SBL 1997 International Meeting, Lausanne 27-30 July
Jean Magne
LA CRUCIFIXION
Polémique anti-juive et Mythe gnostique
L'interpolateur qui coupe un texte pour y insérer un complément est souvent
obligé, pour reprendre
le fil du récit ou du discours, de répéter la phrase à laquelle s’accroche son insertion. Une telle répéti- tion s’appelle une « reprise » (wiederaufhahme). Toutes les interpotations ne sont pas "avec reprise”, ni toutes les répétitions des reprises. Mais de nombreuses répétitions dans les récits de la Passion sont des reprises, et ces reprises, ou d’autres indices similaires, dénoncent comme interpolations tous Les textes qui font intervenir les Juifs. E- Les annonces de la Passion Dans la première annonce de la Passion (Mt 16,21; Me 8,31; Le 9,22} "être rejeté par les anciens...” aurait dû être inséré avant "beaucoup soufftir” : 1 faut au Fils de l'Homme beaucoup souffrir et être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes et être mis à mort et, après trois jours, se réveiller.
Dans la troisième annonce de la Passion, la mention des grands prêtres et des scribes, omise par Le (18,32), est interpolée, en Mt (20,18) et Me (10,33), entre "sera livré" et “ils le livreront" : Le Fils de l’Homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes et ils le condamneront à mort et ils le livreront aux païens et il sera bafoué et, l’ayant flagellé, ils le tueront et, après trois jours, il se lèvera.
I - L’arrestation de Jésus
L'arrestation de Jésus sous fa conduite de Judas est dite, dans Jn 18,3 et 12, avoir
été effectuée par
la cohorte (speira) et des agents des grands prêtres. S'il y a eu cohorte, il n'y a eu ni Judas, ni agents des grands prêtres, ni conduite de Jésus chez le grand prêtre, mais directement au prétoire. Aussi, dans les synoptiques, la cohorte a-t-elte été remplacée par une foule ou me troupe (ochlos). En Mi-Me, l'arrestation est mentionnée une première fois par un doublet et une seconde fois par un mot répété plus loin. Le et Jn évitent le doublet en remplaçant la première mention de l'arrestation par sa prévision, et Mc omet la reprise, comme il le fait souvent (Mt 26,57/Me 14,54; Mi 27,1/Me 15,1: Mt27,49/Me 15,56). Mt26:50.57; Me 14:46 Le 22,49: Ja 18,4 Ils mirent la main sur Jésus Ceux autour de lui, voyant Jésus donc, sachant et s’emparèrent de lui. ce qui allait se produire... ce qui allait lui arriver. Mais eux | La cohorte et le tribun s'étant emparés de lui (Me am) Payant saisi saisirent Jésus Les mots du doublet "mettre la main sur” et "s'emparer" sont absolument synonymes . Le doublet indique donc que deux récits ont été fusionnés. Le récit ajouté ne peut être que celui du baiser de Judas. Mais, comme l’indiquent clairement Le et Jn, la première mention de l'arrestation ne mentionne qu'une fausse arrestation. La véritable arrestation n’a lieu que lorsque Mt répète "s'étant emparés de lui" (57a) et que Le et Jn écrivent "l'ayant saisi”. Les épisodes du recul des gardes (Jn), du coup d’épée de Pierre (Mt, Mc, Le, Jn), des paroles de Jésus à ceux venus l'arrêter (Mt, Me, Le), de la fuite des disciples (Mt, Mc) et du jeune horame nu (Mc) sont ainsi dénoncés comme des interpolations.
Jésus lié
En Jn, Jésus est lié par ceux qui se saisissent de lui, et transféré, lié, de chez Anne chez Caïphe, tandis qu'en Mt-Mc Jésus n’est lié que par les sanhédrites pour être livré à Pilate. Les textes se présen- tent ainsi Mt-Mc In ï Et voici que vient une troupe La cohorte et le tribun et is s’emparérent de lui se saisirent de Jésus et l’ermmenèrent et le lièrent et le menèrent chez le grand prêtre... chez Anne d’abord... Anne lenvoya lié chez Caïphe et, l'ayant lié, Hs l’emmenèrent Hs mènent Jésus et le livrèrent au gouverneur de chez Caïphe au prétoire. LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTI-JUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 2
En fusionnant "le lièrent" de Jn et “l'ayant lié” de Mt-Mc, la conduite chez les grands prêtres et le
procès du sanhédrin se trouvent éliminés :
La cohorte et le tribun se saisirent de Jésus et le lièrent et le menèrent au prétoire.
M1 - Le prétendu procès du sanhédrin
Le récit du procès devant le sanhédrin est coupé en trois par le récit des reniements de Pierre, qui est
lui-même coupé en deux. Ces coupures nécessitent deux reprises de la mention des grands prêtres et du sanhédrin, et une de Pierre se chauffant : A - « Ils J'emmenèrent chez le grand prêtre ot les anciens et les scribes se rassembièrent ». B - Pierre entre chez le grand prêtre, et «se chauffait ». A2 - « Les grands prêtres et le sanhédrin cherchent un témoignage contre Jésus pour le tuer ». B2 - Pierre «se chauffait », et renie Xésus trois fois. A3 - « Et le matin venu, les grands prêtres et tout le sanhédrin tinrent conseil contre Jésus pour le fuer, et, l'avant lié, ils le menèrent au gouverneur ».
En supprimant les reniements de Pierre et les deux reprises que leur insertion nécessite (A2 et A3), on obtient un texte parfaitement cohérent, dont a disparu non seulement le problème de la séance de nuit mais aussi le procès de Jésus : Ils l’emmenèrent chez le grand prêtre, et les anciens et les scribes se rassemblèrent, et, le matin venu, ils tinrent conseil contre Jésus pour le tuer, et le menèrent au gouvemeur.
Ainsi, "se rassembler" ne signifie pas “tenir conseil", mais venir au lieu où se tiendra le conseil, et “tenir conseil" ne désigne pas un procès en forme avec comparution de l'accusé, audition de témoins, et prononciation d’une sentence, mais seulement une délibération pour prendre une décision :
Mt 12,14, Mc 3,6 : Les pharisiens tinrent conseil contre Jésus sur les moyens de le perdre.
Mi 22,15 : Les pharisiens tinrent conseil en vue de le surprendre en paroles.
Mt 27,7 : Ayant tenu conseil, ils achctèrent le champ du figuier.
Mt 28,12 : Ayant tenu conseil, il donnèrent aux soldats une forte somme d’argent.
Les reniements de Pierre
Le récit a été coupé parce qu'il fafait que le chant du coq fût placé proche de la mention du matin et
que l'entrée de Pierre chez le grand prêtre füt placée proche de Pentrée de Jésus puisque Pierre le suivait. Le a recollé les deux morceaux du récit, mais if a oublié de supprimer les mots de reprise, Ceux-ci sont de deux sortes, En Mt et Mc, il est répété que Pierre était assis "dans la cour". En Me, Le et Jn, qu’il "se chauffait". Mc additionne donc les deux reprises. Or il n’a pas dit que du feu avait été allumé, et sa reprise, d’autre part, comporte le même doublet que celle de Le : "Une servante, voyant Pierre se chauffant, l'ayant regardé, dit : "Toi aussi...*. Le texte, avant d’être coupé, était plus simple- ment :"Une servante, le voyant, dit :". Me a donc puisé à deux sources : à celle qu’il reproduit avec Mt, où il n’est pas question de feu — c’est le texte le plus simple, certainement primitif — et à celle que reproduisent Le et Jn, qui mention- nait que du feu avait été allumé.
Mt/Mc Mc/Le/3n
Et Pierre ke suivait de loin Et Pierre le suivait de loin. Les valets ayant allumé du feu jusque dans La cour du grand prêtre, au milieu de la cour et étant assis ensemble, et il s'assit avec les valets. Pierre s'assit au milieu d'eux et se chauffait. Et vient une servante, Or une servante, l'ayant regardé, disant : “Toi aussi." dit: “Celui-là aussi."
Les deux sources Mt/Mc et Mc/L.c/in dépendent évidemment d’une source commune, celle de la
triple tradition, ici équivalent à Mt/Mc. Nous l'appellerons S, initiale du mot français et anglais « Source », en regard de Q, initiale du mot allemand « Quelle » pour ta double tradition. Le schéma de dépendance est donc le suivant : LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTIJUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 3
Ni
“\
AIN
Me suit de préférence ta source MM, mais aussi
parfois MLJ (voir Barabbas), et le plus souvent va
de l'une à l'autre ou additionne les petites variant es des deux. Les accords mineurs de Mt, Le et Jn contre Mc attestent S. La leçon originale de S peut avoir été conservée par l'un ou l'autre des quatre évangiles, ou par aucun, Ce schéma de dépendance ne fait qu'ajouter Ja, pour les textes où Jn est parallèle aux synoptiques, à celui proposé par Philipp e Rolland.
Devant le sanhédrin dans les Synoptiques
Le récit du procès devant le sanhédrin contient
dès le début un doublet contradictoire, Mt et Mc
af-
firment que les sanhédrites cherchaient un témoig nage contre Jésus, mais n’en trouvaient pas. Or aussi- tôt après ils en trouvent un: une parole de Jésus au sujet de la destruction du Temple. Un second doublet, en dépendance du premier, est constitué par les deux interrogations du grand prêtre. Sa première question : “Tu ne réponds rien ?", suppose qu'il peut y avoir quelque chose à ré- pondre, elle se réfère à l'accusation sur la destru ction du Temple. Sa seconde question : "Si in es messie, le fils du Béni, dis-le nous", est le moyen le de sortir de l'impasse constituée par l'absence de témoignage, Ce n’est donc pas pour inciter Jésus à répondre que le grand prêtre se lève, mais pour lui poser solennellement la question de son identité, Jésus commente sa réponse par une référence à Ps 110,1, insérée dans une citation de Dn 7,13 em- pruntée au discours eschatotogique des synopt iques sur la venue du Fils de l'Homme (Mt 24,30 plls). Les deux hapax "le Béni" et “la Puissance” Kent question du grand prêtre et réponse de Jésus, mais Jésus ne peut en même temps siéger à la droite de la Puissance et venir sur les nuées du ciel. La men- tion de cette future venue, absente de Le ainsi que les mots "vous verrez" qui en sont solidaires, est une petite interpolation. Le à omis toute la partie qui conceme les témoignages, qu'il a pourtant connue (22,7D), et rejoint Mt-MK à la question du grand prêtre, qu'il fait poser par tous les sanhédrites. I sépare la messianité de la filiation divine. H fait déduire cette dernière par les sanhédrites de la réponse de Jésus sur le Fils de l'Honime : "Tu es donc le Fils de Dieu !", et il supprim e leur accusation de blasphème. Le texte priraitif du prétendu procès pouvait donc être le suivant :
Le grand prêtre et tout le sanhédrin cherchaient un
témoignage contre Jésus pour le faire mourir mais
vaient pas, Alors le grand prêtre se leva et lui dit : « Sites n’en trou-
le messie, le fils du Béni, dis-le nous ». Jésus lui dit : «
l'as dit, je le suis, et désormais le Fils de l'Homme siégera Tu
à la droite de ls Puissance ». Alors, déchirant ses vêtemen
le grand prêtre dit : « Qu’avons-nous encore besoin de ts,
témoignage! Vous avez entendu le blasphème, Qu'en
vous? » Ils dirent tous « H mérite fa mort { » pensez
La question du grand prêtre et la réponse de Jésus
sont inspirées de celles de la comparution devant
Pilate : "Tu es le roi des Juifs? — Tu le dis”. On ne peut omettre de rappeler ici les points de dépend ance de l'évangile de Jean par rapport à la source MLJ. La forme de l'interrogation "Si tu es le messie, dis-le nous" dans Mt/Le (= S, contre Mc qui recopie exactement la question de Pilate) se retouve en Jn 10,24. À la phrase dans Le "Si je vous le dis, vous ne croirez pas" correspond en Jn 10,25 "Je vous l'ai dit et vous ne croyez pas". La parole de Jésus aux Juifs en Jn 19,36 "Vous me dites: ‘tu blasphèmes”, parce que j'ai affirmé que je suis le Fils de Dieu", pour laquelle les Juifs voudraient le lapide r, dépend de l'interprétation de la même affirma- tion dans le procès. La parole séditieuse sur le Temple , reportée par Le à la lapidation d'Etienne (Ac 6,13-14), se retrouve en Jin 2,19 dans le supplément ajouté au récit synoptique des vendeurs chassés du Temple.
‘ Philippe Rolland, « Les prédécesseurs de Mc. Les sources pré-syn optiques de Mc 2,18,22 et plis », dans R.B. 89 (19982) 370-405. Les Premiers Evangiles, Un nouveau regard sur le problème synoptique, Paris 1984, Editions du Cerf, 260 p. (Lectio Divina 116). Les appella tions données aux documents par Ph. R. (Docum ent Originel, Pré-Mt, Pré-Le) me semblent inexactes et sucepti les d'induire en erreur. LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTI-JUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 4
Jésus devant Anne dans Jean
Le récit comporte deux fois les verbes “mener” et “lier ”, mentionne deux grands-prêtres, dont l'un ne fait rien, et fait renier Jésus par Pierre la première fois chez Anne et la seconde et troisième fois chez Caïphe. Il y a donc eu quatre rédactions.
Première rédaction. Les romains agissent seuls :
18 La cohorte et le tribun se saisirent de Jésus et le lièrent et le menèrent ? au prétoire.
Deuxième rédaction. Les Juifs interviennent par leurs agents pour mener Jésus chez Anne d'abord, puis, après le procès, pour le mener de chez Anne au prétoire.
La cohorte et le tribun ef les agents des Juifs se saisirent de Jésus et le lièrent et l'emmenèrent chez Anne d'abord. Ÿ Le grand-prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur son enseignement... ? "Si j'ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?"% Alors ils mènent Jésus de chez Anne au prétoire.
Troisième rédaction. L'interpolateur s'est souvenu qu'en Jn 11,49-51, if était écrit que Caïphe avait prophétisé, car il était le grand prêtre de cette année-là, en disant : "Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple.” 1 a donc voulu rappeler cette prophétie (v. 13b-14) et aussi faire paraître Jésus devant Caïphe puisqu'il était le grand-prêtre de l'année (v. 24). La phrase "Anne l'envoya lié chez Caïphe" est une reprise de de la phrase "ils le lièrent et le menè- rent chez Anne d'abord". Le mot "d'abord", qui justifiait que Jésus n'ait pas été mené directement au prétoire, justifie maintenant, avec la mention de la parenté d'Anne et de Caïphe, qu'il n'ait pas été mené directement chez ce dernier. Au v. 28, le présent : ‘ils mènent donc Jésus", au lieu de l'aoriste attendu, est dû au fait que le verset est devenu le premier de l'épisode de la comparution devant Pilate
Quatrième rédaction. L'interpolateur aurait pu regrouper avant le procès, comme l'a fait Le, les
trois reniernents de Pierre, en gardant ou non les mots de reprise. Il aurait pu aussi placer les deux derniers reniements avant la conduite de Jésus chez Caïphe, mais il a voulu rapprocher la mention du Chant du coq de celle du matin, ce qui a eu pour résultat l'incohérence du texte actuel.
La cohorte et le tribun et les agents des Juifs se saisirent de Jésus et le Hièrent !* et l'emme-
nèrent chez Anne d'abord, car if était beau-père de Caïphe qui &tait le grand-prêtre de cette
année-là, Et Caïphe était celui qui avait donné ce conseil aux Juifs : "Il est avantageux
qu'un seul homme meure pour tout le peuple." (Simon Pierre...) Le grand-prêtre inter-
rogea Jésus... #"...Si j'ai bien parlé pourquoi me frappes-tu?" # Anne donc l'envoyalié chez
Caïphe, le grand-prêtre. (Simon Pierre...) # {ls menèrent donc Jésus de chez Caïphe au
prétoire.
IV - Devant Pilate
Le texte du kérygme a été conservé par Mt/Mec :
.@t Pilate, l'ayant fait flageller, Le Hivra pour qu'il Mt crucifié,
tandis que Le et Jn font fivrer Jésus aux Juifs.
Une première addition à cette simple mention des faits a été le motif de la condamnation :
Pilate l'interrogea « Tu es le roi des Juifs ? » Il lui répondit « Tu le dis ». (Et Pilate l'ayant fait flageller.....)
Avant donc toute accusation des grands prêtres Pilate demande “Tu es le roi des Juifs?”. Cette
anomalie sera soulignée, en Jn, par la réponse de Jésus : "Dis-tu cela de toi-même ou d’autres te l'ont-il dit de moi?" Le seul pensera à faire précéder la question de Pilate d’une accusation. En MtMe, ce n'est qu'après la réponse de Jésus "Tu fe dis" que les grands prêtres portent contre lui "de nombreuses accusations". Pilate alors imite le grand prêtre en disant à Jésus "Tu ne réponds rien?". LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANT IJUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 5
Le report sur les Juifs de la responsabilité
de ja mort de Jésus impose au personnage
de Pilate un
rôle contradictoire : on ne peut lui retire r d’avoir fait crucifier Jésus, et on est obligé de le faire s’y opposer. Chacune de ses déclarations en faveur de Jésus provoquera une protestation des Juifs. cédera qu'à leurs vociférations ou, en Il ne Jn, à une attaque personnelle contre lui.
L'épisode de Barabbas
En MtMc, après le simple "étonnement"
de Pilate devant le refus de répondre de
Jésus, la seconde
manifestation de sa bienveillance envers lui est d’offüir aux Juifs la libération de celui qu'il vient de faire arrêter ou qu'ils viennent de lui livrer. Le récit présente deux versions : la première est représ entée par Mt et utilisée par Mc (MM) : la second e est représentée par Me, et utilisée par Le et par Jn. (MLJ). En Mt (MMS), le gouverneur propose le choix entre deux Jésus : Jésus Barabbas et Jésus préten- du messie. En Mc, Le et Jn, Pilate ne donne plus à choisir, il ne propose que la libération du roi Juifs. Cette seconde version a donc été aligné des e sur la question de Pilate « Es-tu le roi des Juifs ? ». En Mt, Pilate pose deux fois une première questi on « Lequel voulez-vous que je vous libère tre la question et sa répétition est interpolée ? » En- l'intervention des grands prêtres pour incite r le peuple à choisir Barabbas. En Me, la reprise "De nouve au Pilate” introduit non pas la répétition de mière question, mais la question de Pilate cette pre- qui lui fait suite "Que voulez-vous (alors) que je fasse de celui que vous appelez le roi des Juifs 2” La première question de Pilate reste donc, réponse. Le et Jn nous ont heureusement dans Mc, sans conservé cette réponse : "Pas fui, mais Barab bas !" La deuxième question de Pilate "Que voule z-vous que je fasse de Jésus ?" provoque Juifs "Crucifie-le !” Pitate pose alors une les cris des troisième question: "Qu'a-t-il donc fait de mal ?” Les vocifé- fations reprennent plus fortes, et il cède. Mt, qui a, plus haut, ajouté l'épisode du repen tir de Judas avec le "Que nous imporie !” prêtres et des anciens, ajoute, pour décharger des grands davantage Pilate, la démarche de sa femm e et son geste de Ve laver les mains, et pour charger davantage la foule, it lui fait dire "Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !" Y a-t-il ironie dans le fait que les Juifs réjette nt Jésus prétendu messie et réclament Jésus c'est-à-dire Jésus Fils du Père, que Île sanhé Barabbas, drin a condamné comme blasphémateur? Le récit ne serait- il pas plutôt la transposition d’une opposition à la messianisation, ou "christianisation”, du Jésus, Fils de Dieu, au sein du mouvemen Seigneur t qui plus tard, à Antioche. prendra le nom de christianisme? "Fils du Père" est le titre que revendique Jésus en appelant Dieu son Pre. Il ini est attribu Deuxième Epitre de Iean {v.3), et Chaque jour é dans la encore des milliers de voix pieuses l'acclament Paris" dans la récitation liturgique du Te "ins Deum et du Gloria in excelvis .
Le récit de Le
Le récit de Le présente trois déclarations par
Pilate de fa non-culpabitité de Jésus. 11 contie
deux reprises et deux interpolations. nt donc
En réponse aux accusations par les grands prêtre
s d'excitation à la révolte, de refus de payer
but à César, de prétention à être le messie roi et la le tri- réponse affirmative de Jésus, Pilate déclare, invrai semblablement : "Je ne trouve à cet homme - rien de coupable". Cette première déclaration d‘innocence anticipe la déclaration motivée du texte primitif : "Vous m'avez déféré cet homme comme excitan peuple à la révolte. Et voici que je l'ai interro t le gé devant vous et n’ai trouvé cet homune en rien coupable des choses dont vous l'accusez", La première déclaration de non-culpabilité est donc une chevil permet à l’interpolateur de mentionner la le qui Galitée afin d'introduire l'épisode d'Hérode qui accomplit la prophétie du Psaume 2,2, d'y placer le refus de Jésus de répondre et la scène de dérisi on chassée de sa place synoptique par suite de la livrai son de Jésus aux Juifs. Pilate confirme sa déclaration d'innocence en disant qu'Hérode non plus n’a rien trouvé qui méritêt la mort, et il prend cette décisi en Jésus on contradictoire: “après correction (allus ion à la flagelia- tion), je le relâcherai". Le projet de relâcher Jésus donne à l'inter polateur, ou à un second après lui, l’occasion l'épisode de Barabbas. 1} le termine par ime d'introduire troisième déclaration d'innocence pour rejoin authentique, lui-même déja inspiré par le dre le texte récit de Barabbas: "Mais eux s'acharnaien t à grands cris..." H y ajoute une dernière petite interpolatiôn menti onnant la libération de Barabbas, émeutier pour faire contraste avec la livraison et meurtrier, de Jésus à la volonté des Juifs. La première rédaction du récit de Le était donc la suivante : ch LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTIJUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 6
La première rédaction du récit de Le était donc la suivante : 23 | .....ls le menèrent à Pilate. ? Et ils se mirent à l’accuser : « Nous avons trouvé cet homme excitant notre nation à la révolte, empêchant de payer Îe tribut à César, ot se disant le messie roi ». Ÿ Pilate l'interrogca : « Es-tu de roi des Juifs ? » IL hui répondit : « Tu le dis ». * Pilate dit aux grands prêtres et au peuple : « * Vous m'avez déféré cet homme comme excitant le peuple à la révolte, et voici que je l'ai interrogé devant vous et ne l'ai trouvé en rien coupable des choses dont vous l’accusez. "*%% Après correction, je le relächerai ». © Mais eux s’achamaient à grands cris, demandant qu'il füt crucifié, et leurs cris s'amplifiaient. 2 Et Pilate décida qu’il {Gt fait selon leur demande et il livra Jésus à leur volonté.
Le récit de Jn
Le récit de Jn contient trois déclarations par Pilate de la non-culpabilité de Jésus, trois présentations
de Jésus à la foule, la grande mise en scène des sorties et des rentrées de Pilate pour parler aux Juifs ou à Jésus, et plusieurs autres petites interpolations. Ces éléments obligent à distinguer cinq rédactions johanniques successives à partir du kérygme et de la première interrogation synoptique de Pilate. Pour éviter de nous perdre ici dans une analyse compliquée”, j'en exposerai brièvement les résultats.
Première rédaction. Jésus affirme sa royauté de façon provocante, et Pilate le condamne : 18 #: Pilate lui dit : « Tues le roi des Juifs ? » Jésus lui répondit : « Tu le dis. Je suis roi, C’est pour cela que je suis venu dans le monde, afin de rendre témoignage à la vérité. Qui est de la vérité, entend ma voix ». 18 * Pilate lui dit : « Qu'est-ce que la vérité ? » 19 et it le Jivra, l'ayant fait flagetier, pour qu'it füt crucifié.
Deuxième rédaction. Les Juifs ont livré Jésus. Pour permettre à Pilate de ne pas le trouver coupa-
ble, à la question "Tu es le roi des Juifs ?" l’interpolateur fait répondre : "Ma royauté n’est pas de ce monde". Pilate reprend "Eh bien donc, tu es roi ?". La réponse “Tu le dis" a perdu son caractère pro- voquant, et la réflexion désabusée de Pilate devient neutre . "Qu'est-ce que la vérité! Avant dit cela, Pilate cherchait à le libérer" (19,12), mais les Juifs l’attaquent personnellement : "Si tu Le libères, tu n'es pas ami de César". Entendant ces paroles, Pilate livre Jésus.
18 % Pilate lui dit : "Es-tu le roi des Juifs?" # Jésus lui répondit : ’Dis-{u cela de toi-même ou d'autres te l'ont-il
dit de moi?" Ÿ Pilate répondit : "Suis-je Juif, moi? Ta nation t'a livré à moi, qu'as-tu fait?" Ÿ Jésus répondit :
“Ma royauté n'est pas de ce monde" * Pilate donc lui dit : "Eh bien donc, tu es roif" Jésus répondit : "Tu le dis, je
suis roi, C'est pour cela que j'ai été engendré et que je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérilé. Qui-
conque est de la vérité , entend ma voix." *% Pilate Jui dit : "Qu'est-ce que la vérité?" Et ayant dit cela, 19 il cherchait
à le libérer, mais les Juifs lui dirent : "Si tu Le libères, tu n'es pas ami de César.Ohconque se fait roi s'oppose à
César." © Pilate donc entendant ces paroles Ÿ tivra Jésus pour qu'il fût crucifié.
Troisième rédaction. Le rédacteur imagine une mise en scène où les Juifs, selon la Loi, refusent d'entrer dans le prétoire, et obligent Pilate à sortir et à rentrer. Hs ne peuvent accuser Jésus de prétendre à la royauté car dans la rédaction précédente à la question de Pilate “Es-tu le roi des Juifs?" Jésus a répondu "Dis-tu cela de toi-même ou d'autres te l'ont-ils dit de moi?" Hs le présentent donc comme un simple malfaiteur et Pilate veut s'en décharger sur eux: "Prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre Loi." Mais comme il faut que Jésus soit crucifié et non lapidé, ils refusent en prétextant qu'ils n'ont pas le droit de mettre quelqu'un à mort. Une petite interpolation avec double reprise justifie la parole de Jésus “ma royauté n'est pas de ce monde”. Après avoir prononcé sa réflexion désabusée et ambiguë, Pilate dit aux Juifs : Ve ne lui trouve aucune culpabilité", Xs répondent "Nous avons une loi, et selon cette loi, il doit être mis à mort parce qu'il a dit: “Je suis le Fils de Dieu”. Le titre de Fils de Dieu impressionne Pilate "davantage". Il demande : "D'où es-tu ?" Comme au grand prêtre, Jésus ne répond pas, et Pilate, comme le grand prêtre, insiste : "Tu ne me parles pas ?" Puis la reprise "A la suite de cela”, correspondant à "Ayant dit cela", ramène le texte de la deuxième rédaction “Pilate cherchait à le libérer...” et, pour se donner le malin plaisir de faire dire aux Juifs cette énormité : “Nous n'avons d'autre roi que César", l’interpolateur imagine que Pilate fait asseoir Jésus sur un tribunal de fortune, et le présente aux Juifs en disant : "Voici votre roi !” 18 % Ils mènent donc Jésus de chez Caiphe au prétoire - c'était le matin -, mais ils n'entrèrent pas eux-mêmes dans le prétoire afin de ne pas se souiller mais de manger la pâque. * Pilate sortit donc dehors vers eux et leur dit : "Quelle accusation portez-vous contre cet homme?" Us répondirent: "S'i n'était pas faisant du mal, nous ne te l'aurions pas livré." *\ Pilate donc leur dit: ” Prenez-le vous-même et jugez-le selon votre loi" Les Juifs lui dirent: "Il ne nous est pas permis de mettre quelqu'un à mort", * - afin que la parole de Jésus füt accomplie qu'il avait
2 On trouvera cette analyse dans mon article “Jésus devant Pilate*, à paraitre dans le numéro de Janvier 1998 de la Revue Biblique. * A B purre LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTIJUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 7
dite signifiant de quelle mort il devait mourir. Ÿ Pilate entra donc de nouveau dans le prétoire et s'adressa à Jésus
18 % et lui dit: "Tu es le roi des Juifs?" # Jésus hi répondit : "Dis-tu cela de toi-même ou d'autres te l'ont-il dit de moi?"
#5 Pilate répondit : "Suis-je Juif, moi? Ta nation l'a livré à moi, qu'as-tu Fait®" Jésus répondit : "Ma royauté n'est pas de
ce monde" * Pilate donc lui dit : "Eh bien done, tu es roi!” Jésus répondit : "Tu le dis, je suis roi. C'est pour cela que j'ai
été engendré et que je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque esi de la vérité , entend ma
voix." ?? Pilate lui dit : "Qu'est-ce que la vérité?" Et ayant dit cela, if sortit de nouveau vers les Juifs et leur dit: "Pour
moi, je ne lui trouve aucune culpabilité ® 19° Lexjuifs lui répondirent: “Nous avons une loi et selon cette loi il doit
être mis à mort parce qu'il s'est dit Le Fils de Dieu." ® Lors donc qu'il entendit cette parole, Pilate craignit davan-
tage ” et il entra de nouveau dans le prétoire et il dit à Jésus: "D'où es-tu?", mais Jésus ne lui fit pas de réponse. Ÿ
Pilate donc lui dit: "Tu ne me réponds pas? Ne sais-fu pas quej'ai le pouvoir de te relâcher et quej'ai le pouvoir de
te crucifier?" \ Jésus lui répondit: "Tu n'aurais sur moi aucun pouvoir s'il ne t'avait été donné d'en haut - c'est
pourquoi celuï qui m'a livré à toi a un plus grand péché." " A la suite de cela, { Pilate sorti de nouveau vers les
Juifs et} il cherchait à le libérer, mais les Juifs lui dirent : "Si tu le libères, tu n'es pas ami de César, Quiconque se fait
roi s'oppose à César.” ‘* Pilate donc entendant ces paroles, ft mener Jésus dehors et asseoir sur un tribunal, à l'en-
droit appelé Lithostrôton, en hébreu Gabbatha Ÿ - c'était la Parascève de la Pâque, l'heure était environ la sixième
- et il dit aux Juifs: “Voici votre roi!" Is répondirent: "Nous n'avons d'autre roi que César Ÿ et il leur livra Jésus
pour qu'il fût crucifié.
Quatrième rédaction. À la déclaration de Pilate “Je ne luf trouve aucune culpabilité" V'interpola-
teur accroche l'épisode de Barabbas. Après la réponse des Juifs "Pas lui mais Barabbas", il mentionne la flagellation et, à limitation de la scène finale, it fait présenter Jésus an peuple: "Voyez, je vous l'amène dehors afin que vous sachiez que je ne lui trouve aucune culpabilité." Les Juifs lui répondent: "Nous avons une loi, et selon cette loi." Les cris “Crucifie-le” sont reportés au milieu de la présenta- tion finale "Voici votre roi! — Crucifie-le...", ce qui oblige Pilate à répondre: "Crucifierai-je votre roi?" pour ramener la réponse "Nous n'avons d'autre roi que César!" 18 %°...Pour moi, je ne lui trouve aucune culpabilité.” % Mais c'est une coutume chez vous que je vous libère quelqu'un à la Pâque. Voulez-vous donc que je vous libère les roi des Juifs?" °Ifs vociférèrent de nouveau en di- sant: "Pas lui mais Barabbas!"® Or Barabbas était un brigand. 19 * Alors donc Pilate prit Jésus et le fit fouetter, Et Pilate sortit de nouveau et leur dit: "Voici, je vous l'amène dehors afin que vous sachiez que je ne lui trouve au- cune culpabilité, les Juifs lui répondirent: “Nous avons une loi." 19 tt Pilate dit aux Juifs: "Voici votre roit Ÿ J{s crièrent: “Supprime-le, Supprime-le, crucifielel" Pilate leur dit: “Crucifierai-je votre roi?" Les grands prêtres tépondirent: "Nous n'avons d'autre roi que César".
Cinquième rédaction. Un nouvel interpolateur accroche à la mention de la flagellation de l'interpo-
lation précédente la scène de moquerie de la royauté de Jésus par les soldats romains, qui suit dans MtMc (S) la condamnation par Pilate. Il utilise la présentation précédente de Jésus comme une simple annonce d'une troisième présentation qu'il invente, de Jésus flagellé, couronné et revêtu de pourpre, avec les paroles: "Voici l'homme". Les Juifs vocifèrent “Crucifie-le”. Pilate répond: "Crucifiez-le vous-mêmes." Jésus sera donc livré aux Juifs, contrairement à la question "Crucifierai-je votre roi?" prêtée à Pilate par l'auteur de la quatrième rédaction. La reprise "car pour moi je ne lui trouve aucune culpaibilité" ramène de nouveau à “Nous avons une loi..." de la troisième rédaction. 18 * Or Barabbas était un brigand. 19 ! Alors Pilate prit Jésus et Le fit flageller. ? £f les soldats apant tressé une couronne avec de l'acanthe la lui mirent sur la tête, et ils l'enveloppèrent d'un manteau de pourpre, * et ils venaient à lui et disaient: “Salut, roi des Juifs!" et ils lui donnaient des soufflets. * Et Pilate sortit de nouveau cet leur dit: “Voici, je vous l'amène dehors afin que vous sachiez que je ne lui trouve aucune culpabilité.” © Jésws sortit donc dehors portant la couronne d'acanthe et le vêtement de pourpre, et il leur dit: "Voilà l'homme!" * Quand donc les grands prêtres et les agents le virent, ils vociférèrent disant: "Crucifie-le, crucifie-le!" Pilate leur dit: "Prenez-le vous- mêmes et crucifiez-le, car pour moi, je ne lui trouve aucune culnabilité". ‘Les Juifs lui répondirent: "Nous avons une loi..."
La crucifixion
La scène du couronnernent d’épines, en Mt/Me, encadrée par la répétition du verbe "emmener, est une interpolatian avec reprise. Il faut donc lire : "Les soldats emmenèrent Jésus pour le crucifier", et ce sont eux, même en Lc et en Jn et non les Juifs, qui le crucifient avec les deux brigands et qui partagent ses vêtements. Les Juifs ne font que se moquer de lui. La suite du kérygme est donc: "et ils le crucifiè- rent”.
La mort de Jésus
En Mt/Mec (et en S), le texte primitif de la mort de Jésus semble avoir été : Jésus cria d'une voix forte: "Elôi, ElGi, lea sabachtani”, - ce qui veut dire: "Mon Dieu, mon Dicu, pourquoi m'as-tu abandonné" (Ps 22,1) - et faissa partir l'esprit. LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTIJ UIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 8
Ces paroles de Jésus, difficiles à interpréter, ont inspiré
à un interpolateur un mauvais jeu de mots:
"Il appelle Elie, voyons si Elie va venir le délivrer”, et pour ramener la imention de la mort , l'interpola- teur a dû reprendre : "Et Jésus cria de nouveau d'une voix forte, et laissa partir l'esprit." Bien que situé entre les mots répétés, le cri de Jésus ne fait donc pas partie de l'interpolation. Entre les deux moitié s du jeu de mots sur Elie, un autre interpolateur a introdu it la présentation du vinaigre d'après le Ps 69,22. En Le, dont la source MLJ ne comprenait ni Elie ni le vinaigre, le cri tragique de Jésus est remplacé par "Père, entre tes mains je remets mon esprit” (Ps 31,6), inspiré par "il livra l'esprit”. En Jn, entre les mots "sachant que tout était accompli" et leur reprise "c’est accompli", sont interpo- lées l'offrande" (Le 23,36) du vinaigre dans un vase, et, entre ses deux moiïtiés, la présentation du vinaigre sur une éponge, empruntée à MM.
Conclusion des analyses précédentes
Les reprises nous ont permis de dégager des récits de
la Passion le texte suivant, tout à fait primitif :
La cohorte et le tribun se saisirent de Jésus, le lièrent, et le menérent au
prétoire,
et le gouverneur, Fayant fait flagcller, le livre pour qu'il ft crucifié.
Les soldats l'emmenèrent et le crucifièrent, ot il laissa partir
l'esprit,
La sépulture et la résurrection, mentionnées dans les
prédictions de la Passion et les symboles de
foi, ne sont pas encore envisagées ici. L'évangile selon Philippe aurait-il raison d'interpréter le cri sur la croix comme celui de l'humaine nature de Jésus épouva ntée d'être abandonnée par sa divine personne: “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi, Seigneur, m'as-tu abando nné? H dit ceci sur Ia croix parce que c'est là qu'il fut séparé" (EvPh 68, 26-30).° Selon Le, il semble que Jésus, remettant son esprit entre les mains de son Père, laisse son corps sur la croix, monte directe ment au paradis, selon sa promesse au bon larron d'y être le soir même avec lui-même (Le 23,43), et prend possession de son trône, selon sa réponse au grand prêtre: "Désormais sera le Fils de l'Hotnm e siégeant à la droite de la Puissance" (Le 23,43 plis).
Les affirmations contraires de Luc dans les Actes des
Apôtres
Luc n'a pas inventé la Passion, mais il ÿ a cru sur le témoig
nage de ses sources. Aussi, dans les Ac-
tes des Apôtres dont on admet qu'il est l'auteur, affirme -t-il énergiquement, par le moyen des discours qu'il prête à ses personnages, que, contrairement à ce que nous venons de constater, les Juifs sont responsables de l'arrestation et de la mort de Jésus.
1 - Discours de Pierre le jour de la Pentecôte :
"Israélites, écoutez mes paroles. Jésus. vous l'avez livré et
supprimé en le faisant crucifier par la main des
sans loi (= les païens qui n'ont pas la Loi mosaïque), mais Dieu l'a ressuscité”.(..) "Que toute la maison d'Israël le sache donc avec certitude: Dieu l'a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous avez crucifié.” (Actes 2,21 et 36)
2 - Discours de Pierre après la guérison de l'infirm e de la Belle Porte : "Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de nos Pères, a glorifié son serviteur Jésus que, vous, vous avez livré et que vous avez refusé en présence de Pilate, décidé quant à lui de le relâcher. Vous avez refusé le Saint et le Juste et vous avez réclamé pour vous ta grâce d'un meurtrier. Dieu l'a ressuscité des morts... Cest dans l'ignorance que vous avez agi, tout comme vos chefs." (Actes 3,13. 17)
3 - Discours de Pierre devant le Sanhédrin : “C'est par le nom de Jésus-Christ (=Messie), le nazoréen, crucifié par vous, ressuscité des morts par Dieu, c'est par lui que cet homme (l'infirme de la Belle Porte} se présente en pleine santé devent vous... " (Actes 4,10)
? Voir Louis Painchaud "Le Christ vainqueur de la mort dans l'Evangile de Philippe. Une exégèse valentinienne de Mt 27,46", dans Novum Testamentum 38 {1996} 382-392 ; - “Deux Citations Vétéro-Testamentaires dans l'Ecrit sans Titre (Ps 22,7)" dans Le Muséon 98 {1985} 83-04. LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTLJUIVE ET MYTHE GNOSTIQUE 9
4 - Prière de la communauté après que Pierre et
Jean ont été relâchés par le Sanhédrin :
"Oui, ils se sont vraiment assemblés en cette ville (selon
les paroles du Psaume 2,1-3) Hérode et Ponce-Pilate,
avec les nations et les peuples d'Israel, contre Jésus,
ton saint serviteur. Et maintenant, Seigneur, sois attentif
à
leurs menaces, et donne à tes serviteurs d'annoncer ta parole
avec une Pleine assurance." (Actes 4,27.29)
5 - Paroles du grand-prêtre devant le Sanhédrin aux
Apôtres délivrés de prison par un ange :
"Vous avez rempli Jérusalem de votre enseignement, et
vous voulez faire retomber sur nous le sang de cet
homme ! Mais Pierre et les Apôtres répondirent "T1 faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. Le Dieu de nos Pères à ressuscité Jésus que vous avez exécuté en le pendant à la croix." (Actes 5,28-29)
6 - Discours d'Etienne :
"Hommes au cou raide, incirconcis de cœur et d'oreille
s, vous vous opposez toujours au Saint Esprit... Leque
l
des prophètes vos Pères n'ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui annonçaient d'avance la venue du Juste que vous avez livré maintenant, et dont vous avez été les meurtriers" (Actes 7 51-52)
T- Discours de Pierre au centurion Corneille :
"Nous sommes témoins de tout ce qu'il (ésus) a fait
dans le pays des Juifs et à Jérusalem: fui qu'ils ont tué
en
pendant à la croix, Dieu l'a ressuscité le troisième jour..." (Actes 10,30-40)
8 - Discours de Paul à Antioche :
“La population de Jérusalem et ses chefs ont méconnu Jésus
et, en le condamnant, ils ont accompli les paroles
des prophètes qu'on lit chaque sabbat. Sans avoir trouvé aucune raison de le mettre à mort, ils ont demandé à Pilate de le faire périr. Et après avoir accompli tout ce qui est écrit de lui, ils le descendirent de la croix et le déposèrent dans un sépulcre, mais Dieu l'a ressuscité des morts... ” (Actes 13,27-30}
L'interpolateur de 1 Thessaloniciens récapitule les accusat
ions des chrétiens contre les Juifs pour
justifier sa satisfaction de la suppression d'Israël en tant que nation par Hadrien, en 135:
En effet, frères, vous avez imité les églises de Dieu qui sont
en Judée, dans le Christ Jésus, puisque vous aussi
avez souffert, de vos propres compatriotes, ce qu'elles ont souffert de ia part des Juifs, 15 eux qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, ils nous ont aussi persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu et sont ennemis de tous les hommes, 16 il nous empéchent de prêcher aux païens pour les sauver, et mettent ainsi en tout temps le comble à leur péché, mais à la fin la colère est tombée sur eux. Q Th 2,14)
Niles Juifs, ni les Romains, ni Dieu
ne sont responsables de la crucifixion,
mais les archontes
La seconde prédiction de la passion "Le Fils de l'Homm
e sera livré aux mains des hommes" (Mt
17,22; Mc 9,31; Le 9,44), rappelée par Jésus à Gethsém ani (M126,45;, Me 14,41) et par l'ange au tombeau (Le 24,7), ne dit pas par qui (Dieu ou Satan , ni à qui (Romains ou Juifs), ni pour quel sup- plice "le Fils de l'Homme sera livré aux mains des homm es”. Les Romains ont été rendus responsables les premiers parce que Jésus devait être crucifié (18,32; 3,14) et non lapidé ainsi qu'il est dit avoir échappé deux fois à ce supplice (In 8,39: 10,31) tandis qu Etienne l'a subi (Ac 7,58). Les Juifs ont été ensuite substitués aux Romains, les chrétien s reportant sur Jésus les persécutions que leur faisaient subir les Juifs, ainsi que le mentionnent fréquem ment les Actes, le rappelle le texte de I Thessaloniciens 2,14, et l'atteste Justin ( Apol. 31,6) pour la persécution violente de Bar Kokhba (132-135), lequel ne pouvait évidemment pas admettre le refus des chrétiens de le reconnaître comme messie et de collaborer avec lui. Mais pourquoi fallait-il que Jésus fut crucifié et non lapidé? Pourquo i Paul, qui n'a "ni reçu ni appris son Evangile d'un homme mais par révélation de Jésus-Ch rist”, et qui ne veut connaître "que Jésus- Christ et celui-ci crucifié”" (1 Co 2,2), n'accuse-t-il jamais ni les Juifs, sauf dans le discours que Luc lui fait tenir à Antioche (Ac 13,27-30), ni les Romains, ni Caïphe, ni Plate, et pourquoi ne connait-il pas non plus aucun autre épisode de la vie de Jésus, pas même son baptême, ni Jean Baptiste? Comment la croix peut-elle être un scandale pour les Juifs et une folie pour les païens, si ce sont eux qui ont crucifié LA CRUCIFIXION: POLEMIQUE ANTI-JUIVE ET MYTHE GNOSTIQ UE 10
Jésus? Quelle est cette sagesse de Dieu qui aurait empêché "les archontes de cet éon”, s'ils l'avaient connue, de crucifier le Seigneur de la Gloire (I Co 1,23; 2,6-8)? Qui sont ces archontes, inconnus de l'Ancien Testament mais souvent mentionnés dans les épîtres sous les noms de puissances, domina- tions, autorités, principautés.... ( Rm 8,38; 2 Co 15,24; Eph 1,21; 3,10; 6,20; Col 1,15; 2,14-15: 1 P 3,22), s'ils ne sont aussi les “cosmocrators de ces ténèbres, les esprits de perversité qui habitent les espaces célestes" (Ep 6,11-12), que Jésus est venu dépouiler (Col 2,15) en triomphant d'eux par la croix et en y clouant l'acte dont les prescriptions nous condamnaient, à savoir la loi mosaïque (Col 2,14)? Qui est le chef de ces archontes sinon l'Archonte ou Prince de ce monde (In 12,24; 14,30; 16,11; 2),. le dieu de ce monde ? (Co 4,4). Ces noms désignent, chez les gnostiques , le créateur [alda- baôth et ses sept fils, identifiés avec les sept planètes qui gouvernent le monde par la Fatalité, ainsi que les anges ou démons au dessous d'eux. Justin fait à Platon le reproche de ne pas avoir compris que le mât sur lequel Moîse avait fixé le serpent d'airain figurait en réalité une croix, et de dire en consé- quence, à propos du Fils de Dieu (en réalité à propos de l'âme du monde, Timée 36 b c), "Il l'a "ixsé" (mis en forme d'X } dans l'univers".(f Apol. 60,1-5) Ce "il” indéterminé ne peut désigner que le créa- teur, Le reproche de Justin ne témoignerait-il pas de la transposition d'une crucifixion céleste du F ils du Père par le dieu de ce monde sur le stauros cosmique, croix formée par l'intersection du plan de l'équateur avec le plan de l'écliptique ou plus simplement par les quatre points cardinaux, ayant pour effet de ruiner son pouvoir et de nous soustraire à sa domination ?. On ne peut comprendre notre rachat ou rédemption que si cehrachète (le Père) est différent de celui qui reçoit la rançon (le dieu de ce monde), le prix payé étant là crucifixion cosmique du Fils du premier. Malheureu sement les documents font défaut pour éclaircir ce mystère.
Jean Magne
Pour plus de détails sur les récits de la Passion :
- "Les récits de la Cène et la date de la Passion", dans Ephemerides Liturgicae 105 (1991) 185-236.
- "Le procès de Jésus devant le Sanhédrin et le problème synoptique”, commmun ication au SBL
1990 International Meeting , Vienna (Austria), inédit.
- "Jésus devant Pilate", dans Revue Biblique 104/3 (1997) 42-69.
Du même auteur:
- Tradition Apostolique sur les Charismes et Diataxeïs des Saints Apôtres. Identificati on des Do-
cumenis et Analyse du Rituel des Ordinations, Paris 1975, 239 p. (Origines chrétiennes 1}, chez l'au- teur, F 89.
- Sacrifice et Sacerdoce. Du dépouillement gnostique à la mise en commun des biens, de ce com-
munisme pratique à un capitalisme charitable, de l'aide aux pauvres aux dons à Dieu, des sacrifices matériels à l'offrande de la Passion, Paris 1975, 219 p. (Origines chrétienne s ID), chez l'auteur, F 89.
- Logique des Sacrements, Paris 1989, 247 p. (Origines chrétiennes IT), chez l'auteur, F 148.
- Logique des Dogmes, Paris 1989, 249 p. (Origines chrétiennes IV), chez l'auteur, F 148.
- From Christianity to Gnosis and from Gnosis to Christianity. An Itinerary throught the Texts
to andfrom the Tree of Paradise, Atlanta 1993, Scholars Press, 251 p. (Brown Judaic Studies 286), $ 49.95.
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