Divers (collection CIRS) · document-de-reference

Jean MAGNE - Decembre 2001 - Comment rencontrons-nous le Seigneur à la table Eucharistique ?

Post-Vatican II etude-privee
Version unique
                                             Jean Magne
  Comment rencontrons-nous le Seigneur à la table
                                                                            eucharistique ?
              Collaboration à une équipe de recherche de théolo
                                                                    giens protestants

 La réponse est à chercher aux origines. La Réform
                                                      e a eu raison de dénoncer l'écart dans

tous les domaines entre le christianisme de l'Eglise catholique au seizième siècle et celui du début, mais les savants d'alors n'avaient pas les moyens scientifiques de retrouver le point de départ. En ce qui concerne la célébration eucha ristique, la messe, quelles que soient ses dévia- tions, est reliée à ce point de départ par la continuité ininterrompue des rites et des prières. Elle tire son nom du renvoi solennel : "lie, missa est”, qui la termine sous une forme ou sous une autre dans toutes les liturgies, latine s, grecques et orientales. Ce renvoi perpé tue le renvoi des foules par Jésus dans le récit symbolique de la multiplication ou, mieux, de la "fracti on" des pains (Mc 8) : Jésus, ayant prononcé une action de grâce, fractionne les 7 pains qui repré- sentent la doctrine de vie déjà transmise à ses disciples, et il leur commande de les distrib uer à la foule des 4000 venue des 4 Points cardin aux, de peur qu'elle ne défaille sur la route du retour vers sa patrie céleste. Ce récit veut fonder le rite antérieur de la "fraction du pain", seul connu des Actes, aménagement pour la foule du rite rappotté par la Didaché consis tant en l'action de grâce sur le pain rompu, adressée au Père en lieu et place de la bénédiction de Tahvé, au début du repas de la communauté fondat rice des premiers croyants. Les théologiens de la Réforme ont remplacé la messe par la cène du Seigneur parce que le récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples, introduit tardivement dans les liturgies, était devenu à Rome le morceau essentiel opérant la consécration. Or, la dernière cène n'a été inventée que pour donner un récit fondateur à la coupe juive christianisée de la Didaché, ajoutée, sous la même action de grâce, au rite de la fraction du pain. On a fait Jésus partager cette coupe avec les Apôtres pour lier leur destinée à la sienne, et on a empru nté au récit de l'onction à Béthanie la parole eschatologique qui en fait le signe et le gage de leurs futures retrouvailles dans le Royaume. De cette coupe d'alliance {1 Cor 11,25) on est passé, dans les Evangiles, à son contenu, le vin coupé d'eau, qu'on a interprété comme représentant le sang de Jésus, ce qui a fait parallèlement interpréter comme étant sa chair le Pain partagé, symbole du corps dont il est la tête et les fidèles, ses memb res. Du point de vue littéraire, ces inter. prétations sont de simples contresens de mots, mais qui mènent à de véritables hérésies, telle la théophagie (Un 6,51b-57), que la transsubstantiation thomiste n'a fait qu'aggraver, Enfin, Par un nouveau contresens dû à l'ordre des prières, ce corps et ce sang de Jésus, reçus de Dieu avec action de grâce, lui sont offerts en sacrifice, d'où la doctrine catholique du sacrifice de la messe, renouvellement et offrande du sacrific e de la croix. 1! y a bien cependant à la messe une véritable offrand e sacrificielle, celle des dons des fidèles en argent ou en nature, Dans toutes les Hturgie s, la prière par laquelle ils sont offerts à Dieu se réfère au sacrifice d'Abel : "Dieu regarda sur Abel et sur ses dons" (Gn 4,4), d'où la formule : "Regarde sur nous et sur nos dons”. À Rome, cette formule est développée dans le Supra quae : "Les dons sur lesquels nous te supplions de regarder avec bienveillance comme sur ceux du juste Abel, ordonne qu'ils soient portés par ton saint ange sur ton autel du ciel, afin que ceux qui ont contribué pour beaucoup ou pour peu soient comblés de toute grâce céleste". Irénée atteste le Supra quae à Rome en 180, et la bénédiction qui a béni l'eau avec laquelle Tertullien a été baptisé en dérive littérairement. En Orient, à cause de la demande du "Notre Père" primitif : Vienne ton Esprit saint sur nous" (Le 11,2 variante), la formule "Regar- de” est devenue : "Vienne ton Esprit saint sur nous et sur nos dons”, et ceci attesté dans déjà dans les Actes, puisque Ananie et Saphire ont menti au Saint-E sprit en trichant sur le prix de leur champ. Comme la prière d'offrande des dons est pronon cée après l'action de grâce sur le pain et le vin, on imagina, à Rome, qu'elle les offrait à Dieu, et, en Orient, que l'Esprit était appelé sur eux pour les changer au corps et au sang de Jésus, d'où les épiclèses consécratoires qui s'opposent à la croyance romaine que la consécration est effectuée par les paroles "Ceci est mon corps, Ceci est mon sang" du récit de la cène.

Les quatre parties de la messe sont énumérées en Actes 2,42 : “ls étaient assidus à l'ensei- gnement des Apôtres et à la koinénia, à la fractio n du pain et aux prières." 1 - L'enseignement des Apôtres est transmis aux fidèles dans la partie instruction: lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament, chants, homéli e ou sermon. 4

 2 - La koïnônia est la mise en commun des biens par
                                                     leur dépôt aux pieds                des Apôtres (Act

4,35). C'est à ce moment, appelé l'offertoire, que se place le rite de l'offrand e encore effectué à certaines messes où chacun monte vers l'autel déposer sa pièce de monnaie. L'offrande a été remplacée par la quête qui supprime le déplacement des fidèles et économise le temps. Les prières qui accompagnent l'offertoire font double emploi avec la véritable prière d'offrande placée comme il se doit après la prière eucharistique. Le dépôt des dons remplace la vente totale des biens exigée par la seconde des deux conditio ns posées par Jésus pour être son disciple et posséder la vie éternelle : "haïr son père et sa mère", qui sont cause de notre exil en ce bas monde, d'où l'obligation pour nous de la chasteté, et "renoncer à tout ce qu'on possède" (Ec 14,27.33), d'où, pour subsister tout en ne pusséd ant rien, la vente des biens et la vie en communauté (Act 2,44-45), encore menée par les moines et les religieux. 3 - La fraction du pain comprend les prières et les rites eucharistiques : action de grâce, fraction et communion. Les Actes ignorent la coupe judéo-c hrétienne, ajoutée pius tard. 4 - Les prières sont les demandes de grâces pour les vivants et les morts. Leur place varie suivant les liturgies. De nos jours ce sont les recomm andations du prône. L'Espagne wisigothique, que son arianisme a préserv ée longtemps de l'évolution romaine, nous a conservé quelques exemples de messes romaines anténicéenes, comme celle du XVIIe dimanche ordinaire dans le Liber mozarabicus sacramentorum : Inlatio. Il est digne et juste, Dieu tout-puissant, que tu sois exalté par la louange des créatures terrestres et célestes, toi qui nous as rachetés par le sang de ton Fils unique et nous as réconciliés avec toi par sa mort, afin que nous soyons héritiers de son royaume, lui qui s'est fait participant de notre corps, que tous les anges comblent de louange en disant : Saint, saint, saint, Seigneur Sabaôth, le ciel et la terre sont remplis de ta gloire. Béni celui qui vient au nom du Seigneur. Post mysterium. T ‘offrant, à Dieu, le sacrifice de louange , nous te demandons d'agréer les offrandes et de sanctifier les offrants.

La même messe se retrouve dans le Missale mixtum plus tardif avec une addition qui reprend les mots du Sanctus et du Benedictus pour introdu ire le récit de la cène : Vere sanctus. Vraiment saint, vraiment béni notre Seigneu r J.-C., que les créatures célestes et terrestres comblent de louanges, qui est l'agneau de Dieu et ête le péché du monde, lui le Seigneur et rédempteur éternel, qui la veille de sa mort prit du pain etc. Le Sanctus adressé à Jésus et Le Vere sanctus témoignent de cette étape de la croyance où le Père inengendré, qui ne peut avoir de nom, confère à Jésus le Nom au dessus de tout nom, celui de Iahvé (Kyrios, Ph 2, 6-11) après que celui-ci a été précipit é dans le Tartare pour avoir voulu s'égaler à lui (NH 11,4,94, 19-95,24). Jésus est ainsi identifié avec le Seigneur Sabaôth de la vision d'Isaïe (Jn 12,41), et avec Le Verbe du Père invisible . Loin d'être resté inactif après la création, il a, selon les Pères anténicéens, dit et fait tout ce qu'a dit et fait Iahvé dans l'AT. Les judaïsants l'ont abaissé au rang de simple messie pour mieux confondre lahvé avec Le Père, et les nicéens l'ont déclarent consubstantiel au mélange des deux. Dans son Apologie, Justin décrit la messe deux fois : à propos du baptême (65,1-67,2) et à propos du dimanche (67,3-7). Il mentionne les lectures et l'homélie ; les prières d'inter- cession ; l'action de grâce confiée à l'inspiration du présiden t ; la distribution de la communion par les diacres ; les dons, la prière qui les offre, et l'emplo i qui en est fait pour les nécessiteux. Cette liturgie attestée par les Actes et les premiers Pères semble tout indiquée pour un pro- jet de restauration. On pourrait y ajouter le récit de la fraction des 7 pains, épuré des allusions à la manne et aux Gabaonites, et, si l'on tient à conserver la coupe, le récit épuré de la cène avec la parole eschatologique qui nous assure d'aller rejoind re Jésus dans son Royaume. Mais la restauration la plus facile est celle de la première célébrat ion : au lieu de prier Dieu au début du repas de "bénir nous et ses dons" (formule de l'offrand e inversée), il suffit de pro- noncCer l'action de grâce de la Didaché : "Nous te rendons grâce, Ô notre Père, pour la vie et la connaissance que tu nous as fait connaître par Jésus, ton serviteur”. Elle exprime la significa- tion sacramentelle du pain : connaissance du Père et promess e de la vie éternelle (Jn 17,3), tandis que le récit des pèlerins d'Emmaüs, par la citation implicite de Genèse 3,5.7 : "Et leurs yeux s'ouvrirent et ils le reconnurent", renvoie à l'arbre de la connaissance et à Jésus, qui, sous les traits du serpent, a révélé à Eve que cet arbre était le vrai atbre de vie (B 55,18-58,7). 15 décembre 2001