri admirationem prorumpam, cui nec mens planè cogitando, nec lingus explicando par esse potest: " et*: ‘* Etsi autem incredibile tantà locorum distantià penetrare ad nos Christi carnem, ut nobis sit in cibum ;meminerimus quantum supra sensus omnes nostros emineal arcana Spiritès Sancti virtus, et quam stultum sit, ejus immensitatem modo nostro velle metiri. Quod ergo mens nostra non comprehendit, concipiat fides, Spiritum verè unire quæ locis disjuncta sunt; " el‘: “ Porro, ” inquit, ‘‘ de modo si quis me interrogal, fateri non pude-

4 Loco citat n, 8, 2 4 Instit, c. 1787. 3840.

RES LB. 1 DE EUCUARISTIA 619

bit, sublimius esse arcanum, quäm ut vel meo ingenio comprehendi, vel enarrari verbis quaet. ” Similiter Beza ‘; “ Sed nihilominus, ” inquit, “ fatemur, incomprehensibile esse mysterium Dei, quo fit, ut quod est, et manet in cœlis, et non alibi, nobis qui nunc in terrà su- mus, et non alibi, verè communicetur, &e. " et3t Quo fit ut tolahæc actio valdè propriè porvpsev vocetur. ”Improbat etiam idem Calvinus sententian Zuingli, qui manducationem corporis et bibitionem san- guinis Christi, nibil aliud esse dicit, quàm in Christum credere :

Sunt, ” inquit, “ qui manducare Christicarnem, et sanguinem ejus

bibere uno verbo definiunt; nihil esse aliud, quäm in ipsum Christum credere ;sed mihi expressius quiddam ac sublimius videtur voluisse docere Christusin'præclarà illà concione, ubi carnis suæ manducatio- nem nobis commendat; nempe verä sui participatione nos vivificare ; quam manducandi etiam ac bibendi verbis ideo designavit, ne quam ab ipso vitam percipimus, simplici cognitione percipi quispiam puta- ret, &c. ” plura in eandem sententiam ex eodem scriptore adferri possunt.

  1. Sed, quod cum bont veniä Calvini et sectatorum illius dictum esto, Calvini sententia et doctrina super hac re, maximè incerta et dubia atque-lubrica multis viris doctissimis semper visa est? et ab undè id à plurimis cum Romanensibus tum Lutheranis Theologis est demonstratum; quos adi, si libet. Sola illa consensio mutua in re sacramentarià Ninistrorum Tigurinæ Ecclesiæ et Joh. Calvini dili- genter perpensa istud lucidissimè ostendit. Vir fuit atque etiamnum est apud multos Protestantes magni quidem nominis, ut et meriti. Sed nemo doctorum in verba illius jurare addictus est. “ Tanti est et esse debet, "ut utar verbis doctissimi Episcopi Eliensis* “ quanti rationes, quas affert pro se, nec pluris; ” el ut idemrursus”® : “ Tam non Calvinum quäm neque Papam sequimur, ubi à Patrum vestigiis hic vel ille discedit. ” Dum nunc his, nunc illis gratificari studuit, haud pauca malè sibi cohærentia scripsil.

  2. Tutissima et rectissima videtur illorum Protestantium alio- rumque sententia, qui corpus et sanguinem Christi verè, realiter, et subslantialiter in Eucharislia adesse et sumi existimant, imo firmis- simè credunt, sed modo humano ingenio incomprehensibili, ac mullo magis inexorabili, soli Deo nolo, et in Scripturis nobis non revelato; non quidem corporali, et per oralem sumptionem, sed neque eliam solo intellectu, ac purâ puià fide, sed alià ratione, soli Deo, ut dictum est, cognit, illiusque omnipotentiæ reliuquenda.

  3. Philippus Melancthonus, postquam illi Lutheri sententia, quam diu defenderat, displicuisset, in epistolà ad Vitum Theodorum, etc. de negotio cœnæ sic scribit : * ‘* Ego, ne longius recederem à vete-

1 De re sacrament, qu.4. 3 infra. 3 Loco quo supra; Instit. 4 c. 17, 5. Sn Tortura torti, p. 309. 2 In Resp. ad Card. Bell. Apol. c. 1, p. 162. . 469 [a], ete. 620 REVUE ANGLO-ROMAINE

ribus, posui in usu sacramentalem præsentiam, et dixi : datis his rebus Christum verè adesse, et efficacem esse. Id profecto satis est. Nec addidi inclusionem, aut conjunctionem lalem, quA afgeretur <4 üpre sà spa, aut ferruminaretur aut misceretur... * “ Ego vero, etsi, ut dixi, realem pono” præsentiam, lamen non pono inelu- sionem seu ferruminationem, sed sacramentalem, hoc est, ut sis positis adsit Christus verè efficax; quid requiris amplius? ete." Quid de verbis cœnæ senserint ecclesiastici scriptores, ex dicts eorum apparet. Paulus inquit, ‘ Panis est communicatio corporis Christi, ete." Itaque datis his rebus, pane ec vino, in cœnâ Domini, exhibentur nobis corpus et sanguis Christi, et Christus verè adest Sacramento suo, et efficax est in nobis, sicut Hilarius inquit: 3 Quæ sumpta et hausta faciunt, ut Christus sit in nobis, et nos in Christo.' Mirum profecto et ingens pignus est summi erga nos amoris, summæ misericordiæ, quod hac ipsà cœnâ testatum vult, quod seipsum nobis impertial, quod nos sibi adjungat tanquam membra, ut sciamus, nos ab eo diligi, respici, servari, ete." +. 9. Caspar Cruciger, Theologus Witebergensis, et Melanchthonis intimus, qui etiam tractatui Concordiæ Witebergensis interfui, in literis ad eundem Vitum Theodorum hæc scripsit, ut legere est apud Hospinianum; # “ Ego quantum possum, dispulationibus illis ” (lege locum) “ interim seposilis, sequor, quod exislimo tulissimum: veram adeoque cupamxh raposiæ esse in usu Eucharisliæ, quam verba Cœnæ et Paulus omnino videntur ponere, et verba Nicæni Con | ilii planè testantur. Sed ut præsentiam omnino ponendam esse sentio, ila de modo rapeuclas non disputo. Puto hoc simplicitati fidei suff- cere, credere, quod verè adsit Christus, et ejus corpus et sanguis verè exhibeantur utentibus, etc. ”

  1. Videantur et diligenter perpendantur Retractatio M. Buceri de Cœnâ Domini, quam suis Enarrationibus in quatuor Evangelists | inseruit, * (adi editionem Hervagianam ‘) et ejusdem Scripla Angl- | cana; ‘Historia de concordiâ circa-negotium Eucharisticum inter Lutherum, et superioris Germaniæ Theologos anno 1536 Witem- bergæ inilA; ? Censura M. Buceri de Tribus propositionibus à P. Mar- tyre Oxonii ad disputandum propositis anno 1549, ubi secundam pro- positionem Martyris : { Corpus et sanguis Christi non est carnaliter aut corporaliter in pane et vino : nec, wi alii dicunt, sub speciebus panis et vini;” sic expressam oplabal: ‘ Corpus Chrisli non conti-

netur localiter in pane et vino : nec iis rebus affixum ant adjunctum

2 fp. 470 a). 2 In locis commun. anno 38 Witemb., etc. 3 18 de Trin. €. 44]. 4 V. Hospin. 214. 5 Quo loco supra, p. 11. 4 {ln c. 26 Matt. v. 26, p. 482 ed. Steph. 1553]. 7 P. 48. 5 P. 642 et seg. ® In Scriptis Anglic., p. 648 nt seq. LB. 1 DE EUCHARISTIA 621

est ullà mundi ratione; et Site. ‘ Corpus et sanguis Christi uniuntur pani et vino sacramentaliter ; * voluisse subjici : ‘ ile ut, credentibus Christus hic verè exhibealur, fide tamen, nullo vel sensu, vel ratione hujus sæculi intuendus :" legatur etiam epistola ejusdem ad P. Mar- iyrem eidem Censuræ prælxa. Buceri Deliniio plenior S. Eucha- cum explicatione su4, ad petitionem D. Petri Alexandri Atre- . Defensio doctrinæ Christiane contra Rob. Episcopum Abrincensem. * Idem contra Tigurinos defendit, Christum in Cœnâ præsentem esse, præsentiæ vero modum inexplicabilem, et proinde omnipotentiæ divinæ commitlendum esse. ” 3 Epistola Buceri ad Johannem à Lasco de re sacramentarià, quam legere est in Epistolis selectioribusillustrium et clarorum virorum, ete. Lugd. Batav. excus. anno 46474. Sibi lamen non semper salis constare videtur Bucerus, ut neque etiam rectè dubitare, qui vel ubi cœlum illud sit, in quod Christum ascendisse credimus. Vide Confessionem Buceri de S. Eucharistià, Argentinw in Scholà publicè dictatam 5.

  1. Caspar Hedio Th. D. et Concionator Argent., Buceri collega, de Pace Ecclesiæ Catholicæ : ‘ “ De Eucharistiæ dissidio, quod fort in spongiam cadet propèdiem, optimum videretur consilium, quando- quidem Evangelistæ et Paulus de Eucharisliâ circumeisè meminerunt, verili nimirum ne quid de lanto mysterio secus dicerent, quam oportet; oplimum videretur, si fidelis et prudens verbi minister, videns plerosque sic traclare Theologiam, ut incidant in Matæolo- giam, et ipse paucis et circumcisè et verbis Evangelistarum et S. Patrum de pane etpoculo illo mystico loquatur. In hoc mihi qui, dis- sidium hoc semper deflevi et pejus angue odi, Phocionis Atheniensis sententia placuit, qui dum alii solliciti essent, ut quam plurima dicant, quo videantur diserti; illi diversa cura erat, nimirum ut qua ad rem faciebant verbis quam paucissimis complecteretur. Errat qui Paulo ac Evangelistis prudentior esse vull : deploratè errat cui pudor est in consilio, qui errorem etiam intellectum vult defendere; et in summd, de rebus divinis disserere periculosissimum est, taceo defi- velle. Confessio de cæn& Domini est, quod Christus, ut in ultimâ cœnë, ia etiam hodie, discipulis suis el credentibus, quaudo juxta verb& Christ, € Accipile, edite, Hoc est corpus meum, ete, * cœnam servant, in hoc sacramento suum verum corpus et sanguinem verè ad manducandum et bibendum dat, in cibum animarum vitæ æternæ, ut ipsi in Christo, et Christus in nobis manere possit. ” Hæc ille.

  2. Theologi Witembergenses, Melanchthoni studiosissimi tunc

1 Script. Anglic., p. 551, etc. 2 [Ibid], p. 643 et seq. 3 Vide Hospin. ubi supra, p. 162. 4 Centur. 4 Epist. 5 [p. 12].

Script. Anglic., p.100 et soq. vide etiam p. 697 et seq. [De Sacra Domini cœna

et duabus in Christo naturis concordia]. S Apud Goldastum. 622 REVUE ANGLO-ROMAINE

temporis sectatores, in Conventu Dresdensi ‘ et Consensuin eo facto; “ Firmiter credimus, præsentiam veri corporis et sanguinis Christi in cœnd, ete. ” et paulo post: * Vitamus eiam peregrina, et ad insli- lutionem eœnæ nihil pertinentia certamina, quæ ipse quoque Lutherus tandem præcidit, ete. De sacramento cotporis et sanguinis Christi nunquam docuimus, neque adhuc docemus, Christus à cal vel de dextrâ Patris descendat vel ascendat, visibiliter aut invi liter : Sed frmiter retinemus articulos fidei, ‘ Ascendit in cœlos, sedet ad dexteram Patris, etc.” et ompipotentiæ Dei relinquimus, quomodo corpus et sanguis Christi exhibeantur nobis, ete.” Vide hic etiam Hospiniani Hisloriæ Sacramentariæ parlem alle- ram : #t Qualis autem, ” inquiunt Witebergenses et Lipsenses Theo logi, ete. ‘ sit exhibitionis et præsentiæ modus cüm sit reverà imper- vesligabilis, inquirere et pervestigare nolumus, sed affirmant et verè exhibenti, veraci el omnipotenti Domino reverenter credimus. ” Joachimus Camerarius, vir doctissimus et Melanchthonis amantis- simus : 4 soûré dou © aux, nimirum à dv 19 reply; vescentibus ipsis distribuit Jesus præsentibus panem corpus suum, poculum in quo esset sanguis ipsius, sive, quemadmodum Chrysostomus, { bfr <è do thiç Rhpäe beicav. Sunl aulem hæc ejusmodi, quæ non intelli guntur ab ullà humanà sapientià extra Ecclesiam Christi, et soli reli- giosæ fidelique pietati nota; nec profanis disputationibus ad captum humanum quasi enucleanda, ut religionis sanctitas conservelur, et rerum arcanarum, quæ Græci pose, et Latini Sacramenta appel- laverunt. ” # ‘ Cüm autem hæc institutionis sunt et éperaxà, non debel Xkmyepla aut sûre, neque spéres, inque verborum significatione, id est, diavoias cyfaa queri. Sed id intelligi simpliciter et religiosà fidei assensione comprehendi oportet, quod dicitur. ” Ubi non est intelli- gendus omnem simpliciter tropum exeludere, nam neque Lutherani rigidiores tropum aliquem in verbis cœnæ inesse negant; sed hujus- modi tropum, quo vera et realis præsentia, atque exhibitio corporis etsanguinis Domini cum elementis sanclificatis excluditur et elu- ditur: fuit enim Camerarius tenacissimus doctrinæ Melanchthonis, ut omnibus doctis constat.

  1. Ut multos alios Germanos silentio pretereamus, Legati Wor- matiam missi ab ecclesiis reformatis Gallicis anno 387, ele.‘ hanc de cœnà confessionem Lutheranis exhibuerunt: “ Fatemur, in cœnà Domini, non omnia modo Christi beneñcia, sed ipsam eliam Fil hominis substantiam, ipsam, inquam, -veram carnem, etc. et verunt illum sanguinem, quem fudit pro nobis, non significari duntaxat, aut symbolicë, typicè vel figuratè, tanquam absentis memoriam pro- poni, sed verè ac certè repræsentari, exhiberi, et applicanda offerri;

              + de origine ed. progress libri concordiæ cap. 3, p. 20.
    
           in N. T. inc. 26 Matth. [v. 26,   p. 46].
    

41H. 24 in I ad, Cor., p. 243 AJ. ®In 1 Cor. 41, p. 49 [p. 63].

Vide Hospin. ubi supra in Hist. Sacram, p. 251 [D].

LIB. 1 DE EUCHARISTIA 623 adjunctis symbolis minimè nudis, sed quæ, quod ad Deum ipsum attinet promittentem et offerentem, semper rem ipsam verè ac certo conjunctam habeant, sive fidelibus sive infidelibus proponantur. Jam vero modum illum, quo res ipsa, id est, verum corpus et verus sanguis Domini cum symbolis copulatur, dicimus esse symbolicum sive saerementalem. Sacramentalem autem modum vocamus, non qui sit figurativus duntaxat, sed qui verè et certo sub specie rerum visibilium repræsentet, quod Deus cum symbolis exhibet et offert; nempe quod paulo antè diximus, verum corpus et sanguinem Christi; ut apparent, nos ipsius corporis et sanguinis Christi præsentiam in cœnà retinere et defendere. Et si quid nobis enm verè piis et doctis fratribus controversiæ est, non de re ipsä, sed præsentiæ modo dun- taxal, qui soli Deo cognitus est et à nobis creditur, disceptari, ete. ” paulo post : “ Modum, quo res ipsa verè ac certo nobis commun! eatur, non facimus naturalem, aut localem copulationem imagi- namur, etc, aut crassam illam ac diabolicam transsubstantiationem, non denique crassam quandam commixtionem substantiæ Christi cum nostr&; sed spiritualem modum esse dicimus, id est, qui incom- prehensibili Spiritàs Dei virtute nitatur, quem nobis in hoc suo verbo patefecit, ‘ Hoc est corpus meum, etc. ” ‘* Huic confessioni, ” inquit Hospinianus !, ‘* Farellus, Beza, Carmelus, et Budæus, legati sub- seripserunt, idque eo titulo, quod in Gallit, Helvetià et Sabau istum modum de cænâ Dominic doceatur et credatur. ” Displi confessio hæc Bezæ et collegarum Tigurinis quos diversum ab illa sentire lippis et Lonsoribus notum erat, ut haud obscurè fatetur ipse Beza. Nam eùm ei illud objecisset Claudius de Sainctes in Examine Calvini et Bezanæ doctrinæ de cœnû Domini, Beza in primä suâ Apo- logià ad eundem Claudium respondet, quod ‘ si Fidei nomen addi- tum fuisset, rectius factum esset, nèque Farelli neque mea fides unquam apud illos ” (Tigurinos scilicet) “ in dubium venit. Oplässent tantum plenius illa fuisse à nobis perscripta. Hoc sicuti par crat, mihi et communibus amicis” (Calvinum intelligit) “ significarunt, quod vererentur, ne qui nostro illo scripto abuterentur.” Hæc ille, quem profecto nihil erat quod puderet aut pæniteret confessionis islius : sed tamen non satis bond fide in Gallià, Helvetia et Sabaudia ad istum modum de cœnâ Domini doceri et credi afirmavit vir doc- lissimus.

44, Episcopus Eliensis: # Quod Cardinalem non late, nisi volen- em et ultro, dixit Christus : Hoc est corpus méum; non, hoc modo hoc est corpus meum. Nobis autem vobiscum de objecto convenit; de modo, lis omnis est. De, Hoc est, fide firma tenemus, quod sit : De, Hoc modo est (nempe transsubstantiato in corpus pane) de modo, quo fiat ut sit; Per, sive In, sive Con, sive Sub, sive Trans, nullum inibi verbum est. Et quia verbum nullum, merito à fide ablegamus procul;

! Loco cit. 3 In Resp. ad Card. Bellarm. Apolog. c. 4, p. 14. 624 REVUE ANGLO-ROMAINE

inter scila Scholæ fortasse; inter fidei articulos non ponimus. Quud dixisse olim fertur Durandus, neutiquam nobis dispÂcet:‘ Verbum au- dimus, motum sentimus, modum nescimus, præsentiam credimus ;" presentiam (inquam) credimus nec minus quam vos, veram. De mod præsentiæ nil lemerè definimus; addo, nec anxiè inquirimus; non magis quam, ia baplismo nostro, quomodo abluat nos sanguis Chrisli : non magis quam in Christi incarnatione, quomodo vaturæ divinæ humana in candem hypostasin uniatur. Inter mysteria duci- mus (et quidem mysterium est Eucharistia ipsa) cujus. quod reli quum est, debet igne absumi, id est, ut eleganter imprimis Patres, fide adorari, non ratione discuti. ” Hæc ille; vide eliame jusdem con- ciones ‘.

  1. Is. Casaubonus in Responsione ad Epistolam Cardinalis Per- ronii, cilato et descriplo integro illo Episcopi Eliensis loco ex libro contra Bellarminum #, afñrmat, ‘ hanc esse fidem Regis et Ecclesiæ Anglicanæ super illà re” et: * E Legimus, " inquit, “ in Evangeliis, Dominum nostrum, cm hoc sacramentum instituebat, panem sump- sisse et [dixisse : ‘ Hoc est corpus meum;' quomodo panis corpus suum esset, ne verbulo quidem uno explicuisse legimus. Quod legit Ecclesia Anglicana, hoc piè credit; quod non legit, pari pielate non inquirit. Mysterium istud magnum esse, humano ingenio incompre- hensibile, ac mullo magis inenarrabile, faletur et docet, etc. " Vige authorem ipsum. :

1 Pages 9, 46, 22, 43, 52, 19, 148, 497, 454. #p.ôl. Sp. 48.

                                                      (4 suivre.)




                            Le Directeur-Gérant: FERNAND PORTAL.

            PARIS, — IMPRIMERIE F, LEVÉ, RUE CASSETTE, 17.