Divers (collection CIRS) · document-de-reference · 1 janvier 1896

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Post-Vatican II etude-privee
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re ANNÉE N°33 18 JUILLET 1896

                              REVUE

ANGLO-ROMAINE RECUEIL HEBDOMADAIRE

Tu os Potrus, ot su Sapctus _po- per hanc potram opiscopos ro- ædificabo Ecclosiam æore Ecclesiam Dei. meam ... et tibi Ar. xx. 8, dabo elaves .

Mar. xv1, 1840,

                              SOMMAIRE :

Rev. G. Bavruo Rowerrs. Le droitcanonique et l'Eglise d'Angleterre. 321 Chronique. — A nos lecteurs. — Une cor rence à Londres. Du

       Documenrs...........    Encyclique de S. S. Léo
                                 de l'Eglise (Texte français).                si




                                  PARIS
           RÉDACTION             ET     ADMINISTRATION
                              AT, RUE CASSETTE


                                      1896

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               FRANCE                                   A LA PAGE:

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Pour l'ANGLETERRE, à MM. James Parker & C°, 27, Broad Street, Ozfori. ou 6, Southampton Street, Strand, Londres. Pour ROME, à M. Spithôwer, piazza di Spagna, Rome.

Les opinions émises dans les articles signés n'engagent que la responsabilité des auteurs.

ALFRED MAME et FIL; Éditeurs

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A le considérer seulement comme une branche importante des sciences juridiques, le droit canonique mérite d'allirer la sérieuse attention de quiconque veut étudier la jurisprudence. Envisagé comme un système exlérieur de législation qui a exercé, et qui exerce encore une influence plus ou moins puissante sur le gouver- nement temporel, sur les institutions et sur les lois de out pays chrétien, le droit canon n'exige pas moins l'attention de celui qui se livre à l'étude de l'histoire des sociétés, s’il veut acquérir de son sujel une connaissance complète. C'est qu'en effet, le droit canon a occupé dans l'histoire juridique de l'Europe une place importante. 11 n'est pas seulement devenu une partie essentielle des codes mo dernes, il a encoit profondément influencé el modifié, amélioré et complété les institutions de la loi civile. Mettre en lumière l'in- fluence décisive du droit canonique sur la législation matrimoniale dans tous les pays chréliens, préciser les cas nombreux où il a amé- lioré la loi civile moderne en faisant disparaitre des particularités regrellables, et en introduisant des principes plus conformes au christianisme et à la conscience; dire commenl ses décrels — non moins bienfaisants que son esprit — ont condamné et enfin aboli les coutumes barbares des combats judiciaires et des ordalies; montrer que presque toutes les formalités des Cours laïques qui ont contribué à établir et continuent à maintenir l'ordre dans la procédure judi- aire sont emprunlées au droil canonique; constater combien de règlements et d'usages que l'on regarde comme les barrières pro- lectrices de la liberté individuelle, ou la sauvegarde de la propriété rent d'abord des règlements et des usages des tribu- naux ecclésiastiques: tout cela serait superflu, puisque ce sont au- tant de points incontestés. En Angleterre, en particulier, il suffit d'ouvrir un réperloire de jurisprudence pour constater que, dans des cas très nombreux, les tribunaux ordinaires {he common law courts sont dans la nécessité de recourir au droit canon; les ques- tions de cette nature se présentaient hien plus fréquemment devant RRVUE ANOLO-ROMAINE. — 7. 11. — 46 12 HEVUE ANGLO-ROMAINE

les Cours d'équité de courts of equity, surtout en matière de legs charitables, de statuts de collèges, chapitres, ete. Il en fut ainsi tant que les Cours d'équité ne comprenaient que le tribunal de la chan- cellerie el ses subdivisions; aujourd'hui, tout tribunal peut avoi traiter des causes d'après les règles de la justice et de l'équité, el. par suile, dans tous les tribunaux, les juges doivent avoir quelque eunnaissance du droil canon s'ils veulent s'acquitler dignement de leurs graves fonctions. De plus, les fribunaur maritimes ont pour règles principales les lois impériales el canoniques, telles qu'elles existent el sont reconnues en Angleterre, non point, sans doute, en vertu de leur propre valeur, mais grâce à une permission et à une tolérance de la part de la loi nationale ! ; aussi, les lois 3 el 4, Viet. c. 63, dis posent que le Dean of'arches {oflicier ecclésiastique) sera l'assesseur. ou même le suppléant du juge de la Haute Cour de l'Amirauté dans tous les actes el les procédures de celle Cour; de même que les avo- cals, délégués et procureurs de la Court of Arches (Cour ecclésiastique seront compétents pour agir devant la cour de l'Amirauté. Il est donc évident que le droit canon joue encore un rôle important, au poinl de vue purement légal, comme une branche de la législation de l'Angleterre, même en lenant compte des conditions el des restrit- tions qui s'imposérent dès le moment où il fut accepté. Mais mon intention immédiate, dans ect arliele, est de traiter ce sujet en me plaçant au point de vue ecel ique; je pense qu'un aperçu de l'histoire du droit canonique en Angleterre el quelques remarques sur son état actuel, lant juridique que canonique, pourront intéresser les lecteurs de la Rerue.

Le droit canon en Angleterre est le résultat d'un développement qui dura plusieurs siècles; on peut dire qu'il date du concile de Hertford, tenu le 24 septembre 673, sous la présidence de Théodore, le premier archevêque de toute l'Angleterre. C'est une date mêmo- rable: car c'était le premier synode de loute l'Église anglaise. Théo- dore présenta à ce concile un livre de canons, recueillis par Denys le Petit au le. Il en choisit dix canons ou capituln, comme convenant spécialement aux besoins de l'Église d'Angleterre. Sur ces x capilula, neuf furent adoptés, et c'est ainsi que se forma ce qu'on peut appeler le premier code de l'Église anglaise. La période anglo- saxonne fut féconde en conciles et en collections de canons, bien qu'on n'ait fait aueun effort pour les codifier. Tantôl on faisait de nouvelles lois; tantôt on remettait en vigueur les anciennes. Sans

Srcruex's, New Commentaries on he las of England, 1. M, lv. . chap © LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE 133

entror dans les détails, qu'il suffise d'énumérer : les lois eeclési tiques d'Ine, roi des Saxons occidentaux (688 et 693) ; les sentences ecclésiastiques du roi Wihtred (696: ; les « exceptions » d'Ecgbrih (740) : les canons de Cuthbert à Cloves-hoo (747); les canons des légats à Cealehythe :783) ; les canons de Cloves-hoo (803) ; ceux de Cealchythe (846); les lois ecclésiastiques du roi Alfred (877); d'Alfred el Gunthrun (878:; du roi Ethelstan (925): les canons de l'archevéque Oson (9431; les lois ecclésiastiques du roi Edmund (944); les lois des prêtres Northumbriens (950); les canons de l'archevêque Elfric (957): les lois ecclésiastiques du roi Edgar (958) ; les canons faits pendant le règne du roi Edgar (90); certains canons pénitentiels {cire. 963) ; les cupitula de Théodulfe (994); les lois ecclésiastiques el les canons faits à Eanham (1009) ; les lois ecclésiastiques du roi Ethelred 1044); les lois ecclésiastiques du roi Canut (1047-1048); leslois ecclésiastiques du roi Edouard le Confesseur (1064). J'ai donné la plupart de ces noms et de ces dates Lels qu'on les trouve dans les English Canons de Johnson; j'ajoute que pendant la période anglo-saxonne c'était l'usage de rédiger les canons dans les assemblées slaient le roi et ses nobles. Sans insister sur les synodes provinciaux de la période des Normands, je dirai que | ématique du droit canon en Angleterre doit son origine à Théobald, archevèque de Cantorbéry (1439-64), qui introduisit également à l'université d'Oxford l'étude du droit civil. Ce fut William Lyndwood, le plus grand de tous les canonistes anglais, qui, sous le règne d'Henri V, réduisit c système tous les éléments encore épars du droit canonique provi en Angleterre. Docteur d'Oxford, possédant parfaitement les leset canoniques,archidiacre de Cantorbéry, et pri ide l'archevêque Chichele; ensuite évêque de Saint-David, gardien du sceau privé; chargé par Henri V de différentes ambassades en Espagne et en Portugal, Guillaume Lyndwood, homme de grande science et de grand esprit, donne à l'Église anglaise un livre de droit canon provincial comme aucune autre Église le la chrétienté ne peut en montrer. Son magnum opus est intitulé Provinciale seu conslitutiones Angliæ. W contient les décrets provinciaux de quatorze archevèques de Cantorbéry, depuis Étienne Langton jusqu'à Chichele, embras- sant une période de 244 ans, depuis 1222 jusqu'à 1433. 11 y à joint les constitutions des légats Otho et Othobon, avec les com mentaires qu'en avait faits Jean d'Athon ou d'Acton, docteur d'Oxford, {cirea 1270, ensuite chanoine de Lincoln. L'œuvre de Lyndwood suit l'ordre des décrélales. Elle consiste en cinq livres, dont chacun est divisé en litres; chaque itre renferme un certain nombre de consli- tutionstirées desconslitulions provinciales des quatorze archevêques. Cependant, la valeur principale du liv consiste dans ns et 724 REVUE ANGLO-ROMAINE

minutieux commentaires qui en forment la plus grande partie, ct qui suivent la méthode des gloses sur le Corpus juris. Eu somme on y compte, lraitées de la sorte, 234 constitutions, rangées sous 74 litres. Tels sont les éléments locaux qui constituèrent une partie du droit canon de l'Église anglaise aux Lemps antérieurs à la Réforme. Il faut y ajouter le Corpus juris qui, à quelques exceptions près, jouit en Angleterre d'uneégale autorité. Comme exemple d'unede ces « excep- tions », je citerai la légitimation des enfants nés avant le mariage. qui ne fut jamais reconnue en Angleterre; et Lyndwood note en effet plusieurs points pour lesquels le droit canon provincial est maintenu contre le Corpus juris. V'ailleurs, de temps à autre, le droit canon subit des modifications dues à l'action du pouvuir civil, par exemple par le Statute of Provisors (1350), le Statule of Pramunire (1392) el le concordat qui se fit à Constance (4418) entre le Pape Martin V el les représentants de la nation anglaise. En lenant compte de ces restrictions et autres semblables, on peut dire qu'au lemps de la rupture avec le Pape sous Henri VIII, le droit canon anglais se composait des canons anglo-saxons, des conslitulions provinciales ullérieures el du Corpus juris. Il était évident pour Henri VIII que le droit canon, tel qu'il était reçu. devait ère: une menace perpétuelle pour la position qu'il avait prise. Un tyran à l'esprit moins constitutionnel aurait pris le parti d'abolir entièrement le droit canon. Luther brüla les livres du droit ecclésiastique; Henri en décréta la revision. Les éléments pontificaux étaient advenlices et on pourrait s'en occuper à part: mais il importait de conserver en Loul des apparences de procédure constitutionnelle. Sans doute, c'était le pouvoir civil qui provoquail. c'était la force de la loi qui meltail en vigueur celle revision : mais il fallait que personne ne püt prétendre que l'autorité spirituelle n'avait pas pris l'initiative des changements projelés. Voilà pourquoi, du moins aux débuts de la querelle avec Rome, ce fut l'assemblée ecclésiastique qui fit toujours le premier pas, soit librement, soit sous l'influence de la terreur qu'inspirait un cruel et intolérable tyran. Ainsi, lors de la célèbre soumission du clergé, l'Assemblée décida: 1° Qu'elle ne ferait pas de nouveaux canons sans l'assenliment el la permission du roi ; et % que l'ancien droit canon serait revisé par le roi et par trente-deux personnes nommées par lui, dont seize seraient membres du Parlement, et seize seraient ecclésiastiques. Un an et demi plus tard, celle sou- mission du clergé fut imposée dans le Statut 25 Hen. VII, c. 19, communément appelé le Cergy Submission Act. Cet acte renfer- mail une disposition Lrès importante, savoir: « que {ous cauons. «ui nstitutions, ordonnances et décrets de synodes provinciaux qui «ne sont pas contraires aux lois, statuts el usages de ce royaume et LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE 725

« ne portent pas atteinte aux prérogatives royales, continueront à «être suivis et exécutés ainsi qu'ils l'étaient antérieurement à cet « acte, jusqu'à ce qu'ils soient vus, examinés ou autrement ordonnés « et déterminés, par lesdites trente-deux personnes ou parla majorité «d’entre elles, suivant la teneur,formeel effet de ce présent acte.» Par cette disposilion, le Parlement attribuait une autorité officielle à tous les canons, à toutes les constitutions ecclésiastiques d'Angleterre, à l'exception de ceux qui étaient contraires aux lois du pays et aux prérogatives royales, jusqu'à la publication d'un nouveau code revisé. Par conséquent, celte mesure, jointe au salut 25 Hen. VIII, c. 24, qui reconnaissait l'autorité du droit canonique « étranger », en tant que reçue par l'usage et la coutume, donnait une valeur statutaire, jusqu'à l'achèvement de la revision, à tout le droit cano- nique d'Angleterre antérieur à la réforme, dans la mesure où il était reçu, sauf, encore une fois, les poinis contraires aux lois du pays el aux prérogatives royales. C'est là un point de grande importance, sur lequel j'aurai à revenir plus tard. Trois fois, pendant le règne d'Henri VIII, on fit des statuts pour nommer les membres de la commission, leurs pouvoirs leur étant conférés pour trois ans. Cependant, on ne fit aucune revision. En 1549, sous le règne d'Édouard VI, on vota un acte qui donnait au roi le pouvoir de nommer trente-deux personnes pour faire une collection des lois ecclésiastiques que l'on jugerail convenables. C'était là évidemment une nouvelle mesure. On n'entendait plus faire une revision, mais une reconstruction. La Commission fut nommée le 6 octobre 1551. Elle se composait de huit évêques, huit théologiens, huit civilistes, et huit avocals; mais l'œuvre de reconstruction fut accomplie presque entièrement par Cranmer, Goodvich d'Ély, Cox, Martyr, Taylor, May, Lucas el Richard Goodrick. Cependant, le temps indiqué par l’Acte s'écoula avant que l'œuvre ne fût achevée, et l'acte ne fut pas renouvelé. Les canons disciplinaires semblent avoir suscité de grandes divergences d'opinions, el il n'y manquait pas moins de huit sections. En 1374, l'œuvre connue sous le nom de Reformatio Legum Eeclesiastirarum fut revisée et adaptée aux nou- velles circonstances de l'Église d'Angleterre. Elle fut imprimée avec une préface de John Foxe, et on essaya de la faire adopter par le Parlement. Heureusement cet essai ne réussit pas, grâceà Élisabeth, qui s'opposa à toute intervention de la Chambre des Communes en matières ecclésiastiques. On n'aboutit qu'à un laborieux fes, el les membres du clergé anglican doivent savoir gré à Élisabelh de les avoir sauvés de l'imposition d'un nouveau code de lois ecclésias- tiques, dénué de loute autorité canonique el conçu dans un esprit étroit et mesquin. 726 REVUE ANGLO-ROMAINE

Il est utile de faire ici une courte digression pour noter une autre infraction que subit le droit canon sous le règne d'Henri VIII. Quand la Magna Charta déclara, dans son premier article, que l'Église d'Angleterre serait libre, et qu'elle jouirait de tous ses droits et de ses libertés inviolables, celte expression n'était qu'une répèti- Lion des Lermes employés par les chartes de libertés promulguées par Henri I* el par Étienne; elle se rapportail, du moins dans son seus primilif,au droit de libre élection aux évêchés et abbayes. ae- cordé par Jean, le 4 novembre1214. Étienne Langlon, archevèque de Cantorbéry, avait obtenu d'Henri Uf, en 1223, une confirmation de la grande charte. En théorie, done, l'Église d'Angleterre était libre d'élire ses propres évêques, quoique le roi exigeal d'eux l'hommage, comme possesseurs de biens lemporels. En fail, cependant, celte liberté était restreinte par l'usage où étaient les rois de promulguer une lettre missive, non en forme, laquelle contenait une nomination faile par le roi à l'évêché vacant. Toutefois, le refus de la personne nommée par le roi n'entrainait aucune pénalité. Les choses de- meurèrent en cet élal jusqu'à l'acle de soustraction des Annates {Act. 93. Hen. VII, c. 20). On continue de publier le « Congé d'élire + en forme, « comme il élait d'usage de le faire depuis longlemps ». ainsi que la lettre missive; mais, comme la « lettre missive » faisait partie du statut, el que celui-ci ordonnait d'élire la personne nommée par le roi, et « nulle autre », la liberté de l'élection se trouvait bor- née entre le choix de cette personne el les peines d'un Præmunire, savoir : la perte des Lerres,des biens el d'effets, la prison et la rançon au gré du roi. Le « Congé d'élire » fut aboli (1, Édouard VI, e. 2, et ony substilua la nomination directe des évêques pat la couronne. Cel acte fut révoqué par la reine Marie (1, c. 2). Par suite, malgré quelques tentatives inutiles faites sous le règne de Jacques 1 1603 et de Charles 1®°/1636) pour abolir le Congé d'élire, la loi demeure encore aujourd'hui telle qu'elle fut établie sous le règne d'Henri VIIL. On publie le Congé d'élire, le Chapitre se réunil, el la « lettre missive » demande, sous des peines sé ection de la personnt nommée par la couronne. Ils son bien loin, sans doute, les Lemps d'un saint Anselme. d'un Étienne Langlon, d'un saint Thomas, on d'un Grosseleste; mais, cependant, si l'occasion se présentait, on pourrait voir encore un doyen el un chapitre d'Angleterre prêt à bra- ver les erreurs lemporelles, même d'un Premunire.

Il existe en Angleterre certains canons officiellement portés en synode ; ils datent du temps de la Réforme, et répondent à ce qu'exi- genient les circonstances d'alors. En 157, un livre renfermant LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE 127

soixante canons fut signé par la chambre supérieure (The Upper House of convocation) de chaque province, mais non par la chambre infé- rieure (Lower House). En 1575 et plus tard, en 4585 et 1397, on s'oc- cupa de diverses difficultés qui se présentaient; mais on y pourvut, non en revisant les canons de 1574, mais en en portant de nouveaux. Les douze canons de 4597 reproduisaient dans une certaine mesure les premiers, mais l'assentiment royal fut limité au règne du souve- rain qui l'avait accordé. Par suite, lorsque Jacques I“ monta sur le trône, il était nécessaire de faire une revision complète des canons de la période de la réforme; en 1603, on promulga canoniquement cent quarante-neuf canons, avec l'assentiment de la couronne. Ces canons reproduisaient plusieurs des « Injunclions » d'Henri VIII, d'Édouard VI et d'Élisabeth, de même que plusieurs canons promul- guës sous le règne d'Élisabeth. Pendant deux cent soixante-deux ans, ils n'ont reçu aucune modification; en 1865, on formula de nou- veaux canons à la place des canons 36, 47, 38 et 40. En 1892, on fit encore un nouveau canon en rapport avec le nouvel état de choses, conséquence du Cleryy discipline Act, qui était sur le point de passer en troisième lecture à la Chambre des Communes. Les canons de 4603 et les modifications qu'ils ont reçues dans la suile avaient pour but de renforcer les dispositions du droit canonique provincial anglais sur certains points de discipline.

Qu'il me soit permis, à ce propos, de parler incidemment de l'in- terruption des synodes diocésains en Angleterre. Le droit canonique esL un lout organique ; la législation ccclésiastique est un ensemble complexe dont l'action normale nécessite la participation de chacun des éléments qui le composent; par suite, la suspension, même tem- poraire, de l'action d'un rouage quelconque, est évidemment chose très grave. La théorie d'après laquelle l'évêque ne peut légiférer sans le consentement de son synode — bien que l'autorité réside en lui et en lui seul — est certainement la (héorie primitive el catholique sur le synode diocésain; c'était celle du code ecclésiastique d'Afrique, celle de saint Cyprien et de saint Épiphane. Dansles premiers temps, ce fut aussi la pratique aussi bien que la théorie de l'Église anglai et cette manière de voir a élé constamment soutenue par des théolo- giens de la plus haute valeur dans l'Église d'Angleterre. Ce fut encore la théorie des grands canonistes gallicans. Dans ces der- nières années, nous ayons vu s'établir chez nous, dans presque Lous les diocèses, ce qu'on appelle des conférences diocésaines, sous la présidence de l'évêque; mais, outre qu'elles se composent à la fois de laïques et de cleres, les uns membres d'office, les autres élus. elles 728 REVUE ANGLO-ROMAINE ne s'occupent guère que des questions relatives aux intérêls généraux de l'Église anglicane; il est donc évident que ces conférences sont des réunions purement libres, sans aucune autorilé canonique, et par suite, on ne peul les regarder comme destinées à remplacer les synodes diocésains réguliers.

Ainsi done, le droit canon de l'Église anglicane se compose des eanons anglo-saxons, des conslitulions provinciales du Lemps anté- rieur à la Réforme, des canons de 1603 avec les modifications ulté- rieures et du Corpus juris reçu en Angleterre avant la rupture avecle Pape, — sauf qu'on en a retranché tout ce qui se rapporte à la juri- diction papale. Le principe général des relations entre le droit canon et le droit particulier de l'Angleterre est ainsi exposé par Lord Hale dans son Histoire du droit commun : « Toute la force que les lois ponti- ficales ou impériales peuvent avoir en ce royaume, vient uniquement de ce qu'elles ont été reçues et admises ou par le consentement du Parlement — devenant ainsi partie du Statue Law — ou par un usage immémorial en certains cas el en certains tribunaux; et non autrement. Par conséquent, elles n'ont de valeur que dans la mesure exacte où elles sunt reçues et admises dans ce pays; l'autorité et la valeur qu'elles possèdent ne leur viennent pas d’elles-mêmes, car d'elles-mêmes elles ne nous obligent pas plus que nos lois n'obligent à Rome ou en ltalie. Leur autorité n'a d'autre fondement que leur admission et réception par nous, et c'est uniquement cela qui constitue leur caractère d'autorité légale et détermine le degré de leur obligation (p. 27).» Le même principe est exposé par Lord Coke, Lord Kenyon, Lord Hardwicke et le Lord Chief Justice Tindal. Cest là un point de vue purement légal, et, si ce n'esL pas absolument celui auquel se placerait un canoniste, il suffil néanmoins à prouver l'autorité légale attribuée aujourd'hui encore en Angleterre à un Lrès grande partie du Corpus juris. Quelques exemples de décisions où les tribunaux civils ont reconou la force obligatoire en Angleterre du Droit canon « étranger » pour- ront offrir quelque intérêt à mes lecteurs. En 4657, on porta devant la Cour de l'Échiquier une cause qui impliquait la question suivante: Certaines terres qui avaient appartenu à l'abbaye de Fountain en Yorkshire, jadis de l'Ordre de Citeaux, étaient-elles à ce titre exemples de la dime ? La cour décida que le concile de Latran,qui avait exempté cet ordre de l'obligation de payer la dime, était une loi générale reçue en Angleterre, et que si ces biens étaient exempts de la dime depuis l'époque où avait en lieu ce concile, aucune convention, aucun contrat passé plus tard par l'Abbé pour LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE 729

payer la dime, n'avait pu supprimer ce privilège ni soumettre ces biens à la dime. Une fois dégrevés par le décret de c2 concile, ils l'élaient pour toujours,« car ce concile avait une autorité égale à celle d'un acle du parlement statuant définitivement entre les parties ». La cour fut même d'avis que, dans le cas où il y aurait eu, antérieu- rement au concile, une convention pour payer la dime, ce concile, en tant que loi générale impliquant le consentement du tiers, l'aurait abrogée et aurait exempté les terres en question !. En 1837 un souleva cette question : Le patron d'un bénéfice dont le revenu annuel n'alleignait pas & liv. st. pouvait-il le considérer comme vacant dans lecas où le bénéficier en accepterait un autre avec charge d'âmes? En prononçant le jugement à la Chambre de l'Échi- quier le Lord Chief Justice Tindal dit: « Il est indubitable que ce droit de présentation appartient au patron d'après le droit canon, à savoir d'après le quatrième concile de Latran ; mais il est aussi évident que ce canon a été reconnu chez nous, el qu'il fait partie du droit commun du pays *. » Plus lard, en 1849, dans un cas analogue, à la cour des « Arches » de Cantorbéry, Sir H. Jenner Fust rendit le jugement en ces termes: « Le premier des arlicles expose la loi, à savoir : que d'après un décret du concile de Latran, quand une personne quelconque en possession d'un bénéfice avec charge d'âmes accepte un autre béné- fice semblable, le premier devient vacant, c'est-à-dire qu'elle perd ce bénéfice. Et telle est aujourd'hui la loi de ce pays? ». On pourrait citer d'autres exemples; mais nous en avons assez dil pour démontrer que l'autorité du droil canon, sauf les réserves qu'on y a apportées, du consentement de la puissance spirituelle, a toujours été formel- lement reconnue el suivie en pratique par le pouvoir civil. 11 suffirait de se reporter aux livres des anciens légistes du xvu® siècle et du commencement du xvii‘ pour voir que ceux- s'appuyaient sur le droit canon et le reconnaissaient dans son ensemble, Jusqu'au Lemps de la Souveraine actuelle, les cours ecclé- siastiques ont exercé leur juridiction sur lout ce qui avait trait aux causes lestamentairesel matrimoniales, comme aussi ellesélaienteom- pétentes dans les poursuites en diffamation. Cependant en 1857, les « Statuts 20 et 21 Vict. c. 85 » enlevèrent aux cours spirituelles la connaissance des causes de divorce el de mariage; les « Statuts 20121, VieL., c. 17 », modifiés par« 21 el 22, VicL., c. 95 » abolirent le pou- voir exercé jusqu'alors par ces tribunaux, de juger de la sincérité et la validité des testaments et de donner des Lelters of Administra-

lion; ces pouvoirs furent transférés à une nouvelle cour, la Court af Probale qui est aujourd'hui une section de la High Court Justie. D'autres actes du Parlement enlevérent plus tard aux Cours spi- rituelles la reconnaissance des poursuites en diffamation. Quant aux eanons de 4603, avaient-ils, au point de vuecivil, fo obligatoire à l'égard des laïques? Sur ce sujet les tribunaux civils out adopté des opinions contradictoires, Dans le cas de Bird rersus sit, au temps de Jacques !', la Cour décida « que les canons de l'Église faits par la ronvoration el par le roi ont, en malière ecclési tique, autant de force qu'un acte de Parlement! ». Dans le cas dr Hill versus Good, le chief justice Vaughan dit « qu'un canon légitime est la loi du royaume tout autant qu'un acte de Parlement ; et tout ce qui est loi du royaume est aussi bien loi que loul ce qui est lui, puisque ce qui est loi ne peut suacipere magi el minus ? ». Dans le cas de Grove versus Elliot, « les canons en Angleterre sont les lois qui ubligent et dirigent en matières ecclésiastiques ». Dans un autre cas, Vaughan dit que « la convocalion, assemblée avec la permission et l'assentiment du roi donnés sous le grand sceau, » peut faire des canons pour le gouvernement de l'Église, et cela « tant pour les laïques que pour le clergé * ». A cette autorité on peut joindre celle de Cuke. dans le cas de sir Richard Vernod; « la convocation a le pouvoir de faire des constitutions sur toutes les choses et pour toutes les per- sonnes ecclésiastiques * ». D'ailleurs dans le cas de Bird versus Smith, les deux Chambres (Houses of convocation) adoplèrent, après entente, une décision d'après laquelle « lorsque la convocation fail des canons sur des malières qui sont de sa compétence, et que le roi les a conlirmés, ces canons ont force de loi dans tout Le royaume ». Cepen- dant. en 1737,on se plaça à un nouveau point de vue. Un homme du nom de Middleton el sa femme furent cités devant la cour ecclésias- lique pour s'être mariés avant huit heures du malin, sans autorisa- tion ni publication de bans, contrairement au 62 canon de 460. La défense allégua en leur faveur qu'ils n'étaient que « des laïques, et partant qu'ils ne pouvaient être alteints par ce canon ». Lorsque la cause fut portée devant la Cour du Banc de la re de passer outre: el, contrairement aux décisions antérieures, ln Cour décida que « les laïques ne sont pas visés par les dispositions du canon de 4603». Le principe posé par la Cour était: Que les canons qui n'ont jamais élé reçus ni confirmés par le Parlement ne peuvent obliger les laïques, puisque aucune loi nouvelle ne peut être

   4 Ventre
          pe 85.
   & Nos, 139.
   # Mo, 783.

LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE 731

portée « si elle n'est l'œuvre et si elle n'a reçu le consentement den trois États du royaume »; et tout en accordant que l'assentiment royal, donné à un canon in re Eeclesiastica, en faisait une loi obliga- toire pour le clergé », la Cour se décida à déclarer, après délibéra- tion, « que les canons de 4008 n'ont pas de force proprio vigore pour les lniquen ». On voit sans peine l'animus, purement légal, qui inspire cette décision, alor que la jalousie professionnelle perce dans l'obiter dirum, que si on admettait la force obligatoire dl canons pour les laïques, « on risquerait de bouleverser le droit commun », Telle est la dernière décision de l'autorité civile sur ce point, etle précédent ainsi établi a toujours été suivi par les tribunaux. IL faut cependant ÿ ajouter une réserve importante, à savoir : que lursque certains des canons de 4603 ne font que « déclarer les anciennes lois el usages de l'Église d'Angleterre reçus el admis dans le pays », alors ces canons, sous ce rapport el en vertu de cette ancienne légitimité, auront force obligatoire pour les laïques !, Cette décision est une infraction évidente aux droits législatifs de la convocation; car elle méconnait, non moins évidemment, le prin- cipe, implicitement contenu dans 23 Henri VIII, c. 19, que les cons- titutions provinciales avaient loujours élé porlées el exécutées sans aucune ratification du Parlement. Il est difficile de comprendre sur quel principe constitutionnel on peut s'appuyer pour soutenir que jusqu'en 1333 les canons obli- geaient, proprio vigors, leslaïques aussi bien que le clergé, tandis que, depuis 1533, les canons dûment promulgués n'ont plus de force à l'égard des laïques. Que si l'act 23. Henri VIII, e. 19, décide que la convocation ne fera plus de nouvelles conslitulions sans l'autori tion préalable et le consentement du souverain, on n'y lrouve pas trace de l'intention de faire une nouvelle classification. el de ne rendre dorénavant les canons obligatoires pour les laïques qu'après l'imprimatur légal du Parlement. Si on avait eu l'intention de faire un changement aussi révolutionnaire, l'acte aurait mentionné de quelque sorte celle innovalion; j'ai eu beau parcourir avec le plus grand soin les divers acles de Parlement rédigés sous les règnes d'Henri VIIL et d'Édouard VI ayant trait à ce qui nous occupe, je n'ai pu découvrir la moindre allusion à un Lel changement. Au contraire, les actes sup- posent évidemment que l'ancien état de choses se poursuit. S'il ÿ à des restrictions, elles portent, non sur les calégories de personnes soumises aux canons, mais sur la liberté des synodes provinciaux qui dorénavant ne peuvent faire des canons sans « le consentement et l'autorisation » préalables du souverain. Ainsi la ratification royale annexée aux canons de 1603 enjoint expressément que ces canons « doivent être diligemment observés, exéculés el maintenus

par tous les fidèles sujets de notre royaume d'Angleterre dans les deux provinces de Cantorbéry et d'York ». Il est bien évident que ni le roi ni ses conseillers n'avaient la moindre intention d'exempter les laïques de l'observation de ces canons. A celle preuve on peut ajouter l'autorité des décisions des tribunaux que j'ai citées plus haut, Tout cela fut done renversé en 4737, el il en résulte que, depuis lors, on ne peut légalement invoquer contre les laïques aucun des canons de 1603, sauf le cas où il serait une déslaration du droit canon antérieur. Heureusement cette décision n'intéresse que très peu de points d'importance pratique; j'ajoute qu'un acte du Parlement pro- mulgué plus tard donna une force statutaire aux heures canoniques.

Le droit canon de l'Église anglaise est donc composé des canons anglo-saxons, des conslitutions provinciales, des canons de 1603 avec les modifications qu'ils ont reçues plus tard, et du Corpus juris, dans la mesure où ses dispositions ont été reçues en Angleterre, et autant qu'elles n'ont pas été canoniquement abrogées par les synodes provinciaux. Cette abrogation n'a guère porlé que sur la juridiction papale, telle qu'on l'acceptait au commencement du règne d'Henri VIIL. Tel est le droit canon de l'Église anglaise, envisagé du point de vue du canoniste, tandis qu'un légiste anglais en retranche- rait encore quelques parlies en désaccord avec la législation plus récente du pouvoir civil. Cependant, le légisie reconnaitra sans hésiter que l'ancien droit canon — sauf certaines réserves — fait partie du droit particulier de l'Angleterre, et a été reconnu comme tel par la loi anglaise el par les tribunaux anglais.

Ce fait se rapporte directement à quelques remarques, publiées danse numéro 90 de cette Revue, pp. 404-102, sous la signature de M. Boudinhon. Cet écrivain distingué semble croire que les trente-neuf articles le Book of Common Prayer contiennent toutes nos formules de foi el toute notre législation disciplinaire. Il est vrai que les observations de M. Boudinhon ont rapport à un sujet plus étendu qu'il traite avec sa clarté habituelle; peut-être demanderai-je plus tard la permission de faire à ce sujet quelques réflexions. Pour le moment, je me borne au point spécial que je viens d'indiquer. M. Boudinhon dit : « Il res- terait cependant à se demander pourquoi on n'a pas respecté les anciennes formules. Mais on peut encore aller indirectement conte le jus commune en proposant une rédaction nouvelle incomplète, qui LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE

laisse croire, si elle ne le dit pas expressément, qu'en dehors du formulaire nouveau (Trente-neuf articles et Prayer Book), il n'y a pas d'autres vérités à croire, pas d'autres lois générales à observer. Cela équivaut à une négation pratique de tout ce qui n’est pas dans le formulaire. Or, n'est-ce pas le cas pour l'Église anglicane? » Sans doute, si l'on avait eu la moindre idée de créer une nouvelle Église, si de fait on avait créé, en telle ou telle année, une nouvelle Église, si la Réforme avait complètement fait abstraction des siècles passés, si elle en avait fait une fable rase sur laquelle on aurait ins- rit une nouvelle organisation ecclésiastique, si les choses s'étaient passées ainsi, l'argumentation de M. Boudinhon serait très forte. Mais, en réalité, on n'a jamais fait un acte unique, accompli à un moment déterminé et qui s'appelle « la Réforme ». La Réforme en Angleterre est l'ensemble de certains changements qui se produi- sirent avec maintes vicissitudes, pendant de bien longues années. Sous le règne d'Henri VIII, la législation ecclésiastique eut pour unique but d'exclure le pouvoir du pape, tel qu'il était alors exercé, et de rétablir — non pas seulement d'établir — la suprématie de la couronne, non point sur une nouvelle Église alors créée, mais sur l’ancienne Église d'Angleterre alors existante. Les déclarations et les actes répétés d'Henri VIIL et de ses parlements sont décisifs sur ce point; en voici quelques exemples : Dans l'acte de 1531 contre le paiement des « premiers fruits » à Rome, le roi el lous ses sujets, tantspirituels que Lemporels, se déclarent « les obéissants, dévoués, catholiques et humbles enfants de Dieu et de la Sainte Église, tout autant que n'importe quel peuple de n'importe quel royaume chré- tien »(23 Henri VIN, c. 24); — Dans l'acte contre « le denier de Saint- Pierre », en 4333, on insère un considérant spécial pour écarter l'objection que le roi, ses nobles ou ses sujets « auraient l'intention de se séparer ou de s'éloigner de l'assemblée de l'Église du Christ en ce qui regarde les articles de la foi catholique de la chrétienté; ils se proposent seulement de prendre les mesures nécessaires el oppor- tunes pour la répression du vice, et la bonne conservation de ce royaume dans la paix, l'unité el la tranquillité, se conformant aux très anciens usages de ce royaume sur ce point » (23 Henri VIII, c. 20); — Dans le préambule du Statut pour restreindre les appels 24 Henri VIII, c. 12), on recourt d'abord àl'autorité degg anciennes histoires et chroniques authentiques » pour démontrer que le corps politique d'Angleterre renferme différents ordres des personnes, distinguées en deux classes principales sous les noms de spirituality et de lemporality; puis on dit que, dans « toute cause de la loi divine », le droit de statuer appartient à cette partie dudit corps poli- tique désignée sous Le nom #pirituality, appelée communément l'Église anglaise, qu'on a toujours crue et qui a été toujours et est encore à cu 734 REVUE ANGLO-ROMAINE

moment, sous le rapport de la science, de l'intégrité el du nombre de ses membres, capable de se suflire à olle-même sans l'interven- tion d'aucune personne étrangère, et de déclarer el déterminer Lous les offices et tous les devoirs qui appartiennent à leurs attributions spirituelles. » Ce n'est pas là le langage de gens qui ont complètement rompu avec le passé el qui inscrivent sur une table rase un nouveau sys- tème doetrinal et disciplinaire. C'est plutôt le langage de gens qui regardent l'Église d'Angleterre d'alors comme identique à l'ancienne Église qu'elle continue; c'est le langage de gens qui veulent réfor- mer non détruire, restaurer et non inventer à nouveau. Lu Réforme sous Henri VII fut l'œuvre d'hommes qui s'occupaient de ce qui exi»- tit déjà; qui retranchaient de l'organisme ccclésinstique existanttout ce qui leur semblait être une excroissance adventice, mais qui disaient hardiment et sans équivoque ce qu'était ce-qu'ils retranchaient. Loin de rejeter en bloc le système doctrinal et disciplinaire dans lequel ils avaient élé élevés, loin de rejeter Ja foi de la chrétienté. ils retinrent expressément le droil canon existant, el sauf en ce qui concerne lu juridiction du pape, ils donnèrent une valeur statulain spéciale à lout l'ensemble de la doctrine et de la discipline qu'il con- tenait, 11 n'y eut pas d'abrogation des « anciennes formules ». On conserva lout ce qui ne fut pas expressément rejeté. Par exemple, les conslitutions provinciales sanctionnent spécialement les coneiles de Latran et de Lyon. Et, comme je l'ai déjà fait voir. plusieurs cauxes, depuis ln Réforme, ont été jugées d'après la soulr aulorité du concile de Latran. L'Église des dernières années d'Henri VIIL était loujours la même antique Église, réformée sans doute sur certains points, mais gardant sans altération — saufau sujet de la juridiction papale — toute la foi et la discipline eatho- liques. C'est encore cette méme Église que l'on reconnait et que l'on maintient pendant toute la période suivante, qui marque le dévelop- pement de la Réforme, c'est-à-dire sous les règnes d'Édouard VI. d'Élisabeth, de Jacques 1“ et de Charles II : tout le mouvement est uniquement dirigé contre la juridiction papale, el, pendant celte longue période, l'ancien droit canon (et toute la foi et la discipline qu'ilrenferme) ne cessa pas d'être le précieux héritage de l'Église d'Angleterre. I est possible que l'on ait oublié l'existence de ce trésor, peut-être même l'a-t-on enveloppé dans un suaire et enfoui, comme letalent de la parabole ; cependant ce trésor était le bien de l'Église d'Angleterre comme il est le nôtre aujourd'hui, el même aux yeux du pouvoir civil il fail encore partie de la loi du pays, non moins que de celle de l'Église. On n'a jamais voulu faire des Trente-neuf articles et du Bon of Common Prayer un sommaire complet de la foi de l'Église angli- LE DROIT CANONIQUE ET L'ÉGLISE D'ANGLETERRE 738

cane. Les articles mêmes ne se donnent point comme des « articles de foi », mais « articles de religion ». On les rédiges dans le but de mettre fin aux discussions sur plusieurs points agités dans les con- troverses de l'époque; on ne les fit point pour aller à l'encontre des décisions doctrinales du concile de Trente ni pour donner à l'Église anglicane un équivalent de la profession de foi de Pie IV. En effet, le concile de Trente se termina le 4 décembre 4563; or, dès l'été de 1551, Cranmer donnait la première rédaction des articles; et c'est en 4833, le 20 mai, que furent publiés pour le première fois les quarante-deux articles qui devaient, en 4362, être refondus et réduits à trente-neuf par la convocation de 1362; quant à la profession de foi de Pie IV, elle ne fut promulguée qu'en l'année 1864. Les articles de religion, qui trailaïent des questions agilées dans les controverses du temps, et dont le but était de mettre fin aux disputes, ne sauraient aucunement, par leur nature même, être regardés comm un symbole complet de la foi; il en est de même d'un livre officiellement désigné, non comme un « Manuel de doctrine », mais comme « le livre pour la prière commune, l'administration des sacrements et d'autres rites et cérémonies de l'Église, selon l'usage de l'Église d'Angleterre ». Autant vaudrait chercher une définition dogmatique de la foi catholique dans le Bréviaire et le Missel que dans le Book of Common Prayer. Cependant la préface de ce livre contient une phrase très signili- cative ; les rédacteurs y déclarent que « des nombreux changements qu'on nous a proposés, nous avons rejeté Lous ceux qui nous sem- blaient devoir entrainer de dangereuses conséquences, tous ceux qui pourraient, même indirectement, aller à l'encontre de quelque doctrine élablie ou de quelqueusage louable de l'Église d'Angleterre, ou même de toute l'Église catholique du Christ ». Ce qui suppose clairement que les rédacteurs du Prayer Book considéraient le corps de doctrines de l'Église catholique, non seulement comme une chose qui existait de fait, mais encore comme étant de droit un type d'autorité souve- raine, dont ils ne pouvaient s'écarter. De même, le trentième canon de 1603 déclare qu'il « n'est aucunement dans l'intention de l'Église d'Angleterre d'abandonner et de rejeter les Églises d'Italie, de France, d’Espagne, d'Allemagne ct autres Églises, en Lout ce qu'elles pro- fessent et pratiquent. Outre ces constatations, que l'on veuille se rappeler: Que la ré- forme sous Henri VIIL ne voulut être qu'un mouvement de réforme locale, à l'égard de ce qui existait de fait, et non la créalion d'une organisation indépendante; — que l'ancien droit canon, à part quelques réserves, fut non seulement maintenu, mais encore corro- boré par des statuts parlementaires spéciaux; — que deux fois le jour, aux offices du matin el du soir, on récite la formule : « Je crois 736 REVUE ANGLO-ROMAINE

à la sainte Église catholique; — tandis qu'à chaque messe on récite le développement de cette formule contenu dans le symbole de Nicée, el qui exprime la doctrine de l'unité de l'Église catholique; — que l'Église anglicane s’est toujours considérée comme étant l'Église catholique en Angleterre, à l'exclusion de toutes autres Églises; — qu'elle a repoussé énergiquement l'appellation de protestante et qu'elle a soutenu son droit de s'appeler catholique; — qu'elle fait appel à l'ancienne Église primitive « qui était pure et sans corrup- tion », et à ces « conciles généralement reconnus et acceptés », aux < opinions des anciens docteurs, aux anciens Pères catholiques! :; — est-ce là, je le demande, la manière de parler el d'agir d'une Église qui a jeté aux vents la foi el la tradition catholiques, qui a désavoué les vérités du christianisme, et qui a substitué à la foi ca- tholique « une rédaction nouvelle incomplète qui laisse croire, si elle ne le dit pas expressément, qu'en dehors du formulaire nouveau, Trente-neuf articles et Prayer Book, il n'y a pas d'autres vérilés à croire, pas d’autres lois générales à observer? » Quand une Église provinciale exprime safoi, suivant les « anciennes formules », en l'Église une, sainte, catholique et apostolique; quand elle demande à être reconnue et se base pour cela sur sa fidélitéà la foi catholique; comment peut-on soutenir un seul instant que ses trente-neuf articles, qui ne sont pas articles de foi, et que son Prayer Book, qui n'est que son rite, ont été rédigés pour renfermer, en effet. une énumération complète « des propositions définies comme de fui catholique? » Peut-on y voir d'une manière quelconque un formu- laire de la profession de foi de cette Église? Cette Église prétend que ses racines plongent profondément dans le passé; elle prétend posséder encore les anciennes lois et l'antique foi ; elle prétend être réellement l'Église catholique en Angleterre. Qu'elle se trompe, c'est possible, mais telles sont ses prétentions; elles lui assurent la pos- session el la jouissance de tout ce qui est catholique, en dehors de ce qu'elle considère, à tort où à raison, comme purement papal. De plus elle écarte absolument l'hypothèse que les trente-neuf arti- cles et le Prayer Book soient les formulaires complets de sa foi el de sa discipline.

     {A suiore.\                            G. BavriEun Ronenrs.


 1 Les Homélies, passim

CHRONIQUE

A nos leoteurs. — Tous les amis de l'Œuvre d'union que la Revu Anglo-Romaine s’est donné la mission de servir apprendront avec satisfaction qu'un Comité prend la direction de la Revues afin de lui donner une organisation plus large et plus stable. Elle sera ainsi mieux en mesure de poursuivre son but el de réali- ser plus efficacement, par une action plus forte et plus générale, le rapprochement des esprits qui doit amener l'union de tous les fidèles de Jésus-Christ en une seule et unique Eglise. Nous avons la certitude que Dieu a béni dans le passé et qu'il bénit encore aujourd'hui d'une façon toute particulière les efforts et les dévouements qui se consacrent à ramener au bercail commun, sous un même Pasteur,les disciples de l'unique Maître : Dnum ovile et unus Pastor!

                                                   Fernand PoRTaL.
                                               Prêtre de la Mission.

  48 juillet 1896.

En la veille de la féte de Saint-Vincont de Paul.

Une conférencelà Londres. — M. E. Tavernier, a bien voulu m'accompagner à Londres. Ila assisté à une réunion dont il a publié dans l'Univers un compte rendu que nous sommes heureux de re- produire. Je tiens à le remercier de cet acte de bonne amitié qui se trouve lié avec de grandes el douces émotions. Mais je le remercie surtout du témoignage qu'il rend à l'esprit de foi elaux nobles sentiments de mes chers audileurs. — F. P.

Une réunion originale et importante avait lieu mardi à Londres, dans une salle appartenant à une société scientifique. Trois cents personnes environ formaient un de ces meetings, si fréquents en Angleterre, où pas- teurs et fidèles traitent des wuvres religieuses. Les convocations avaient été faites par lord Halifax, le président si dévoué de l'English Church union. Un orateur qui ne relève pas de cette Église et qui appartient à une antre nationalité a pris la parole. C'était M. l'abbé Portal, le directeur de la Revue Anglo-Romaine, le prûtre instruit et zélé qui s'est consacré à l'œuvre REVUE ANOLO-ROMAINE, — 7. 1 — AT 738 REVUE ANGLO-ROMAINE

de la réunion des chrétiens. Assurément, il ne se trouvait pas là comme membre du meeting et il ne prenait point part aux travaux ordinaires de l'assemblée. Notre compatriote rendit hommage aux sentiments élevés et généreux manifestés maintes fois parce groupe. Son allocution prononcée. M. l'abbé Portal s'est immédiatement retiré, malgré l'accueil trés flatieur st même affectueux dont il venait d'être l'objet. Les assistants ont compris la réserve dont il s'était fait un devoir, et ils ont montré une délicatesse almirable. ‘out en écartant le plus possible. les sujets où se produit le désaccord, M. l'abbé Portal n'a pas voulu s'en tenir à une simple preuve de sympa ie. 1] a touché aux points essentiels, En abordant les grandes questions. ila signalé le nécessité de suivre les doctrines contenues dans l'Eney: clique récente : et il a constaté la force et la beauté de cette Encyclique. Témoin de la manifestation, je erois utile d'en noter les principaus caractères, 1 a formulé sa profession de foi de prêtre lazariste et de prêtre romain. Invoquer le nom de saint Vincent de Paul, c'est faire appel à des senti- ments qui sont capables de triompher de toutes les difficultés. La charité persouniiée dans ce glorieux patron est bien celle qui panse toutes les blessures. Or la guérison des maux engendrés par une si longue séparation. tel est le but des efforts méritoires déployés de part et d'autre, surtout da ces dernières années. Des applaudissements, qui allaient se renouveler sans cesse, ont répondu à la pensée tout d'abord exprimée par l'orateur. Prêtre catholique, absolument attaché au siège de Rome, M. Portal l'est eur et d'esprit; et on le sait. ILa tenu à le dire néanmoins. Les audi- teurs ont montré qu'ils entendent, comme lui, servir la vérité avee les procédés les plus loyaux: et ils out respectueusement salué cette no déclarati Le désir de l'union anime les chrétiens groupés autour de lord Halifax 1 de ses amis. Chaque fois que M. l'abbé Portal exprimait cette peusée et vette espérance, elle provoquait une adhésion enthousiaste. Ou a traité d'illusion et d'utopie le grand projet destiné à rétablir la con- corde. Cependant des résultats qui semblaient également impossibles ont été obtenus, La présence d'hommes tels que lo R. P. Puller et M. Lacey a Rome, pendant le tra a constituée par le Souverain Pontife pour examiner l'affaire des Ordinations anglicanes, n'est-ce pas un fait significatif? L'orateur est plu à le rappeler. 11 a montré les deux éminents professeurs d'Oxford et de Cambridge, priant dans une église de Rome à côté des Swurs de la Charité. Utopie? Ce reproche a été adress au Pape qui poursuit l'union des Eglises. Nous sommes donc en bonne compagnie, dit M, Portal. IL y a deux ans. Léon XIE exhortait les courages. Cette entreprise est indispensable au relèvement de l'influence religieuse. Quelles que soient les obstacles, il faudra réaliser le rapprochement des hommes de hou volonté, C'est le sens des paroles prononcées en plusieurs occasions par le Souverain Pontife

Ces difficultés sont de deux sortes. Elles concernent la doctrine et la pru- tique. La question de doctrine vient d'être exposée de nouveau dans la belle Eneyelique que la presse anglaise presque tout entière a commenter. M. l'abbé Portal a adjuré ses auditeurs de continuer à étudier de près l'au- torité revendiquée par le Pape. Les prérogatives du Pape, a-t-il dit, » sont vraiment de droit divin. L'antiquité en fait foi. » Il a rappelé la célébr cunelusion de Puseg : que rien d'insoluble ne sépare l'Église anglicane de CHRONIQUE 739

Pères du concile de Trente. On ne saurait trop répéter de telles déclarations. Elles permettent d'éliminer de nombreux obstables. Elles simplifient le problème: et elles déblaient la rvute qui mène à la réunion. Ce que P a dit du concile de Trente, les anglicans peuvent le dire du concile du Vatican, qui a confirmé la dortrine traditionnelle. T1 y a un dissentiment d'ordre pratique. Doit-on se borner à la des conversions individuelles? Doit-on s'adresser aux Égli L'abhé Portal soutient que les co ront jamais l'Angleterre à l'unité individuels, dit-il, une action d'ensemble d'Église à Église est nécessaire, Ave délicatesse, mais aussi avec des necents qui ont causé une vive impres- sion. il a parlé des souffrances par lesquelles passent les dmes arrachées à leur milieu d'origine, soulrances qui ont plus d'une fois anené le décou- ragement sans remède de note seulement sjourd'hui les points qu ours qui

sera sans doute publié On est porté à croire d'ailleurs que. malgré l'élo- quence dont il est re apli, il à surtout l'importance d'un fai Les adver- saires de cette propagande, qui la jugent inutile, ne eroyaient pas possible qu'une assemblée d'anglicans xposé des préroga= tives du Saint-Siège, Or cet exposé s'est prodnit dans des conditions qui font le plus grand honneur à l'assemblée qui l'a entendu. M. l'abbé Portal a été applaudi avec transports non seulement parce qu'ila su exprimer de généreuses pensées, pleines de noblesse et de force. mais aussi parce que ce zèle éclairé est en ln entimeuts des hommes auxquels l'orateur s'adresse Je dois noter encore un détail qui contrihue à donner la vraie significa- tion de ln con M. l'abhé Portal a relevé l'accusation qui a été sou- vont adresséeaux promoteurs deunion, On leur attribue l'idée d'une union simplement fédérative. Or, a dit catégoriquement l « Nous voulons « le rétablissement de l'unité complète et absolue, telle qu'elle a été établie r Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous voulons une Église une et « unique. » Ces déclarations ont été couvertes d'applaudissements. En résumé la conférence qui vient d'avoir lieu est un su quable. Elle prouve qu'une action générale est possible, On doit avoir cou- fiance dans d'œuvre, on doit avoir confiance en Léon XIE C'est par ces paroles que M. l'abhé Portal a terminé sou beau discours. Elles ont de nou veau provoqué des applaudissements. Une telle manifestation était-elle possible il ÿ a dix ans? Non sans nul doute. Ce ehangement prouve qu'en a le droit d'espérer bien plus encore. Le courage et la loyauté qui inspirent les membres de l'English Church union sont évidents. On ne peut en être témoin sans une profonde émotion. Et il est visible encore que, stimulées par une volonté droite et puissante, les intelligences travaillent à dissiper les vieux préjugés. IL y a un effort soutenu; il ÿ a un progrès sensible, — Eugène TAVEUNIEIL.

Une statue du Cardinal Newman. — Mercredi dernier a eu

lieu à Londres l'insuguralion de lastalue élevée au cardinal Newman sur le terre-plein de l'Oratoire de Brompton. La statue, en marbre blanc, repose sur un socle de pierre de Portland, Le cardinal est re- présenté debout tenant un livre de la main droite, de la main gauche son chapeau de cardinal. L'artiste a su rendre d'une manière saisis- sante l'expression grave et mélancolique qui ca il nomie du cardinal Newman, 740 REVUE ANGLO-ROMAINE L'inauguration de la statue a été faite par le duc de Norfolk, en pré- sence d'une brillante assistance, parmi laquelle on remarquait Mgr Patlerson, évêque d'Emmais, le doyen Lake, le marquis de Ri- pon, M. Bryce, lord Lingey, le colonel Prendergast, lord Morris, lord Clifford, lord Llandaf, ete. Plusieurs discours ont élé prononcés, par le duc de Norfolk, Mgr Patterson, le doyen Lake, M. Bryce, etc. Signalons notamment le discours de M.Bryce dans lequel le célèbre historien a rappelé lesen- timent de fierté que l'on ressenlit alorsà Oxford quand on apprit que le Père Newman allait être créé cardinal de l'Eglise romaine.M. Bryce a émis le vœu qu'un des plus chers projets du cardinal, la fondation d’un collège catholique à Oxford, püt être bientôt réalisé. Le cardinal Vaughan et lord Halifax, empèchés d'assister à la céré- monie, s'élaient fait excuser.

La canonisation de la bienheureuse Marguerite-Marie. — Au cours de son récent voyage à Rome, le cardinal Perraud à remis au Souverain Pontife un coffret contenant les suppliques de 210 membres de l'épiscopat catholique pressant Léon XIII de hâter le plus LÔt possible la canonisation de la « bienheureuse Marguerite- Marie, la voyante du Sacré-Cœur ». Parmi les signataires de ces suppliques, on compte 18 cardinaux, 6 patriarches, 43 archevèques et 203 évêques, dont 83 évêques fran- çais.

Correspondance. — Monsieur le Rédacteur, Qu'il me soit permis de commenter en trois endroits l'appréciation très bienveillante que M. Boudinhon a faite de mon stpplementum. 4° Il demande quelle collecte l'on récite lorsque l'ordination comprend à la fois des diacres et des prêtres. Pour ce cas-là la rubrique est expresse. Je la en latin à la 23 page de mon supplément. « Reritatur tamen utraque oralio ;ea primum que ad Diaconos spectal; deinde ea quæ ad Presbyleros. æ Les rites latins, dit-il, placent l'imposition des mains en connexion étroite avec le canon consécratoire. Je voudrais le ren- voyer au Pontifical moyen âge d'Exeler, d'après lequel l'hymne Veni creator, qui doit être chantée par toute l'assistance, est placée entre l'imposition des mains et le canon consécratoire. (Suppl ment, p. 2). 3 L'on ne saurait présumer que le prélat, récitant la collecte, veuille faire l'ordination. En réponse, je pourrais demander si les prélals du rite latin, qui durant plusieurs siècles, prenaient univer- sellement la formule impérative pour la forme du sacrement, voulaient faire l'ordinalion en récilant le canon consécratoire. Et notamment l'évèque, qui se servait du Pontifical d'Exeter précité, le voulait-il? Jesuis, Monsieur, etc. — À. Lacer. DOCUMENTS

              DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE



                      A NOS VÉNÉRABLES FRÈRES

LES PATRIANCHES, PRIMATS, ARCHRVÈQUES, ÉVÉQUES ET AUTRES ORDINAIRES

        EN GRACE ET COMMUXION AVEC LE SIÈGE APOSTOLIQUE




                      LÉON XIII PAPE

                            VÉNÉRABLES FRÈRES

                  SALUT ET BÉNÉDICTION APOSTOLIQUE

Vous SAvEZ ASsEz qu'une parl considérable de nos pensées el de nos préoccupations est dirigée vers ce but : Nous efforcer de ram ner les égarés au bercail que gouverne le Souverain Pasteur des âmes, Jésus-Christ. L'âme appliquée à cet objet, Nous avons pensé qu'il serail grandement utile à ce dessein et à cetle entreprise de salut de tracer l'image de l'Église, de dessiner pour ainsi dire sex traits principaux el de mettre en relief, comme le trait le plus digne d'une attention capitale, l'unité : caractère insigne de vérilé et d'in- vincible puissance, que l'auteur divin de l'Église a imprimé pour loujours à son œuvre. Considérée dans sa forme et dans sa beauté nalive, l'Église doit avoir une action très puissante sur les âmes : ce SL pas s'éloigner de la vérité de dire que ce spectacle peut dis: per l'ignorance, redresser les idées fausses el les préjugés, snrlout «hez ceux dont l'erreur ne vient point de leur propre faute. 11 peut er dans les hommes l'amour de l'Église, un amour sem blable à celte charité sous l'impulsion de laquelle Jésus-Christ à choisi l'Église pour son épouse, en la rachetant de son sang divin. Car « Jésus-ChrisL a aimé l'Église et s'est livré lui-même pour elle. » Si, pour revenir à celte mère Lrès aimanle, ceux qui ne la connaissent vas bien encore ou qui ont eu le tort de la quitter, doivent acheter ve retour, tout d'abord ce ne sera point sans doute au prix de leur Sang {et pourtant c'est d'un tel prix que Jésus-Ch l'a payée: mais REVUE ANGLO-ROMAINE. — Te I — 41° 742 REVUE ANGLO-ROMAINE s'il leur en doit coûter quelques efforts, quelques peines bien plus légères à supporter, du moins ils verront clairement que ces condi- tions onéreuses n'ont pas élé imposées aux hommes par une volonté humaine, mais par l'ordre et la volonté de Dieu : et par suite, avec l'aide de la grâce céleste, ils expérimenteront facilement par eux- mêmes la vérité de cette divine parole : « Mon joug est doux et mon fardeau léger. » C'est pourquoi, mettant Notre principale espérance dans le Père des lumières, de qui descend toute grâce ecellente et tout don parfait, en Gelui qui seul donne la croissance, Nous lui demandons ins- tamment de daigner mettre en Nous la puissance de persuader. Dieu sans doute peut opérer, par lui-même et par sa seule vertu. tout ce qu'effectuent les êtres créés; néanmoins, par un conseil miséricordieux de sa Providence, il a préféré, pour aider les hommes, se servir des hommes eux-mêmes. C'est par l'intermédiaire et le ministère des hommes qu'il donne habituellement à chacun, dans l'ordre purement naturel, la perfection qui lui est due : il en use de même dans l'ordre surnaturel pour leur conférer la sainteté et le salut. Mais il est évident que nulle communication entre les hommes ne peut se faire que par le moyen des choses extérieures et sensibles. C'est pour cela que le Fils de Dieu a pris la nature humaine, « Lui « qui étant dans la forme de Dieu. s'est anéanti lui-même, prenant « la forme d’esclave, ayant été fait semblable aux hommes » ; et ainsi, tandis qu'il vivait sur la terre, il a révélé aux hommes, en conversant avec eux, sa doctrine el ses lois. Mais comme sa mission divine devait être durable et perpétuelle, il s'est adjoint des disciples auxquels il a fait part de sa puissance. et ayant fait descendre sur eux du haut du ciel l'Æsprit de vérité. il leur a ordonné de parcourir la terre entière et de prècher fidèlement à toutes les nations ce que lui-même avait enseigné et prescrit : afin qu'en professant sa doctrine et en obéissant à ses lois, le genre humain pât acquérir la sainteté sur la terre et, dans le ciel, l'éternel bonheur, — Tel est le plan d'après lequel l'Eglise a été constituée, tels sont les principes qui ont présidé à sa naissance. Si nous regar- dons en elle le but dernier qu'elle poursuit, et les causes immédiates par lesquelles elle produit la sainteté dans les âmes, assurément l'Eglise est spirituella; mais si nous considérons les membres dont elle se compose et les moyens mêmes par lesquels les dons spirituels arrivent jusqu'à nous, l'Eglise est extérieure et nécessairement visible, C'est par des signes qui frappaient les yeux et les oreilles que les Apôtres ont reçu la mission d'enseigner; et celle mission, ils ne l'ont point accomplie autrement que par des paroles et des actes également sensibles. Ainsi leur voix, entrant par l'ouie extérieure, engendrait la foi dans les âmes : « la foi vient par l'audition el «l'audition par la parole du Christ. » Et la foi elle-même, c'est-à- dire l'assentiment à la première et souveraine vérité, de sa nature sans doute est renfermée dans l'esprit, mais elle doit cependant éclater au dehors par l'évidente profession qu'on en fait : « car on « croit de cœur pour la justice, mais on confesse de bouche pour DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 743

« le salut. » De même rien n'est plus intime à l'homme que la grâce céleste, qui produit en lui la sainteté, mais extérieurs sont les instruments ordinaires el principaux par lesquels la grâce nous est communiquée : nous voulons parler des Sacremenls, qui sont administrés, avec des riles spéciaux, par des hommes nommément choisis pour celte fonction. Jésus-Christ a ordonné aux Apôtres et aux successeurs perpéluels des Apôtres d'instruire et de gouverner les peuples : il a ordonné aux peuples de recevoir leur doctrine et de se soumettre docilement à leur autorité. Mais ces relations mutuelles de droits et de devoirs dans la société chrétienne, non seulement n'auraient pas pu durer, mais n'auraient même pas pu s'établir sans l'intermédiaire des sens, interprètes et messagers des choses. — C'est pour toutes ces raisons que l'Eglise, dans les saintes Lettres, est si souvent appelée un corps, el aussi le corps du Christ. « Vous êtes le corps au Christ. » Parce que l'Eglise est un corps, elle est visible aux yeux; parce qu'elle est le corps du Christ, elle est un corps vivant, actif, plein de sève, soutenu qu’il est el animé par Jésus- Christ qui le pénètre de sa vertu, à peu près comme le tronc de la vigne nourrit et rend fertiles les rameaux qui lui sont unis. Dans les êtres animés, le principe vital est invisible et caché au plus profond de l'être, mais il se trahit el se manifeste par le mouvement et l'action des membres : ainsi le principe de vie surnalurelle qui anime l'Eglise apparait à tous les yeux par les actes qu'elle produit. Il s'ensuit queceux-là sont dans une grande et pernicieuse erreur, qui. façonnant l'Église au gré de leur fantaisie, se l'imaginent comme cachée et nullement visible; et ceux-là aussi qui la regardent comme une insütution humaine, munie d'une organisalion, d'une discipline. de rites extérieurs, mais sans aucune communication per- manente des dons de la grâce divine, sans rien qui atteste, par une manifestation quotidienne et évidente, la vie surnaturelle puisée en Dieu. — L'une et l'autre de ces deux conceptions est tout aussi incompatible avec l'Église de Jésus-Christ que le corps seul ou l'âme seule. est incapable de constituer l'homme. L'ensemble et l'union de ces deux éléments est absolument nécessaire à la véritable Église, à peu près comme l'intime union de l'âme et du corps est indispensable à la nature humaine. L'Église n'est point une sorte de cadavre; elle est le corps du Christ, animé de sa vie surnaturelle. Le Christ lui même, chef et modèle de l'Église, n’est pas entier, si on regarde en lui, soit exclusivement la nature humaine et visible, comme fontles partisans de Pholin et de Nestorius, soit uniquement la nature divine et invisible comme font les Monophysites; mais le Christ est un par l'union des deux natures, visible et invisible, et il est un danstoutes les deux; de la même façon, son corps mystique n'est la véritable Église qu'à cette condition, que ses parties visibles tirent leur force et leur vie des dons surnaturels et des autres ’éléments invisibles ; et c'est de celle union que résulte la nature propre des parties extérieures elles-mêmes. — Mais comme l'Église est {elle par la volonté et par l'ordre de Dieu, elle doit rester falle sans aucune 744 REVUE ANGLO-ROMAINE

interruption jusqu'à la fin des Lemps, sans quoi elle n'aurait évidem- ment pas été fondée pour loujours, et la fin même à laquelle elle tend serait limitée à un certain terme dans le lemps et dans l'espace: double conclusion contraire àla vérité. Il est done cerlain que cette réunion d'éléments visibles et invisibles étant. par la volonté de Dieu, dans la nature et la constitution intime de l'Église, doit néces- sairement durer autant que durera l'Église elle-même, — Cest pourquoi saint Jean Chrysostome nous dit: « Ne le sépare point de « l'Église; rien n'est plus fort que l'Église. Ton espérance, c'est « l'Église, ton salut. c'est l'Église: ton refuge, c'est l'Église. Elle est « plus haute que le ciel et plus large que la terre. Elle ne vieillit « jamais, sa vigueur es éternelle. Aussi l'Écrilure. pour nous mon- « rer sa solidité inébranlable, l'appelle une montagne. » — Saint Augustin ajoute: « Les inlidèles croient que la religion chrétienne « doit durer un certain lemps dans le monde, puis disparaitre. Elle « durera done autant que le soleil; tant que le soleil continuera

à se lever eta se coucher, c’est-à-dire lant que durera le cours « mème des temps. l'Église de Dieu, c'està-dire le corps du Christ. «ne disparaitra point du monde, » Et le même Père dil ailleurs: « L'Église chancellera. si son fondement chancelle ;mais comment « pourrait chanceler le Christ? Tant que le Christ ne chancellera « point, l'Église ne féchira jamais jusqu'à la fin des temps, Où sont « ceux qui disent que l'Église a disparu du monde, puisqu'elle ne ? » « peut pas mème Néchir Tels sont les fondements sur lesquels doit s'appuyer celui qui cherche la vérité. L'Église a été fondée et constiluée par Jésus- Christ Notre-Seigneur: par conséquent, lorsque nous nous enquérons de la nature de l'Église, l'essentiel esL de savoir ce que Jésus-Christ a voulu faire et ce qu'il a fait en realité. C'est d'après cette règle qu'il faut traiter surtout de l'unité de l'Église, dont il Nous a paru bon, dans l'intérêt commun, de toucher quelque chose dans ces Lettres. Oui, certes, la vraie Église de Jésus-Christ est une: les témoi- gnages évidents et multipliés des saintes Lettres ont si bien établi ce point dans tous les esprits, que pas un chrétien n'oseraity contre- dire. Ma quand il s'agit de déterminer el d'établi e la nature de Le unité, plusieurs se laissent égarer par diverses erreurs. Non seulement l'origine de l'Église, mais tous les traits de sa constitution appartiennent à l'ordre des choses qui procèdent d'une volonté libre: Loute la question consiste done à savoir ce qui, en réalité,a eu lieu, et il faut rechercher non pas de quelle façon l'Église pour- rait être une, mais quelle unité a voulu lui donner son Fondateur. Or, si nous examinons les faits, nous constaterons que Jésus- Christ n'a point conçu ni inslilué une Église formée de plusieurs communautés qui se ressembleraient par certains trails généraux, mais seraient distinctes les unes des autres, et non rattachées entre Iles par ces liens, qui seuls peuvent donner à l'Église l'individualité #1 l'unité dont nous faisons profession dans le symbole de la fni: DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 745

Je crois à l'Église. une. « L'Église est consliluée dans l'unité par sa « nature même : elle est une, quoique les hérésies essaient de la « déchirer en plusieurs sectes. Nous disons donc que l'antique et « catholique Église est une : eile a l'unité de nature, de sentiment, a de principe, d'excellence. Au reste, le sommet de la perfection « de l'Église, comme le fondement de sa construction, consiste dans « l'unité: c'est par là qu'elle surpasse tout au monde, qu'elle n'a « rien d'égal, ni de semblable à elle.» Aussi bien, quand Jésus- Christ parle de cet édifice mystique, il ne mentionne qu'une seule Église, qu'il appelle sisnns : «Je bâtirai mon Église. » Toute autre qu'on voudrait imaginer, en dehors de celle-là, n'étant point fondée par Jésus-Christ, ne peut être la véritable Église de Jésus-Christ. Cela est plus évident encore, si l'on considère le dessein du divin Auteur de l'Église. Qu'a cherché, qu'a voulu Jésus-Christ Notre-Seigneur dans l'établissement et le maintien de son Église? Une seule chose : transmettre à l'Église la continuation de lamème mission, du même mandat qu'il avait reçus lui-même de son Père. C'est là ce qu'il avait décrété de faire, et c'est ce qu'il a réellement fait. « Comme mon « Père m'a envoyé, ainsi moi je vous envoie. Comme vous m'avez « envoyé dans le monde, moi aussi je les envoyés dans le monde. » Or, il est dans la mission du Christ de racheter de la mort et de sauver ce qui avait péri, c'est-à-dire non pas seulement quelques nations ou quelques cités, mais l'universalité du genre humain lout entier, sansaucune distinclion dans l'espace ni dansle temps.« Le Fils « de l'homme est venu... pour que le monde soil sauvé par lui. Car « nul autre nom n'a été donné sous le ciel aux hommes, par lequel « nous devions être sauvés. » La mission de l'Église est donc de répandre an loin parmi les hommes et d'étendre à tous les âges le salut opéré par Jésus-Christ, el tous les bienfaits qui en découlent. C'est pourquoi, d'après la volonté de son Fondateur, il est néces- saire qu'elle soit unique dans toute l'étendue du monde, dans toute la durée des temps. Pour qu’elle pôt avoir une unité plus grande, il faudrait sortir des limites de la terre el imaginer un genre humain nouveau el inconnu.

Celte Eglise unique, qui devait embrasser tous        les   hommes en

tous temps et en tous lieux, Isaïe l'avait aperçue et l'avait désignée d'avance, lorsque son regard, pénétrant l'avenir, avait la vision d'une montagne dont le sommet élevé au-dessus de ous les autres étaitvisible à tous les yeux, et qui était l'image de la maison du Sei- gmeur, c'est-à-dire de l'Eglise. « Dans les derniers temps, la mon- « tagne qui est la maison du Seigneur sera préparée sur le sommet « des montagnes. » Or, cette montagne placée sur le sommet des montagnes est unique: unique est cette maison du Seigneur, vers laquelle toutes les nations doivent un jour affluer ensemble, pour y trouver la règle de leur vie. « Et toutes les nations afllueront vers «elles. et diront: Venez, gravissons la montagne du Seigneur, «allons à la maison du Dieu de Jacob, et il nous enseignera ses « voies, el nous marcherons dans ses sentiers. » Optat de Milève dit 746 REVUE ANGLO-ROMAINE à propos de ce passage: « Il est écrit dans. le prophète Isaïe: La « loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jérusalem. « Ce n'est donc pas dans la montagne matérielle de Sion qu'isaie « aperçoit la vallée, mais dans la montagne sainte qui est l'Eglise «et qui, remplissant le monde romain toul entier, élève son « sommet jusqu'au ciel. La véritable Sion spirituelle est donc « l'Eglise, dans laquelle Jésus-Christ a été établi roi par Dieu «le Père, et qui est dans le monde tout entier, ce qui n'est vrai « que de la seule Eglise catholique. » Et voici ce que dit saint Augustin : « Qu'y a-t-il de plus visible qu'une montagne ? E «cependant il y a des montagnes inconnues, celles qui sont «situées dans un coin écarté du globe... Mais il n'en est pas « ainsi de celte montagne, puisqu'elle remplit toute la surface de la «terre, eLil est écrit d'elle qu'elle a élé préparée sur le sommet des « montagnes. » Il faut ajouter que le Fils de Dieu a décrété que l'Eglise serai son propre corps mystique, auquel il s'unirait pour en être la tête, de même que dans le corps humain, qu'il a pris par l'In- carnation, la lète tient aux membres par une union nécessaire el naturelle. De même donc qu'il a pris lui-même un corps mortel unique, qu'il a voué aux tourments et à la mort pour payer la rançon des hommes, de la même façon il a un corps mystique unique, dans lequel et par le moyen duquel il fait participer les hommes à la sain- leté et au salut éternel. « Dieu l'a établi (le Christ) chef sur toute « l'Eglise qui est son corps. » Des membres séparés et dispersés ne peuvent point se réunir à une seule et même têle pour former un seul corps. Or saint Paul nous dit: « Tous les membres du corps, « quoique nombreux, ne sont cependant qu'un seul corps : ainsi «est le Christ. » C'est pourquoi ce corps mystique, nous dit-il encore « estuniet lié. Le Christ est le chef, en vertu duquel lout le corps «uni el lié par toutes les jointures, qui se prêtent un mutuel secours « d'après une opération proporlionnée à chaque membre, reçoit son « accroissement pour être édifié dans la charité. » Ainsi donc, si quelques membres restent séparés el éloignés des autres membres. ils ne sauraient appartenir à la même tèle que le reste du corps: «11 y a, dit saint Cyprien, un seul Dieu, un seul Christ, une seule « Eglise du Christ, une seule foi, un seul peuple, qui par le lien de «la concorde est élabli dans l'unité solide d'un même corps. L'unité «ne peut pas être scindée : un corps restant unique ne peut pas se « diviser par le fractionnement de son organisme. » Pour mieux montrer l'unité de son Eglise, Dieu nous la présente sous l'image d'un corps animé, dont les membres ne peuvent vivre qu'à la con- dition d'être unis avec la tête et d'emprunter sans cesse à la tête elle-même leur force vitale : séparés, il faut qu'ils meurent. «Elle ne « peut pas (l'Eglise) être dispersée en lambeaux par le déchirement « de ses membres et de ses entrailles. Tout ce qui sera séparé du « centre de la vie ne pourra plus vivre à part ni respirer. » Or, en quoi un cadavre ressemble-t-il à un être vivant?« Personne n'a jamais « haï sa chair, mais il la nourrit et la soigne, comme le Christ l'Eglise DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 741

« parce que nous sommes les membres de son corps, formés de sa « chair el de ses os. Qu'on cherche done une autre tête pareille au « Christ, qu'on cherche un autre Christ, si l'on veut imaginer une autre Eglise en dehors de celle qui est son corps. « Voyez à quoi « vous devez prendre garde, voyez à quoi vous devez veiller, « voyez ce que vous devez craindre. Parfois on coupe un membre « dans le corps humain, ou plutôt on le sépare du corps: une main, «un doigt, un pied. L'âme suit-elle le membre coupé ? Quand il était « dans le corps, il vivait; coupé, il perd la vie. Ainsi l'homme: tant « qu'il vit dans le corps de l'Eglise, il est chrétien catholique; séparé « il est devenu hérétique. L'âme ne suit point le membre amputé. » L'Eglise du Christ est donc unique et, de plus, perpétuelle: qui- conque se sépare d'elle, s'éloigne de la volonté el de l'ordre de Jésus- Christ Notre-Seigneur, il quille le chemin du salut, il va à sa perle. « Quiconque se sépare de l'Eglise pour s'unir à une épouse adultère «abdique aussi les promesses faites à l'Eglise. Quiconque abandonne « l'Eglise du Chris ne parviendra pas point récompenses du Chris! « Quiconque ne garde pas cette unité, ne garde pas la loi de Dieu, il « ne garde pas la foi du Père et du Fils, il ne garde pas la vie ni le « salut. »

Maïs Celui qui a institué l'Église unique, l'a aussi instiluée une: c'est-à-dire de telle nalure que tous ceux qui devaient être ses membres fussent unis par les liens d'une société très étroite, de façon à ne former tous ensemble qu'un seul peuple, un seul royaume un seul corps. « Soyez un seul corps et un seul esprit, comme vous « avez été appelés à une seule espérance dans votre vocation. » Aux approches de sa mort, Jésus-Christ a sanctionné et consacré de la façon la plus auguste sa volonté sur ce point, dans cette prière qu'il fit à son Père : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore « pour ceux qui par leur parole eroiront en moi... afin qu'eux aussi, « ils soient une seule chose en nous. afin qu'il pient consommés « dans l'unité. » IL a même voulu que le lien de l'unité entre ses disciples fau si intime, si parfait, qu'il imitât en quelque façon sa propre union avec son Père : « Je vous demande... qu'ils soient tous « une même chose, comme vous, mon Père, êles en moi el moi en « vous. » Or, une si grande, une si absolue concorde entre les hommes doit avoir pour fondement nécessaire l'entente et l'union des intelligences : d'où suivra naturellement l'harmonie des volontés et l'accord dans les actions. C'est pourquoi, selon son plan Jésus a voulu que l'unité de foi existät dans son Église : car la foi est le premier de tous les liens qui unissent l'homme à Dieu, et c'est à elle que nous devons le nom de Jidéls. « Un seul Seigneur, une « seule foi, un seul bapléme: » c'està-dire, de même qu'ils n'ont qu'un seul Seigneur et qu'un seul baptême, ainsi tous les chrétiens, dans le monde entier, ne doivent avoir qu'une seule foi. C'est pour- quoi l'apôtre saint Paul ne prie pas seulement les chrétiens d'avoir tous les mêmes sentiments et de fuir le désaccord des opinions, mais il les en conjure par les motifs les plus sacrés : « Je vous en 748 HEVUE AA L0-ROMAINE

« conjure, mes frères, par le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, « de n'avoir lous qu'un mème langage et de ne pas souffrir de «schismes parmi vous; mais d'être lous parfaitement unis dans le «mème esprilel dans les mèmes sentiments. » Ces paroles, assuré- ment, n'ont pas besoin d'explication : elles sont assez éloquentes par elles-mêmes. D'ailleurs ceux qui font profession de christianisme reconnaissent d'ordinaire que la foi doit être une. Le point le plus important et absolument indispensable, celui ou beaucoup tombent dans l'erreur, c’est de discerner de quelle nature, de quelle espèce est cette unité. Or, ici, comme nous l'avons fait plus haut dans une question semblable, il ne faut point juger par opinion ou par conjec- ture, mais d'après la science des faits : il faut rechercher el consla- ter quelle est l'unité de foi que Jésus-Christ a imposée à son Églis La doctrine céleste de Jésus-Christ, quoiqu'elle soit en grande par- tie consignée dans des livres inspirés de Dieu, si elle eût été livrée aux pensées des hommes, ne pouvait par elle-même unir les esprits. 11 devait aisément arriver, en effet, qu'elle tombät sous le coup d'in- terprétations variées el différentes entre elles, et cela non-seulement à cause de la diversité des esprits des hommes, el du trouble qui devait naître du jeu et de la lutte des passions contraires. Des diffé- rences d'interprétation nait nécessairement la diversité des senti- ments : de là des controverses, des dissensions, des querelles, telles qu'on en a vu éclater dans l'Église dès l'époque la plus rapprochée de son origine. Voici ce qu'écrit saint Irénée, en parlant des héré- tiques : « Ils confessent les Écritures, mais ils en pervertissent l'in- « lerprétation. » Et saint Augustin : L'origine des hérésies et de « ces dogmes pervers qui prennent les âmes au piège et les préci « pitent dans l'abîme, c'est uniquement que les Écritures, qui sont « bonnes, sont comprises d'une façon qui n'est pas bonne. » Pour unir les esprits, pour créer et conserver l'accord des sentiments, il fallait donc nécessairement, malgré l'existence des Écritures di: un autre principe. La sagesse divine l'exige; ear Dieu n'a pu vouloir l'unité de la foi sans pourvoir d'une façon convenable à la conser- vation de celte unité, et les saintes Lettres elles-même indiquent clairement qu'il l'a fail, comme nous le dirons tout à l'heure. Certes. l'infinie puissance de Dieu n'est liée ni astreinte à aucun moyen, el toute créature lui obéit comme un instrument docile. 11 faut done rechercher, entre tous les moyens qui élaient au pouvoir de Jésus- Christ, quel est le principe extérieur d'unité dans la foi qu voulu établir. Pour cela, il faut remonter par la pensée aux premiè origines du christianisme.

Les faits que nous allons rappeler sont atteslés par les saintes Lettres et connus de tous. Jésus-Christ prouve, par la vertu de ses miracles, sa divinité el sa mission divine; il s'emploie à parler au peuple pour l'instruire des choses du ciel, et il exige absolument qu'on ajoute une foi entière à son enseignement; il l'exige sous là sanclion de récompenses ou de peines éternelles. « Si je ne fais pas « les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Si je n'eusse point DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 749

« fait parmi eux des œuvres qu'aucun autre n'a faites, ils n'auraient point de péché. Maissi je fais de telles œuvres, et si vous ne voulez pas me croire moi-même, croyez à mes œuvres. » Tout ce qu'il ordonne, il l'ordonne avec la mème autorité; dans l'assentiment d'esprit ‘qu'il exige, il n'excepte rien, il ne distingue rien. Ceux donc qui écoutaient Jésus, s'ils voulaient arriver au salut, avaient le devoir, non seulement d'accepter en général loute sa doctrine, mais de donner un plein assentiment de l'âme à chacune des choses qu'il enseignait. Refuser, en effel, de croire, rie fût-ce qu'en un seul point, à Dieu qui parle, est contraire à la raison.

 Sur le point de retourner au ciel, il envoie ses Apôtres en les

revétant de la mème puissance avec laquelle son Père l'a envoyé lui-même, el il leur ordonne de répandre et de semer partout sa doc- trine. « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la lerre. « Allez done et enseignez toutes les mations....., eur enseignant à « observer lout ce que je vous ai ordonné. » lous ceux qui obéiront aux Apôtres; ceux qui m'obéirunt pas, périront. « Celui qui croira el sera baptisé sera sauvé; celui qui ne croira « point sera condamné. » El comme il convient souverainement à la Providence divine de ne point charger quelqu'un d'une mission, surtout si elle est importante et d'une haute valeur, sans lui donner ‘en même temps de quoi s'en acquitter comme il faut, Jésus-Christ promet d'envoyer.à ses disciples l'esprit de vérité, qui demeurera en eux éternellement. «Si jem'en vais, je vous l'enverrai le Paraclet..., “et quand cel esprit de vérilé sera venu, il vous enscignera Loute « vérilé. Etje prierai mon Père, et il vous donnera un autre Paraclet, «_ pour qu'il demeure loujours avec vous : ce sera l'Esprit de vérité

du Christ, la même foi devait être parcillement accordée à la parole des Apôtres par tous ceux que les Apôtres instruisaient en vertu de leur mandat divin. Il n'était done pas plus permis de répudier un seul précepte de la doctrine des Apôtres que de rejeter quoi que ce ft de la doctrine de Jésus-Christ lui-même. — Assurément, la parole des Apôtres. après la descente du Saint-Esprit en eux. a relenti ju qu'aux lieux les plus éloignés. Parlout où ils posent le pied, ils présentent comme les envoyés de Jésus lui-même. « C'est par lui « (Jésus-Christ) que nous avons reçu la grâce et l'apostolal pour « aire obéir à la foi toutes les nations en son nom. » Et partout sur leurs pas, Dieu fait éclater la divinité de leur mission par des pro: diges. « EL eux, étant parlis, préchèrent partout, le « ranl avec eux et conftrmant leur parole par les miracles qui l'ac- 750 HÉVUE ANGLO-ROMAINE.

« compagnaient. » De quelle parole s'agit-il? De celle, évidemment, qui embrasse tout ce qu'ils avaient eux-mêmes appris de leur maitre: car ils attestent publiquement et au grand jour, qu'il leur est impos- sible de taire quoi que ce soit de tout ce qu'ils ont vu et entendu.

Mais, Nous l'avons dit ailleurs, la mission des Apôtres n'était point de nature à pouvoir périr avec la personne même des Apôtres, ou disparaître avec le temps, car c'était une mission publique et ins- tituée pour le salut du genre humain. Jésus-Christ en effet a ordonné aux Apôtres de prècher « l'Évangile à toute créature », et « de porter « son nom devant les peuples el les rois », et de « lui servir de « témoins jusqu'aux extrémilés de la lerre ». Et, dans l'accomplisse- ment de cette grande mission, il a promis d'être avec eux, et cela non pas pour quelques années ou quelques périodes d'années, mais pou lous les temps jusqu'à la consommation du siècle. Sur quoi saint Jérôme écrit : « Celui qui promet d'être avec ses disciples jusqu'à la consom- « mation du siècle montre par là, et que ses disciples vivront lou- « jours, et que lui-même ne cessera jamais d’être avec les croyants.» Comment tout cela eut-il pu se réaliser dans les seuls Apôtres, que leur condition d'hommes assujeltissail à la loi suprême de la mort? La Providence divine avait donc réglé que le magistère institué par Jésus-Christ ne serait point restreint aux limites de la vie même des Apôtres, mais qu'il durerait toujours. De fait nous voyons qu'il s'est transmis et qu'il a passé comme[de main en main dans la suite des temps. Les Apôtres, en effet, consacrèrent des évêques et dés gnèrent nominativement ceux qui devaient être leurs successeurs immédiats dans le ministère de la parole. — Mais ce n'est pas tout : ils ordonnèrent encore à leurs successeurs de choisir eux-mêmes des hommes propres à cette fonction, de les revêlir de lamème autoril et de leur confier à leur tour la charge et la mission d'enseigner. « Toi done, 6 mon fils, fortifie-toi dans la grâce qui est en Jésus- « Christ; el ce que tu as entendu de moi devant un grand nombre de 4 témoins, confie-le à des hommes fidèles, qui soient eux-mêmes « capables d'en instruire les autres. » Il est donc vrai que de même que Jésus-Christ a été envoyé par Dieu, et les Apôtres par Jésu: Christ, de mêmes les évêques el tous ceux qui ontsuccédé aux Apôtres, ont été envoyés par les Apôtres. « Les Apôtres nous ont préché « l'Évangile, envoyés par Nolre-Seigneur Jésus-Christ, et Jés « a été envoyé par Dieu. La mission du Christ est donc de Dieu, celle « des Apôtres et du Christ, el toutes les deux ont été instituées selon l'ordre par la volonté de Dieu. Les Apôtres prèchaient donc l'Évangile à travers les nations et les villes; et après avoir éprouvé selon l'esprit de Dieu ceux qui élaient les prémices de ces chr- tientés, ils établirent des évèques et des diacres pour gouverner ceux qui croiraient dans la suile... Ils instituèrent ceux que nous « venons de dire, et plus tard [ils prirent des dispositions pour que, « ceux-là venant à mourir, d'autres hommes éprouvés leur‘ succé- « dassent dans leur ministère. » Il est donc nécessaire que d'une façon permanente subsiste, d'une parl, la mission constante el DE LUNITÉ DE L'ÉGLISE 75

immuable d'enseigner tout ce que Jésus-Christ à enseigné lui-même ; d'autre part l'obligation constante etimmuable d'accepter et de pro- fesser loule la doctrine ainsi enseignée. C'est ce que saint [Cyprien exprime excellemment en ces termes : « Lorsque Notre-Seigneur « Jésus-Chrisl, dans son Évangile, déclare que ceux qui ne sont pas « avec lui sont ses ennemis, il ne désigne pas une hérésie en parti- « culier, mais il dénonce comme ses adversaires tous ceux qui ne « sont pas entièrement avec lui et qui, ne recueillant pas avec lui, « mettent la dispersion dans son troupeau : Celui qui n'est pas avec < moi, dit-il, est contre moi, et celui qui ne recueille pas avec moi « disperse. » Pénétrée à fond de ces principes et soucieuse de son devoir, l'Église n'a jamais rien eu plus à cœur, rien poursuivi avec plus d'effort, que de conserver de la façon la plus parfaite l'intégrité de la foi. C'est pourquoi elle a regardé comme des rebelles déclarés, et chassé loin d'elle tous ceux qui ne pensaient pas comme elle sur n'importe quel point de sa doctrine. es Ariens, les Montanistes, les Novatiens, les Quarlodécimans, les Eutychiens, n'avaient assurément pas abandonné la doctrine catholique tout entière, mais seulement telle ou telle partie : et pourtant qui ne sait qu'ils ont été déclarés hérétiques et rejetés du sein de l'Église? Et un jugement semblable a condamné lous les fauteurs de doctrines erronées qui ont apparu dans la suite aux différentes époques de l'histoire. « Rien ne saurait « être plus dangereux que ces hérétiques qui, conservant en tout le « reste l'intégrité de la doctrine, par un seul mot, comme par une « goutte de venin, corrompent la pureté et la simplicité de la foi que « nous avons reçue de la tradition dominicale, puis apostolique, » Telle a été toujours la coutume de l'Église, appuyée par le jugement unanime des sainls Pères, lesquels ont toujours regardé comme exclu de la communion catholique et hors de l'Église, quiconque se sépare le moins du monde de la doctrine enseignée par le magistère authen- tique. Épiphane, Augustin, Théodoret ont mentionné chacun un, grand nombre des hérésies de leur temps. Saint Augustin remarque que d'autres espèces d'hérésies peuvent se développer, et que, si quelqu'un adhère à une seule d'entre elles, par le fait même il se sé- pare de l’unilé catholique. « De ce que quelqu'un, dit-il ne croit « point ces erreurs (à savoir les hérésies qu'il vient d'énumérer), il « ne s'ensuit pas qu'il doive se croire et se dire chrétien catho- « Jique. Car il peuty avoir, il peut surgir d'autres hérésies qui ne « sont point mentionnées dans cet ouvrage, et quiconque embrasse- « rait l'une d'entre elles, cesserait d'être chrélien catholique. » Ce moyen institué par Dieu pour conserver l'unité de foi dont nous parlons, est exposé avec insistance par saint Paul dans son épitre aux Éphésiens. Il les exhorte d'abord à conserver avec grand soin l'harmonie des cœurs : « Appliquez-vous à conserver l'unité d'esprit « par le lien de la paix »; et comme les cœurs ne peuvent être pleine- ment unis par la charité, si les esprits ne sont point d'accord dans la foi, il veut qu'il n'y ail chez tous qu'une mème foi : « Un seul Sei- 752 REVUE ANGLO-ROMAINE

4 gneur, une seule foi, » EL il veut une unité si parfaite qu'elle exclue tout danger d'erreur: « afin que nous ne soyons plus comme de « petits enfants qui flattent, ni emportés çà et là à tout vent de doc- rine, par la méchanceté des hommes, par l'astuce qui entraine « dans le piège de l'erreur. » EL il enseigne que cette règle doit être observée, non point pour un lemps, mais « jusqu'à ce que nous par- « venions tous à l'unité de la foi, à la mesure de l'âge de la plénitude st. » Mais où Jésus-Christ a-t-il mis le principe qui doit établir celte unité, eu le secours qui doit la conserver? Le voici : « Il € a établi les uns apôtres... d'autres pasteurs et docteurs, pour là « perfection des saints, pour l'œuvre du ministère, pour l'édification « du corps du Christ. » Aussi c'est cetle même règle que, depuis l'antiquité la plus reculée, les Pères el les Docteurs ont toujours suivie el unanimement défendue. Écoutez Ürigène : « Toutes Les fois « que les hérétiques nous montrent les Écritures canoniques, aux- tout chrétien donne son assentiment et sa foi, ils semblent « dire : C'est chez nous qu'est la parole de vérité. Mais nous ne « devons point les croire, ni nous écarter de la primitive tradition « veclésiastique, ni croire autre chose que ce que les Églises de Dieu « nous ont enseigné par la tradition successive. » Écoutez saint lrénée : « La véritable sagesse est la doctrine des apôtres... qui « est arrivée jusqu'à nous par la succession des évêques... en nous « transmettan£ la connaissance très complète des Écritures, conser- « vée sans altération. » Voici ee que dit Tertullien : « IL est constant « que toute doctrine conforme à celle des Églises catholiques, mères « et sources primilives de la foi, doit être déclarée vraie puisqu'elle « garde sans aucun doute ce que les Églises ont reçu des apôtres, les « apôtres du Christ, le Christ de Dieu. Nous sommes en comimu- « nion avec les Églises apostoliques ; nul n'a une doctrine diflérente: « c'est là le lémoignage de la vérité. » Et saint Hilaire : « Le Christ. « se enant dans là barque pour enseigner, nous fait entendre que eux qui sont hors de l'Église ne peuvent avoir aucune intelli- « gence de la parole divine. Car la barque représente l'Église. dans « laquelle seule le Verbe de vie réside et se fail entendre, et ceux « qui sont en dehors el qui restent là, stériles et inutiles comme le « sable du rivage, ne peuvent point le comprendre. » Rufin loue saint Grégoire de Nazianze et saint Basile de ce « qu'ils s'adonnaient « uniquement à l'étude des livres de l'Écriture sainte, et de ce « qu'ils n'avaient point la présomption d'en demander l'intelligence « à leurs propres pensées, mais de ce qu'ils la cherchaient dans les écrits el l'autorité des anciens, qui eux-mêmes, ainsi qu'il était «_ constant, avaient reçu de la succession apostolique, la règle de leur < interprétation. »

Il est donc évident, d'après lout ce qui vient d'être dit, que Jésus-

Christ a institué dans l'Église un magistère virant, authentique et, de plus perpétuel, qu'il a investi de sa propre autorité, revêtu de l'esprit de vérité, confirmé par des miracles, el il a voulu et très sévèrement érdonné que les enseignements doctrinaux de ce magistère fussent DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE . 153

reçus comme les siens propres. — Toutes les fois donc que la parole de ce magistère déclare que telle ou telle vérité fait partie de l'ensem- ble de la doctrine divinement révélée, chacun doit croire avec certi- tude que cela est vrai; car si cela pouvait en quelque manière être faux, il s'ensuivrait, ce qui est évidemment absurde, que Dieu lui- même serait l'auteur de l'erreur des hommes! « Scigneur, si nous « sommes dans l'erreur, c'est vous-même qui nous avez trompés. » ‘out motif de doute étant ainsi écarté, peut-il être permis à qui que ee soit de repousser quelqu'une de ces vérités, sans se précipiter ouvertement dans l'hérésie, sans se séparer de l'Église et sans répu- dier en bloc toute la doctrine chrétienne? Car telle est la nature de la que rien n'est plus impossible que de croire ceci et de rejeter cela. L'Église professe en effet que la foi est « une vertu surnaturelle par « laquelle, sous l'inspiration et avec le secours de la grâce de Dieu, « nous croyons que ce qui nous à été révélé par lui est véritable nous « le croyons, non point à cause de la vérité intrinsèque des choses « vue dans la lumière naturelle de notre raison, mais à cause de l'au- « torité de Dieu lui-même qui nous révèle ces vérités, et qui ne peut se tromper ni nous tromper. » Si donc il y à un point qui ait été évidemment révélé par Dieu et que nous refusions de le croire, nous ne croyons absolument rien de foi divine. Car le jugement que porte saint Jacques au sujet des fautes dans l'ordre moral, il faut l'appli- quer aux erreurs de pensée dans l'ordre de la foi. « Quiconque se « rend coupable en un seul point devient transgresseur de tous. » Cela est même beaucoup plus vrai des erreurs de la pensée. Ce n'est pas en effet, au sens le plus propre, qu'on peut appeler transgresseur de toute la loi celui quia commis une seule faute morale; car s'il peut sembler avoir méprisé la majesté de Dieu, auteur de toute la loi, ce mépris n'apparait que par une sorte d'interprétation de la volonté du pécheur. Au contraire, celui qui, même sur un seul point, refuse son assentiment aux vérités divinement révélées, Lrès réelle- ment abdique tout à fait la foi, puisqu'il refuse de se soumettre à Dieu en tant qu'il est la souveraine vérité et le mofif propre de la foi. « En beaucoup de points ils sont avec moi, en quelques-uns seule- « mentils ne sont pas avec moi; mais à cause de ces quelques points « dans lesquels ils se séparent de moi, il ne leur sert de rien d'être « avec moi en tout le reste. » Rien n’est plus juste : car ceux qui ne prennent de la doctrine chrétienne que ce qu'ils veulent, s'appuient sur leur propre jugement et non sur la foi, et refusant de « réduire « en servitude toute intelligence sous l'obéissance du Christ », ils obéissent en réalité à eux-mêmes plutôt qu'à Dieu. « Vous qui dans « l'Évangile, croyez ce qui vous plait et refusez de croire ce qui vous « déplait, vous croyez à vous-même beaucoup plus qu'à l'Évangile. » Les Pères du concile du Vatican n’ont donc rien édicté de nouveau, mais ils n'ont fait que se conformer à l'institution divine, à l'antique et constante doctrine de l'Égliseet à la nature même de la foi, quand ils ont formulé ce décret: « On doit croire, de foi divine et catho- « liqhe, toutes les wi qui sont contenues dans la parole de Dieu REVUE AXULO-ROMAINE, — 7, 11. — 48 754 REVUE ANGLO-ROMAINE

  ite ou transmise par la tradition, et que l'Église, soit par ur

« jugement solennel, soit par son magistère ordinaire el universel, ropose comme divinement révélés. » Pour conclure, puisqu'il est évident que Dieu veut absolument dans son Église l'unité de foi, puisqu'il a été démontré de quelle nature il a voulu que füt celte unité et par quel principe il a décrété d'en assurer la conservation, qu'il Nous soit permis de Nous adresser à tous ceux qui n'ont point résolu de fermer l'oreille à la vérité et de leur dire avec saint Augus- tin : « Puisque nous voyons là un si grand secours de Dieu, tant de « profit et d'utilité, hésiterons-nous à nous jeler dans le sein de «cette Église, qui, de l'aveu du genre humain out entier, tient du « Siège apostolique et a gardé, par la succession de ses évêques. « l'autorilé suprême, en dépit des clameurs des hérétiques qui « l'assiègent et qui ont élé condamnés, soit par le jugement du « peuple, soit par les solennelles décisions des conciles, soit par la « majesté des miracles ? Ne pas vouloir lui donner la première place «c'est assurément le fait ou d'une souveraine impiété, ou d'un « arrogance désespérée. EL si loute science, même la plus humble et «la plus facile, exige, pour être acquise, le secours d'un docteur ou « d'un maître, peut-on imaginer un plus téméraire orgueil, lorsqu'il « s’agit des livres des divins mystères, que de refuser d'en recevoir « la connaissance de la bouche de leurs interprètes, et, sans les con- « naître, de vouloir les condamner ? » C'est donc sans aucun doute le devoir de l'Église de conserver el de propager la doctrine chrétienne dans toute son intégrité et sa pureté. Mais son rôle ne se borne point là, et la fin même pour laquelle l'Église est instituée n'est pas épuisée par cette première obligation. En effet, c'est pour le salut du genre humain que Jésus- Christ s'est sacrifié, c'est à cette fin qu'il a rapporté tous ses ensei- gnements et tous ses préceptes; et ce qu'il ordonne à l'Église de rechercher dans la vérité de la doctrine, c'est de sanctitier el dm sauver les hommes. — Mais ce dessein si grand, si excellent. la fui, à elle seule ne peut aucunement le réaliser; il fauty ajouter le eult* rendu à Dieu en esprit de justice et de piété, et qui comprend sur- tout le sacrifice divin et la participation aux sacrements; puis encor la sainteté des lois morales et de la discipline. — Tout cela doit done se rencontrer dans l'Église, puisqu'elle est chargée de continuer jus- qu'à la fin des temps les fonctions du Sauveur : la religion, qui par la volonté de Dieu a en quelque sorte pris corps en elle, c'est l'Église seule qui l'offre au genre humain dans toute sa plénitude et sa per- fection; et de même tous les moyens de salut qui, dans le plan oni- naire de la Providence, sont nécessaires aux homes, c'est elle seule qui les leur procure. Mais de même que la doctrine céleste n'a jamais été abandonné au caprice ou au jugement individuel des hommes, mais qu'elle a été d'abord enseignée par Jésus, puis confiée exclusivement au magislère dont il a été question, de même ce n'est point aux pre- miers venus parmi le peuple chrétien, mais à certains hommes choi- DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 755

sis qu'a été donnée par Dieu la faculté d'accomplir et d'administrer les divins mystères, et aussi le pouvoir de commander et de gouver- ner. Ce n'est en effet qu'aux apôtres et leurs légitimes succes- seurs que s'adressent ces paroles de Jésus-Chrisl : « Allez dans le « monde lout entier, prèchez-y l'Évangile. baplisez les hommes. « faites cela en mémoire de moi... Les péchés sont remis à ceux à « qui vous les aurez remis.» De la même façon, ce n'est qu'aux apôtres el à leurs légilimes successeurs qu'il a ordonné de patre le troupeau, c'est-à-dire de gouverner avec autorité tout le peuple chrétien, lequel est en conséquence obligé par le fait même à leur être soumis et obéissant, Tout l'ensemble de ces fonctions du minis- tère apostolique est compris dans ces paroles de saint Paul : « Que «les hommes nous regardent comme ministres du Christ et dispen- « sateurs des mystères de Dieu. »

Ainsi Jésus-Christ a appelé Lous les hommes sans exception, ceux qui existaient de son lemps et ceux qui devaient exister dans l'avenir, à le suivre comme chef et comme Sauveur, non seulement chacun séparément, mais {ous ensemble unis par une telle associa- Lion des personnes et des cœurs, que de celte mullitude résullät un seul peuple, légitimement constitué en société : un peuple vraiment un par la communauté de foi, de but, de moyens appropriés au but un peuple soumis à un seul el même pouvoir. Par le fait même, tous les principes naturels, qui parmi les hommes créent spontanément la société, deslinée à leur faire atteindre la perfection dont leur nature est capable, ont été établis par Jésus-Christ dans l'Église, de façon que dans son sein ous ceux qui veulent être les enfants adoptifs de Dieu pussent atteindre et conserver la perfection con- venable à leur dignité et ainsi faire leur salut. L'Église done, comme nous l'avons indiqué ailleurs, doit servir aux hommes de guide vers le ciel, et Dieu lui a donné la mission de juger el de décider par elle- mème de Lout ce qui touche la religion, et d'administrer à son gré, librement el sans entraves, les intérêts chrétiens. C'est done ou ne pas la bien connaitre ou la calomnier injustement que de l'aceuser de vouloir envahir le domaine propre de la société civile, ou empié- Ler sur les droits des souverains. Bien plus, Dieu a fait de l'Église la plus excellente, à beaucoup près, de toutes les sociétés; car la fin qu'elle poursuit l'emporte en noblesse sur la fin que poursuivent les autres sociélés, autant que la grâce divine l'emporte sur la nature, et que les biens immortels sont supérieurs aux chost Par son origine, l'Église est donc une société divine; par les moyens immédiats qui y conduisent, elle est surnviurelle; par les membres dont elle se compose et qui sont des hommes, elle est une société humaine. C'est pourquoi nous la voyons désignée dans les saintes Lettres par des noms qui conviennent à une société p faite. Elle est appelée non seulement la J/wison de Dieu, la Cité plurér sur la montagne, el où loutes les nations doivent se réunir, mais encore le Bercail, que doit gouverner un seul pasteur, el où doivent se réfugier loutes les brebis du Christ; elle est appelée le Hogstume Den. 756 REVUE ANGLO-ROMAINE

suscité par Dieu et qui durera éternellement; enfin le Corps du Christ, corps mystique sans doute, mais vivant toutefois, parfaitement conformé et composé d'un grand nombre de membres, et ces membres n'ont pas tous la même fonclion, mais ils sont liés entre eux et unis sous l'empire de la tète qui dirige tout. Or, il est impos- sible d'imaginer une société humaine véritable et parfaite, qui ne t gouvernée par une puissance souveraine quelconque. Jésus Christ doit donc avoir mis à la tête de l'Église un chef suprême à qui toute la mullitude des chrétiens füt soumise et obéissante. C'est pourquoi, de même que l'Église, pour être une en tant qu'elle est la réunion des fidèles, requiert nécessairement l'unité de foi, ainsi pour être une en lant qu'elle est une société divinement constituée, elle requiert de droit divin l'unité de gouvernement, laquelle produit et comprend l'unité de communion. « L'unité de l'Église doit être consi- « dérée sous deux aspects : d'abord dans la connexion mutuelle des « membres de l'Église où la communication qu'ils ont entre eux: « et, en second lieu, dans l'ordre qui relie tous les membres de « l'Église un seul chef. » Par où l'on peut comprendre que ls hommes ne se séparent pas moins de l'unité de l'Église par le shismr que par l'hérésie. « On met cette différence entre l'hérésie et le « schisme, que l'hérésie professe un dogme corrompu; le « schisme, par suite d’une dissension dans l'épiscopat, se sépare de « l'Église. » Ces paroles concordent avec celles de saint Jean Chr « soslome sur le mème sujet : « Je dis et je proteste, que divi « l'Église n’est pas un moindre mal que de tomber dans l'hérésie. C'est pourquoi, si nulle hérésie ne peut ètre légilime, de la même façon il n'ÿ a pas de schisme qu'on puisse regarder comme fait à bon droit : « Il n'est rien de plus grave que le sacrilège du schisme :ü « n'y a point de nécessité légitime de rompre l'unité, »

Quelle est cette souveraine puissance à laquelle tous les chrétiens doivent obéir ? De quelle nature est-elle? On ne peut le déterminer qu'en constatant et en connaissant bien quelle a été sur ce point la volonté du Christ. Assurément le Christ est le roi éternel, et élernel- lement du haut du ciel il continue à diriger et à protéger invisible- ment son royaume ; mais puisqu'il a voulu que ce royaume fût visible. il dû désigner quelqu'un pour Lenir sa place sur la lerre, après qu'il serait lui-même remonté au ciel: « Si quelqu'un dit que l'unique chefet l'unique pasteur est Jésus-Christ, qui est l'unique époux de l'Eglise unique, cette réponse n'est pas suffisante. Il est évident en effet que c'est Jésus-Christ lui-même qui opère les sacrement dans l'Église ; c'est lui qui baptise, c'est lui qui remet les péchés: il est le véritable prêtre qui s’est offert sur l'autel de la croix, et par la vertu duquel son corps est consacré tous les jours sur l'autel: et cependant, comme il ne devait pas rester avec tous les fidèles par sa présence corporelle, il a choisi des ministres par le moyen desquels il pût dispenser aux fidèles les sacrements dont nous venons de parler, ainsi que nous l'avons dit plus haut (chap. « De la même façon, parce qu'il devait soustraire à l'Église sa pré- ISE 781

   « sence corporelle, il à done fallu qu'il désigaat quelqu'un pour

« prendre à sa place le soin de l'Église universelle. C'est pour cela « qu'il a dit à Pierre avant son ascension: Pois mes breb Jésus-Christ a done donné Pierre à l'Église pour souverain chef, et 1 a établi que cette puissance, instituée jusqu'à la fin des temps pour € salut de tous, passerait par héritage aux sucesseurs de Pierre, dans lesquels Pierre lui-même se survivrait perpétuellement par son autorité. Assurément c'est au bienheureux Pierre, el en dehors de ui à aucun autre, qu'il a fait celle promesse insigne: « Tu es Pierre, « el sur celle pierre je bâtirai mon Eglise: » — « C'est à Pierre que « le Seigneur à parlé : à un seul, afin de fonder l'unilé par un seul. » — « En effet, sans aucun autre préambule, il désigne par son nom et « le père de l'Apôtre el l'Apôtre lui-même (Tu es bienheureux,Simon, « fils de Jonas), el il ne permet plus qu’on l'appelle Simon, le reven- « diquant désormais comme sien en vertu de sa puissance; puis,par « une image très appropriée, il veut qu'on l'appelle Pierre, parce « qu'ilest la pierre sur laquelle il devait fonder son Eglise. » D'après cet oracle, il est évident que, de par la volonté el l'ordre de Dieu, l'Eglise est établie sur le bienheureux Pierre, comme l'édifice sur son fondement. Or, la nature et la verlu propre du fondement, c'est de donner la cohésion àl'édifice par la connexion intime de ses diffé- rentes parties; c'esL encore d'êre le lien nécessaire de la sécurité et de la solidité de l'œuvre lout entière : si le fondement disparait, Lout l'édifice s'écroule. Le rôle de Pierre est donc de supporter l'Eglise et de maintenir en elle la connexion, la solidité d'une cohésion indisso— luble. Or comment pourrait-il remplir un pareil rôle, s'il n'avait la puissance de commander, de défendre, de juger, en un mot un pou- voir de juridiction propre et véritable ? 11 est évident que les Etats e les sociélés ne peuvent subsister que grâce à un pouvoir de juridic- tion. Une primauté d'honneur, où encore le pouvoir si modeste de conseiller et d'avertir, qu'on appelle pouvoir de dirertion, sont inca- pables de prêter à aucune société humaine un élément bien efficace d'unité et de solidité. Au contraire, ce vérilable pouvoir dont nous parlons est déclaré et affirmé dans ces paroles: « ELles portes de « l'enfer ne prévaudront point contre elle. » — « Qu'est-ce à dire, « contre elle? Est-ce contre la pierre sur laquelle le Christ bâtit « l'Eglise? Est-ce contre l'Eglise ? La phrase reste ambiguë; serait-ce «_poursignifier que la pierre et l'Eglise ne sont qu'uneseule et même « chose? Oui, c'est là, je crois, la vérité : car les portes de l'enfer ne «_prévaudront ni contre la pierre sur laquelle le Christ bauit l'Eglise, « ni contre l'Eglise elle-même. » Voici la portée de cetle divine pa- role : l'Eglise, appuyée sur Pierre, quelle que soit la violence, quelle que soit l'habileté que déploient ses ennemis visibles et invi- sibles, ne pourra jamais succomber ni défaillir en quoi que ce soit. « L'Eglise étant l'édifice du Christ, lequel a sagement bâti sa maison «sur la pierre, ne peul être soumise aux portes de l'enfer; celles-ci « peuvent prévaloir contre quiconque se Lrouvera en dehors de la « pierre, en dehors de l'Eglise, mais elles sont impuissantes contre 758 REVUE ANGLO-ROMAINE « elle. » Si Dicu a confié son Eglise à Pierre, c'est donc afin que ce soutien invisible la conservât toujours dans toute son intégrité. Il l'a donc investi de l'autorité nécessaire; car, pour soutenir réellement etefficacement une société humaine, le droit de commander est indispensable à celui qui la soutient. Jésus a ajouté encore : « Et je « te donnerai les clés du royaume des cieux. » IL est clair qu'il con- linue à parler de l'Eglise, de cette Eglise qu'il vient d'appeler sienne. et qu'il a déclaré voutoir bâtir sur Pierre, comme sur son fondement L'Eglise offre en effet l'image non seulement d'un édifice, mais d'un royaume ; au reste, nul n'ignore que les clés sont l'insigne ordinaire de l'autorité. Aiasi, quand Jésus promet de donner à Pierre les clés du royaume des cieux, il promet de lui donner le pouvoir el l'au- iorité sur l'Eglise. « Le Fils luia donné (à Pierre) la mission de répandre dans le monde tout entier la connaissance du Père et du Fils lui-même, etil a donné à un homme mortel Loute la puissance céleste, quand il a confié les clés à Pierre, qui a étendu l'Eglise jusqu'aux extremités du monde et qui l'a montrée plus inébran- lable que le ciel. » Ce qui suit a encore le même sens : « Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aussi dans le ciel, et tout ce que tu « délieras sur laterre sera délié aussi dans le ciel. » Cetle expression figurée : lier et délier, désigne le pouvoir d'établir des lois, et aussi eelui de juger et de punir. Et Jésus-Christ affirme que ce pouvoir aura une telle étendue, une telle eflicacité, que tous les décrets rendus par Pierre seront ratifiés par Dieu. Ce pouvoir est donc sou- verain et tout à fail indépendant, puisqu'il n'a sur la lerre aucun pouvoir au-dessus de lui, el qu'il embrasse l'Eglise Lout entière et out ce qui est confié à l'Eglise.

La promesse faile à Pierre a été accomplie, au Lemps où Jésus- Christ Notre-Seigneur, après sa résurrection, ayant demandé par trois fois à Pierre s'il l'aimait plus que les autres, lui dit sous une forme impérative : « Pais mes agneaux... pais mes brebis. » C'est- a-dire que tous ceux qui doivent être un jour dans sa bergerie, il les remet à Pierre comme à leur vrai pasteur : « Si le Seigneur « interroge, ce n'est pas qu'il doute : il ne veut pas s'instruire, mais instruire, au contraire, celui que, sur le point de remonter au ciel, il nous laissait comme le vicaire de son amour. El, parce que, seul entre tous, Pierre professe cet amour, il est mis à la tête de lous les autres.., à la tête des plus parfaits, pour les gouverner, étant plus parfait lui-même. » Or, le devoir et le rôle du pasteur, c'est de guider le troupeau, de veiller à son salut en lui procurant des pâturages salutaires, en écartant les dangers, en démasquant Les pièges, en repoussant les attaques violentes : bref, en exerçant Vautorilé du gouvernement. Donc, puisque Pierre à élé préposé +omme pasteur au troupeau des fidèles, il a reçu le pouvoir de gou- verner lous les hommes pour le salut desquels Jésus-Chrisl a répandu son sang. « Pourquoi a-t-il versé son sang? Pour racheter « ces brebis qu'il a confiées à Pierre et à ses successeurs. » Et parce qu'il est nécessaire que lout les chrétiens soient liés DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE

entre eux par la communauté d'une foi immuable, c'est que, par la vertu de ses prières, Jésus-Christ Notre-Scigneur à obtenu à Pierre que, dans l'exercice de son pouvoir, sa foi ne défaillit jamais. « J'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille « point. » Il lui a ordonné, en outre, Loutes les fois que les circons- lances le demanderaient, de communiquer lui-même à ses frères la lumière et l'énergie de son âme : « Confirme tes frères. » Celui donc qu'il avail désigné comme le fondement de l'Eglise, il veut qu'il soit la colonne de la foi. « Puisque, de sa propre autorité, il lui « donnait le royaume, ne pouvait-il pas affermir sa foi, d'autant que, en l'appelant Pierre, il le désignait comme le fondement qui « devait affermir l'Eglise? » De là vient que certains noms, qui désignent de très grandes choses, et qui « appartiennent en propre « à Jésus-Christ en vertu de sa puissance, Jésus lui-même a voulu « les rendre communs à lui et à Pierre par participation », afin que la communauté des litres manifestat la communauté du pouvoir. Ainsi, lui qui est « la pierre principale de l'angle, sur laquelle tout « l'édifice construit s'élève comme un temple sacré dans le Sei- « gneur », il a élabli Pierre comme la pierre, sur laquelle devait être appuyée son Eglise. « Quand Jésus lui dit : Tu es La pierre, celle « parole lui conféra un beau titre de noblesse. Et pourtant, il est la « pierre, non pas comme le Christ est la pierre, mais comme « Pierre peut être la pierre. Car le Christ est essentiellement la « pierre inébranlable, et c'est par elle que Pierre est la pierre. Car Jésus communique ses dignités sans s'appauvrir.... Il est le prêtre, il fait des prêtres. Il est la pierre, il fait de son « apôtre la pierre. » Il est encore le roi de l'Église, « qui possède « la clé de David; il ferme et personne ne peut ouvrir; il ouvre et « personne ne peut fermer » : or, en donnant les clés à Pierre, il le déclare le chef de la sociélé chrétienne. Il est encore le pasteur suprême qui s'appelle lui-même le Bon pasteur; or, il a établi Pierre comme pasteur de ses agneaux et de ses brebis: « Pais les agneaux, « pais les brebis. » C'est pourquoi saint Chrysostome a dil: «Il « était le principal entre les Apôtres, il élait comme la bouche des « autres disciples et la tête du corps apostolique. Jésus, lui mon- « trant qu'il doit désormais avoir confiance, parce que toute trace « de son reniement est effacée, lui confie le gouvernement de ses « frères. Il lui dit: Si tu m'aimes, sois le chef de tes frères. » Enfin celui qui confirme «en toute bonne œuvre et toute bonne « parole », c'est lui qui commande à Pierre de confirmer ses frères.» Saint Léon le Grand a donc bien raison de dire: « Du sein du « monde tout entier, Pierre seul est élu pour être mis à la tête de « toutes les nations appelées, de tous les Apôtres, de tous les Pères « de l'Église; de telle sorte que, bien qu'il y ait dans le peuple de « Dieu beaucoup de pasteurs, cependant Pierre régit proprement « lous ceux qui sont aussi principalement régis par le Christ. » De même, saint Grégoire le Grand écrit à l'empereur Maurice Auguste: « Pour lous ceux qui connaissent l'Évangile, il est évident que, par 760 REVUE ANGLO-ROMAINE « la parole du Seigneur, le soin de toute l'Église a été confié au «saint apôtre Pierre, chef de tous les apôtres. 11 a reçu les clés du « royaume du ciel, la puissance de lier et de délier lui est attribuée <et le soin et le gouvernement de toute l'Église lui est confié. » Or, cette autorité faisant partie de la constitution et de l'organi- sation de l'Église comme son élément principal, puisqu'elle est le principe de l'unité, le fondement de la sécurité et de la durée perpé- tuelle, il s'ensuit qu'elle ne pouvaiten aucune façon disparaitre avec le bienheureux Pierre, mais qu'elle devait nécessairement passer à ses successeurs et être transmise de l'un à l'autre. « La dispo: « de la vérité demeure done, et le bienheureux Pierre, persévérant «dans la fermeté de la pierre, dont il a recu la verlu, n'a point « quitté le gouvernail de l'Église, mis dans sa main. » C'est pour- quoi les Pontifes qui succèdent à Pierre dans l'épiscopat romain possèdent de droit divin le suprême pouvoir dans l'Église. « Nous « définissons que le Saint-Siège apostolique et le Pontife romain « possèdent la primauté sur le monde entier, et que le Pontife ro- « main est le successeur du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, «et qu'il est le véritable vicaire de Jésus-Christ, le chef de toute «l'Église, le Père et le docteur de lous les chrétiens, et qu'à lui « dans la personne du bienheureux Pierre a été donné par Notre- « Seigneur Jésus-Christ le plein pouvoir de paitre, de régir et de gouverner l'Église universelle; ainsi que cela est contenu aussi « dans les actes des conciles æcuméniques et dans les sacrés « canons. » Le quatrième concile de Latran dit de mème: « L'Église « romaine... par la disposition du Seigneur, possède le principat de « la puissance ordinaire sur toules les autres Églises, en sa qual « de mère et de maîtresse de tous les fidèles du Christ. » Tel était déjà auparavant le sentiment unanime de l'antiquité qui, sans la moindre hésitation, a toujours regardé et vénéré les évèques de Rome comme les successeurs légitimes du bienheureux Pierre. Qui pourrait ignorer combien nombreux, combien clairs sont sur ce point les témoignages des saints Pères? Bien éclatant est celui de saint lrénée, qui parle ainsi de l'Église romaine : « C'est à cette « Église que, à cause de sa prééminence supérieure, loute l'Église « doit nécessairement se réunir. » Saint Cyprien affirme, lui aussi. de l'Eglise romaine qu'elle est la « racine el la mère de l'Eglise « catholique, la chaire de Pierre et l'Eglise principale, d'où est née « l'unité sacerdotale. » Il l'appelle la chaire de Pierre, parce qu'elle est occupée par le successeur de Pierre; l'Eglise principale, à cause du principal conféré à Pierre et à ses légitimes successeurs; celle d'où est née l'unilé, parce que dans la société chrétienne la cause effi- ciente de l'unité est l'Eglise romaine. C'est pourquoi saint Jérôme écril en ces lermes à Damase : « Je parle au successeur du pécheur « el au disciple de la croix... Je suis lié par la communion à Votre « Béatitude, c'est-à-dire à la chaire de Pierre. Je sais que sur celte « pierre est Ltic l'Eglise. » La méthode habituelle de saint Jérôme pour reconnaître si un homme est catholique, c'est de savoir s'il est DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 761

uni à la chaire romaine de Pierre. « Si quelqu'un est uni à la chaire « de Pierre, c'est mon homme. » Par une méthode analogue, saint Augustin, qui déclare ouvertement que « dans l'Eglise romaine s'est « toujours maintenu le principat de la chaire apostolique », affirme que quiconque se sépare de la foi romaine n'est point catholique. « On ne peut croire que vous gardiez la véritable foi catholique, « vous qui n'enseignez pas qu'on doit garder la foi romaine. » De même, saint Cyprien : Être en communion avec Corneille, « c'est « être en communion avec l'Eglise catholique ». L'abbé Maxime enseigne également que la marque de la vraie foi et de la vraie communion, c'est d'être soumis au Pontife romain. « Si quelqu'un « veut n'être point hérétique et ne point passer pour Lel, qu'il ne « cherche pas à salisfaire celui-ci ou celui-là... Qu'il se hâte de satis- faire en tout le siège de Rome. Le siège de Rome satisfait, tous partout et d'une seule voix le proclameront pieux et orthodoxe, Car si l'on veut persuader ceux qui me ressemblent, c'est en vain a

« qu'on se contenterait de parler, si l'on ne satisfait et si l'on « n'implore le bienheureux Pape de la très sainte Eglise des

crite par l'empereur Juslinien et aussi par les patriarches Épiphane, Jean el Mennas, la même pensée est exprimée avec une grande vigueur : « Comme la sentence de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui « dit : Tu es Pierre el sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, ne peut « être négligée... ce qui a élé dit est confirmé par la réalité dés « faits, puisque dans le Siège apostolique le religion catholiquea « toujours élé conservée sans aucune lache. » Nous ne voulons point énumérer tous les témoignages : il Nous plait néanmoins de rap peler la formule selon laquelle Michel Paléologue a professé la foi au deuxième concile de Lyon: « La sainte Église romaine possède « aussi la souveraine et pleine primauté et principauté sur l'Église « catholique universelle, et elle reconnait, avec vérité el humilité, «avoir reçu celle primauté et principauté, avec la plénitude de la « puissance, du Seigneur lui-même, dans la personne du bien- « heureux Pierre, prince ou chef des Apôtres, dont le Pontife « romain est le successeur. Et de même qu'elle est tenue de défendre, avant Lous les autres, la vérité de la foi, de même, si des difé- cultés s'élèvent au sujet de la foi, c'est par son jugement qu'elles doivent être tranchées. » Si la puissance de Pierre et de ses successeurs est pleine et souve- raine, il ne faudrait cependant pas croire qu'il n'y en a point d'autre dans l'Eglise. Celui qui a établi Pierre comme fondement de l'Eglise a aussi « choisi douze de ses disciples, auxquels il à donné le nom « d'Apôtres ». De même que l'autorité de Pierre est nécessairement permanente et perpétuelle dans le Pontife romain, ainsi les évêques, en leur qualité de successeurs des Apôtres, sont les héritiers du pou- voir ordinaire des Apôtres, de telle sorte que l'ordre épiscopal fait nécessairement partie de la constitution intime de l'Eglise. Et quoi- que l'autorité des évêques ne soit ni pleine, ni universelle, ni souve- raine, on ne doit pas cependant les regarder comme de simples vicaires des Ponlifes romains, car ils possèdent une autorité qui leur est propre, el ils portent en toute vérilé le nom de prélats ordinaires des peuples qu'ils gouvernent. Mais comme le successeur de Pierre est unique, tandis que ceux des Apôtres sont très nombreux, il convient d'étudier quels lien d'après la constitution divine, unissent ces derniers au Poni romain. — Et d'abord, l'union des évêques avec le successeur de Pierre est d'une nécessité évidente et qui ne peut faire le moindre doute ; car, si ce lien se dénoue, le peuple chrétien lui-même n'est plus qu'une multitude qui se dissout et se désagrège, et ne peut plus, en aucune façon, former un seul corps et un seul troupeau. « Le « salut de l'Eglise dépend de la dignité du souverain prêtre : si on « n'attribue it à celui-ci une puissance à part et élevée au-dessus «de toute autre, il y aura dans l'Eglise autant de schismes que de « prêtres. » C'est pourquoi il faut faire ici une remarque importante. Rien n'a été conféré aux Apôtres indépendamment de Pierre ; plu- sieurs choses ont été conférées à Pierre isolément et indépendam- ment des Apôtres. Saint Jean Chrysostome, expliquant les paroles de DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 763

Jésus-Chrisl (S. Jean, xxt, 15), se demande « pourquoi, laissant de « côté les autres, le Christ s'adresse ici à Pierre », et il répond for- mellement: « C'est qu'il était le principal entre les Apôtres, comme « la bouche des autres disciples e le chef du corps apostolique. » Lui seul, en effet, a été désigné par le Christ comme fondement de l'Eglise. C'est à lui qu'a été donné tout pouvoir de lier el de délier ; à lui seul également a été confié le pouvoir de paitre le troupeau. Au <ontraire, tout ce que les Apôtres ont recu, en fait de fonctions et d'autorité, ils l'ont reçu conjointement avec Pierre. « Si la divine « Bonté a voulu que les autres princes de l'Église eussent quelque « chose en commun avec Pierre, ce qu'elle n'a pas refusé aux autres «elle ne le leur a jamais donné que par lui. Il a reçu seul beaucoup « de choses, mais rien n'a été accordé à qui que ce soit sans sa par- « ticipation. » Par où l'on voit clairement que les évêques perdraient le droit et le pouvoir de gouverner, s'ils se séparaient sciemment de Pierre ou de ses successeurs. Car, par celte séparalion,ils s'arrachent eux-mêmes du fondement sur lequel doit reposer Lou l'édifice, et ils sont ainsi mis en dehors de l'édifice lui-même; pour la même raison, ils se trouvent exclus du bercail que gouverne le pasteur suprême, et bannis du royaume dont les clés ont élé données par Dieu à Pierre seul.

Ces considérations nous font comprendre le plan et le dessein de

Dieu dans la constitution de la société chrélienne. Ce plan, le voici l'auteur divin de l'Église, ayant décrété de lui donner l'unité de foi, de gouvernement, de communion, a choisi Pierre et ses successeurs pour établir en eux le principe et comme le centre de l'unité. C'est pourquoi saint Cyprien écrit: « IL y a, pour arriver à la foi, une « démonstration facile, qui résume ja vérité. Le Seigneur s'adresse « à Pierre en ces lermes : Jete dis que tu es Pierre. C'est sur un « seul qu'il batitl'Église. Et quoique après sa résurrection il confère « à tous les Apôtres une puissance égale el leur dise : Comme mon « Père m'a envoyé; cependant, pour mettre l'unité en pleine « lumière, c'est en un seul qu'il établil. parson autorité, l'origine et « le point de départ de celle mème unité. » Et saint Optat de Milève: « Tu sais for bien, écrit-il, Lu ne peux le nier, que c'est à Pierre le « premier qu'a élé conférée la chaire épiscopale dans la ville de « Rome : c'est là que s'est assis le chef des Apôtres. Pierre. qui, par « suite, a été appelé Céphas. C'est dans celte chaire unique que Lous « devaient garder l'unité, afin que les autres Apôtres ne pussenL se « retrancher chacun isolément dans son siège, el que celui-là ft « désormais schismatique el prévaricateur, qui élèverait une autre « chaire contre cette chaire unique. » De là vient cette sentence du mème sainl Cyprien, que l’hérésieetle schisme se produisent et nais- sent l'une et l'autre de ce fait, que l'on refuse à lapuissance suprême l'obéissance qui lui est due! « L'unique source d'où ont surgiles « hérésies el d'où sont nés les schismes, c'est que l'on n'obéit point « au Pontife de Dieu et que l'on ne veut pas reconnaitre dans « l'Église en même temps unseul pontife et un seul juge qui tient la 764 REVUE ANGLO-ROMAINE

« place du Christ. » Nul ne peut donc avoir part à l'autorité sil n'est uni à Pierre, car il serait absurde de prétendre qu'un homme exclu de l'Églisea l'autorité dans l'Église. C'est à ce litre qu'Oplat de Milève reprenait les Donatistes : « C'est contre les portes de « l'enfer que Pierre, comme nous le lisons dans l'Évangile, a reçu « les clés du salut; Pierre, c'est-à-dire notre chef, à qui Jésus- « Christ a dit : Je te donnerai les clés du royaume des cieux. et les « portes de l'enfer ne triompheront jamais d'elles. Comment done « osez-vous essayer de vous attribuer les clés du royaume des cieux. « vous qui combattez contre la chaire de Pierre ? »

Mais l'ordre des évêques ne peut être regardé comme vraiment

uni à Picrre, de la façon que le Christ l'a voulu, que s'il est soumis eLs'il ohëil à Pierre : sans quoi il se disperse nécessairement en une multitude où règnent la confusion et le désordre. Pour conserver l'unité de foi el de communion telle qu'il la faut, ni une primauté d'honneur ni un pouvoir de direction ne suffisent; il faut absolu- ment une autorité véritable et en même temps souveraine. à laquelle obéisse loute la communauté. Qu'a voulu en effet le Fils de Dieu, quand il a promis les clés du royaume des cieux a seul Pierre? Que les clés désignent ici la puissance suprême, l'usage biblique et le con- sentement unanime des Pères ne permeltent point d'en douter. Et onne peut interpréter autrement les pouvoirs qui ont été conférés. soilà Pierre séparément, soit aux Apôtres conjointement avec Pierre. Si la faculté de lier, de délier, de paitre le troupeau donne aux évêques, successeurs des apôtres, le droit de gouverner avec une autorité véritable le peuple confié à chacun d'eux, assurément celte même faculté doit produire le même effet dans celui à qui a été assigné par Dieu lui-même le rôle de paitre les agneruz el les brebis. « Pierre n'a pas seulement été établi pasteur par le Christ, mais « pasteur des pasteurs. Pierre donc pail les agneaux, et il pait les « brebis; il pait les petits et il pail les mères: il gouverne les sujets, «il gouverne aussi les prélats, car dans l'Eglise, en dehors des « agneaux el des brebis, il n'y a rien. De là viennent chez les « anciens Pères ces expressions tout à fait à part, qui désignent le « bienheureux Pierre, et qui le montrent évidemment comme {placé « au degré suprême de la dignité eLdu pouvoir. Ils l'appellent fré- « quemment le chef de l'assemblée des disciples; le prince des saints « Apôtres ; le coryphée du chœurapostolique ; la bouche de tous les « Apôtres; le chef de cette famille; celui qui commande au monde « entier; le premier parmi les Apôtres; la colonne de l'Eglise. » La conclusion de lout ce qui précède semble se trouver dans ces paroles de saint Bernard au pape Eugène: Qui êes-vous? Vous êtes le « grand prêtre, le pontife souverain. Vous êtes le princedes évêques, « vous êtes l'héritier des Apôtres... Vous êes celui à qui les clés ont « &xé données, à qui les brebis ont élé confiées. D'autres que vous « sont aussi portiers du ciel el pasteurs de troupeaux; mais ce « double titre est en vous d'autant plus glorieux, que vous l'avez « reçu en héritage dans un sens plus particulier que tous les autres DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 76

« Ils ont, eux, leurstroupeaux qui leur ont élé assignés: chacun a « le sien; à vous, ous les troupeaux ensemble ont été confiés; à « vous seul, un seul troupeau, formé non pas seulement des brebis, «mais aussi des pasteurs : vous êtes l'unique pasteur de tous. Vous « me demandez comment je le prouve. Par la parole du Seigneur. À « qui en effet, je ne dis pas entre les évêques, mais même entre les « Apôtres, ont été confiées ainsi absolument eLindistinclement toutes « les brebis? Si tu m'aimes, Pierre, pais mes brebis. — Lesquelles ? « Les peuples de Lelle ou telle cité, de telle contrée, de tel royaume ? « — Mes brebis, dit-il, Qui ne voit qu'il n'en désigne pointquelques- « unes, mais qu'il les assigne toutesà Pierre? Nulle distinelion, donc « nulle exception. » Mais ce serait s'éloigner de la vérité, et contredire ouvertement à la constitution divine de l'Eglise, que de prétendre que chacun des évêques pris isolément doit être soumis à la juridiction des Ponlifes romains, mais que tous les évêques pris ensemble ne le doivent poinL. Quelle est en effet Loute la raison d’être et la nature du fondement? c'est de sauvegarder l'unité et la solidité, bien plus encore de l'édi- fice tout entier que de chveune de ses parties. El cela est beaucoup plus vrai dans le sujet dont nous parlons, car Jésus-Christ Notre- Seigneur a voulu, par la solidité du fondement de son Église, obte- nir ce résullat, que les portes de l'enfer ne puissent prévaloir contre elle. Or Lout le monde convient que cette promesse divine doit s'en- tendre de l'Église universelle et non de ses parties prises isolément, car celles-ci peuvent en réalité être vaineues par l'effort des enfers, et ilest arrivé à plusieurs d'entre elles, prises séparément, d'être en effet vaincues. De plus, celui qui a été mis à la Lèle du troupeau tout entier, doit avoir nécessairement l'autorité non seulement sur les brebis dispersées, mais sur lout l'ensemble des brebis réunies. Est- ce que par hasard l'ensemble des brebis gouverne el conduit le pasteur? Les successeurs des Apôtres, réunis ensemble seraient-ils le fondement sur lequel le successeur de Pierre devrait s'appuyer pour trouver la solidité? Celui qui possède les clés du royaume à évidemment droit el autorité non seulement sur les provinces isolées, mais sur toutes à la fois; et de mème que les évêques, chacun dans son territoire, comiandent avec une vérilable autorité non seule- ment à chaque particulier, mais à la communauté entière, de même les Ponifes romains, dont la juridiction embrasse Loute la société chrétienne, ont toutes les parties de cette société, mêmes réunies en- semble, soumises et obéiséantes à leur pouvoir. Jésus-Christ Notre- Seigneur, nous l'avons déjà assez dit, a donné à Pierre et à ses successeurs la charge d'être ses vicaires, et d'exercer perpétuellement dans l'Église le même pouvoir qu'il a exercé lui-même durant sa vie mortelle. Or dira-t-on que le collège des Apôtres l'emportait en autorité sur son Maitre? Celle puissance, dont nous parlons, sur le cullège même des évêques, puissance que les saintes Leltres énoncent si ouvertement, l'Église n’a jamais cessé de la ‘reconnaitre el de l'attester. Voi 166 REVUE ANGLU-ROMALNE

ce point les déclarations des conciles : « Nous lisons que le Pontife « romain a jugé les prélats de Loutes les Églises ; mais nous ne lisons « point qu'il ait été jugé par qui que ce soit. » Etla raison dec fait est indiquée, c'est qu'_« il n'y a point d'autorité supérieure à l'autorité du Siège apostolique. » C'est pourquoi Gélase park ainsi des décrets des conciles: € De même que ce que le premier « Siège n'a point approuvé n'a pu rester en vigueur, ainsi au con- «traire ce qu'il a confirmé par son jugement a élé reçu par toute « l'Église. » En effet, ratifier ou infirmer les sentences et les décrels des concilesa loujours été le propre des Pontifes romain Léon le Grand annula les actes du conciliabule d'Éphèse ; Dama rejela celui de Itimini: Adrien I“, celui de Constantinople : et le vingl-huitième canon du concile de Chalcédoine, parce qu'il est dépourvu de l'approbation et de l'autorité du Siège apostolique, est resté, on le sait, sans vigueur et sans effet, C'es donc avec raison que, dans le cinquième concile de Latran, Léon X a porté ce décret : « Il conste manifestement, non seulement des lémoignages de « l'Écrilure sainte, des paroles des Pères et des autres Pontifes « romains el des décrets des saints canons, mais encore de l'aveu « formel des conciles eux-mêmes, que seul le Pontife romain, selon « le temps où il est en charge, a plein droit el pouvoir, comme ayant « autorilé sur tous les conciles, pour convoquer, transférer el dis- « soudre les conciles. » Les saintes Lettres attestent bien que les clés du royaume des cieux on été conliés à Pierre seul, el aussi que le pouvoir de lier el de délier a été conféré aux Apôtres conjointe ment avee Pierre: mais de qui les Apôtres auraient-ils reeu le sou- verain pouvoir suns Pierre el contre Pierre? Aueun témoignage ne nous le dit. Assurément ce n'est point de Jésus-Christ qu'ils l'ont reçu. — C'est pourquoi le déeret du concile du Vatican, qui a défini la nature et la portée de la primauté du Pontife romain, n'a point introduit une opinion nouvelle, mais a aflirmé l'antique et constante foi de tous les siècles. Et il ne faut pas croire que la soumission des mêmes sujets à der autorités entraine la confusion de l'administration. Un tel soupçon nous est interdil Lout d'abord par la sagesse de Dieu, quia lui-même conçu et élabli l'organisation de ce gouvernement. De plus. il faut remarquer que ce qui troublerait l'ordre et les relations mutuelles. ce serait la coexistence, dans une sociélé, de deux autorités du même degré, dont aucune ne serait soumise à l'autre. Mais l'autorit du Pontife romain est souveraine. universelle el pleinement indépen- dante : celle des évêques est limitée d'une façon précise et n'est pas pleinement indépendante. « L'inconvénient serail que deux pasteurs « fussent établis avec un degré égal d'autorité sur le même troupeau « Mais que deux supérieurs, dont l'un estau-dessus de l'autre, soieut « établis sur les mêmes sujets, ee n'est pas un inconvénient; et cest « de la sorte que le même peuple est gouverné immédiatement parle « prètre de la paroisse, par l'évêque et par le Pape, » D'ailleurs les Pontifes romains, sachant leur devoir, veulent plus que personn DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE 767

la conservation de tout ce qui a été divinement institué dans l'Eglise: c'est pourquoi, de même qu'ils défendent les droits de leur propre pouvoir avec le zèle et la vigilance nécessaires, ainsi ils ont mis et mettront constamment tous leurs soins à sauvegarder l'autorité propre des évêques. Bien plus, lout ce qui est rendu aux évêques d'honneur et d'obéissance, ils le regardent comme leur étant rendu à eux-mêmes. « Mon honneur, c'est l'honneur de l'Eglise universelle. « Mon honneur, c'est la ploine vigueur de l'autorité de mes frères. « Je ne me sens vraiment honoré que lorsqu'on rend à chacun d'eux « l'honneur qui lui est dû. »

Dans lout ce qui précède, Nous avons fidèlement tracé l'image el exprimé des traits de l'Eglise d'après sa divine constitution. Nous avons insisté sur son unité; Nous avons ainsi montré quelle en est la nature et par quel principe son divin auteur a voulu en assurer le maintien. Tous ceux qui, par un insigne bienfait de Dieu, ont le bonheur d'être nés dans le sein de l'Église catholique et d'y vivre, entendront, nous n'avons aucune raison d'en douter. Notre voix apostolique. « Mes brebis entendent ma voix. » Ils auront trouvé dans cette lettre de quoi s'instruire plus pleinement et s'attacher avec un amour plus ardent, chacun à leurs propres pasteurs, et par eux au pasteur suprême, afin de pouvoir plus sûrement demeurer dans le bercail unique, et recueillir une plus grande abondance de fruits salutaires. Mais, en fixant Nos regards « sur l'auteur et le con- sommateur de la foi, sur Jésus », dont Nous tenons la place et dont Nous exerçons la puissance, tout faible que Nous sommes pour le poids de cette dignité et de cette charge. Nous sentons sa charité enflammer Notre âme, et ces paroles que Jésus-Christ disait de lui- même, Nous Nous les approprions, non sans raison : « J'ai d'autres « brebis qui ne sont point de ce hercail; il faut aussi que je les « amène, ct elles entendront ma voix. » Qu'ils ne refusent donc point de Nous écouter et de se montrer docilesà Notre amour paternel, Lous ceux qui détestent l'impiété aujourd'hui si répandue, qui recon naissent Jésus-Christ, qui le confessent Fils de Dieu et Sauveur du genre humain, mais qui pourtant vivent errants et éloignés de son épouse. Ceux qui prennent le Christ, il faut qu'ils le prennent tout entier: « Le Christ tout entier, c'est une tête et un corps : la tête, «c'est le Fils unique de Dieu; le corps, c'est son Église: c'est « l'époux et l'épouse, deux en une seule chair. Tous ceux qui ont à « l'égard de la tête un sentiment différent de celui des Écritures « saintes ont beau se trouver dans tous les lieux où est établie « l'Église, ils ne sont point dans l'Eglise. Et de même, tous ceux «qui pensent comme l'Ecriture sainte au sujet de la tête, mais qui « ne vivent point en communion avec l'unité de l'Eglisé, ils ne sont « point dans l'Eglise. » ELc'est aussi avec une égale ardeur que Notre cœur s'élance vers ceux que le souffle contagieux de l'impiété n'a point encore entièrement empoisonnés, et qui ont du moins le ésir d'avoir pour père le Dieu véritable, créateur de la terre et du . Qu'ils réfléchissent et qu'ils comprennent bien qu'ils ne peuvent 768 REVUE ANGLO-ROMAINE en aucune façon étre au nombre des enfants de Dieu, s'ils n'en viennent à reconnaître pour frère Jésus-Christ et pour mère l'Eglise. C'est donc à tous que Nous adressons, avec un grand amour, ces paroles que Nous empruntons à saint Augustin: « Aimons le Sei- « gneur notre Dieu, aimons sun Eglise: lui comme un père, elle «comme une mère. Que personne ne dise : Oui, je vais encore aux « idoles, je consulle les possédés et les sorciers, mais cependant je « ne quitte pas l'Eglise de Dieu; je suis catholique. Vous restez alta- « ché à la mère, mais vous offensez le père. Un autre dit pareille- «ment: À Dieu ne plaise ; je ne consulte point les sorciers, je n'in- « terroge point les possédés, je ne pratique point de divinalions « sacrilèges, je ne vais point adorer les démons, je ne sers point des < dieux de pierre, mais je suis du parti de Donat. Que vous sert de « ne point offenser le père, qui vengera, lui, la mère que vous offen- « sez? Que vous sert de confesser le Seigneur, d'honorer Dieu, de « le louer, de reconnaître son Fils, de proclamer qu'il est assis à la « droite du Père, si vous blasphémez son Eglise? Si vous aviez un « protecteur auquel vous rendiez lous les jours vos devoirs, et si « vous veniez à outrager son épouse par une accusation grave, 05e «riez-vous encore entrer dans la maison de cette homme ? Tenez- « vous done, mes bien-aimés, Lenez-vous tous unanimement attachés a à Dieu votre père et à votre mère l'Eglise. » Nous confiant grandement dans la miséricorde de Dieu, qui peut toucher très puissamment les cœurs des hommes et forcer les volon- tés, mème rebelles, à venir à lui, Nous recommandons très instam- ment à sa bonté tous ceux qu'a visés Notre parole. Et comme gage des dons célestes el en témoignage de Notre bienveillance, Nous vous accordons avec grand amour dans le Seigneur, à vous, Véné- ss Frères, à votre clergé ct à votre peuple, la bénédiction apos- tolique. Donné à Rome, près Saint-Pierre, le vingt-neuvième jour de juin, l'an 4896, de Notre Pontificat le dix-neuvième.

                                         LEON XIII, PAPE.




                                            Le Gérant:        F. Levi.

         PARIS, — IMPRIMERIE F, LEVÉ,   RUB CASSETTE,   47,