QUATRIÈME PARTIE.
CHAPITRE I. De la Prière, et en premier lieu de sa nécessité.
I. De quelle manière Dieu doit être prié. Dans l'office et la charge pastorale, est tout à fait nécessaire au salut du peuple fidèle l'enseignement de la prière chrétienne, dont beaucoup ignorent nécessairement la force et la raison, à moins qu'elle ne leur soit transmise par la pieuse et fidèle diligence du pasteur. C'est pourquoi le soin principal du curé doit porter sur ce point : que les pieux auditeurs comprennent ce qu'il faut demander à Dieu, et de quelle manière il faut prier. Or, toutes les parties nécessaires de la prière sont contenues dans cette divine formule que le Christ Seigneur a voulu faire connaître aux Apôtres, et par eux à leurs successeurs, et ensuite à tous ceux qui embrasseraient la religion chrétienne ; dont il faut comprendre les paroles et les sentences dans l'esprit et dans la mémoire, de telle sorte que nous les ayons sous la main. Or, afin que dans cette manière de prier les curés disposent de la faculté d'instruire les fidèles auditeurs, nous avons exposé ici ce qui a paru le plus opportun, emprunté aux écrivains dont la doctrine et l'abondance sont particulièrement louées en ce genre ; car, pour le reste, si besoin est, les pasteurs pourront le puiser aux mêmes sources.
II. L'usage de la prière est nécessaire au salut. Il faut donc enseigner en premier lieu combien la prière est nécessaire, dont le précepte n'a pas été donné seulement par manière de conseil, mais a aussi la force d'un ordre nécessaire. Ce que le Christ Seigneur a déclaré par ces paroles : « Il faut toujours prier. » L'Église elle-même montre cette nécessité de la prière, même par ce préambule de l'Oraison dominicale : « Avertis par des préceptes salutaires, et formés par une divine institution, nous osons dire. » Ainsi donc, comme la prière était nécessaire aux hommes chrétiens, et comme il avait été lui-même prié par les disciples : « Seigneur, apprends-nous à prier », le Fils de Dieu leur prescrivit une formule de prière, et leur apporta l'espérance d'obtenir ce qu'ils demanderaient. Et lui-même fut un exemple de prière, dont non seulement il usait assidûment, mais dans laquelle il passait même les nuits. Ensuite les Apôtres ne cessèrent de transmettre les préceptes de ce devoir à ceux qui s'étaient ralliés à la foi de Jésus-Christ. Car les saints Pierre et Jean avertissent très diligemment les pieux sur ce sujet, et, se souvenant de cet enseignement, l'Apôtre exhorte en plusieurs endroits les chrétiens à la salutaire nécessité de prier.
III. Par quelle raison surtout les hommes peuvent être amenés à la connaissance de ce devoir nécessaire.
En outre, nous avons besoin de tant de biens et de commodités nécessaires pour protéger l'âme et le corps, qu'il faut recourir à la prière comme à la meilleure de toutes, à l'interprète de notre indigence, et à la conciliatrice des choses dont nous manquons. Car, comme Dieu ne doit rien à personne, il reste assurément que ce qui nous est nécessaire, nous le demandions de lui par des prières ; prières qu'il nous a données comme un instrument nécessaire pour obtenir ce que nous souhaiterions.
IV. Il n'y a pas d'autre voie pour satisfaire à toute notre indigence, que
par la prière.
Surtout parce qu'il est établi qu'il y a certaines choses qu'il n'est pas permis d'obtenir sans son aide. Car les saintes prières ont cette vertu éminente par laquelle surtout les démons sont chassés. Car il est un certain genre de démons qui n'est chassé que par le jeûne et la prière. C'est pourquoi ceux qui n'usent pas de cette coutume et de cet exercice de prier pieusement et diligemment se privent eux-mêmes d'une grande faculté de dons singuliers. Car il faut non seulement une demande honnête, mais aussi assidue, pour obtenir ce que tu désires. « Car, » comme dit saint Jérôme, « il est écrit :
Catechismus, Conc. Trid.
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"À tout demandant il est donné" : donc si cela ne t'est pas donné, cela ne t'est pas donné pour cette raison, que tu ne demandes pas : "demandez donc et vous recevrez." »
CHAPITRE II. De l'utilité de la Prière.
I. Quel est le premier fruit que produit cette nécessité de la prière.
Or, cette nécessité a une utilité très agréable, qui produit d'elle-même des fruits très abondants ; les pasteurs en puiseront l'abondance chez les saints Écrivains, quand il sera besoin de les dispenser au peuple fidèle. Nous avons choisi parmi cette abondance quelques fruits que nous avons estimés adaptés à ce temps. Or le premier fruit que nous en tirons est que, en priant, nous rendons honneur à Dieu ; puisque la prière est une certaine preuve de religion, elle qui, dans les divines Lettres, est comparée à l'encens. « Que », dit en effet le Prophète, « ma prière soit dirigée comme l'encens en ta présence. » C'est pourquoi, par cette manière, nous professons que nous sommes soumis à Dieu, que nous reconnaissons et proclamons comme l'auteur de tous les biens, vers qui seul nous regardons, lui que nous tenons comme unique refuge et rempart de notre intégrité et de notre salut. Nous sommes aussi avertis de ce fruit par ces paroles : « Invoque-moi au jour de la tribulation ; je te délivrerai, et tu m'honoreras. »
II. Quelle est la seconde utilité que nous obtenons en priant.
Suit le fruit très ample et très agréable de la prière, quand les prières sont entendues de Dieu ; car la prière, selon la sentence de saint Augustin, est la clef du ciel. « Car, » dit-il, « la prière monte et la miséricorde de Dieu descend. » Bien que la terre soit basse, et le ciel élevé : Dieu entend cependant la langue de l'homme, s'il a la conscience pure. De cette charge de prier la force est si grande, l'utilité si grande, que par elle nous obtenons l'ampleur des dons célestes. Car nous obtenons pour nous que Dieu nous envoie comme guide et aide le Saint-Esprit, et nous obtenons la conservation et l'intégrité de la foi, et l'évitement des peines, et la divine protection dans les tentations, et la victoire sur le diable. Absolument il y a dans la prière un comble singulier de joie. C'est pourquoi le Seigneur parlait ainsi : « Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine. »
III. La divine Majesté exauce toujours les prières pieuses.
Et il n'est laissé aucun lieu de douter que la bonté de Dieu soit prompte à accéder à cette demande ; ce que prouvent beaucoup de témoignages des divines Écritures, dont, parce qu'ils sont sous la main,
nous ne toucherons en guise d'exemple que ceux-ci, tirés d'Isaïe : « Alors », dit-il, « tu invoqueras, et le Seigneur t'exaucera : tu crieras, et il dira : Me voici » ; et de nouveau : « Et il arrivera qu'avant qu'ils ne crient, je les exaucerai ; eux parlant encore, j'écouterai. » Quant aux exemples de ceux qui ont fléchi Dieu, parce qu'ils sont à peu près infinis et placés sous les yeux, nous les omettons. / V. Comment il arrive que nous n'obtenons parfois pas ce que nous demandons.
Or il arrive parfois que nous n'obtenions pas de Dieu ce que nous demandons. Il en est ainsi ; mais c'est alors surtout que Dieu pourvoit à notre utilité, soit parce qu'il nous donne d'autres biens plus grands et plus amples, soit parce que ce que nous demandons ne nous est ni nécessaire ni utile ; bien plus, peut-être cela serait-il superflu, s'il nous l'accordait, et même pernicieux. « Car, » dit saint Augustin, « Dieu propice refuse certaines choses qu'il accorde irrité. » Parfois aussi il arrive que nous prions si mollement et négligemment, que nous ne prêtons même pas attention à ce que nous disons nous-mêmes. Or, puisque la prière est l'ascension de l'esprit vers Dieu, si dans la prière l'âme, qui doit être reportée vers Dieu, s'en va au loin, et que sans aucun zèle, sans aucune piété, on répand témérairement les paroles de la prière : comment dirons-nous que le son vide de cette prière est une prière chrétienne ? C'est pourquoi il n'est nullement étonnant que Dieu n'obtempère pas à notre volonté, quand nous-mêmes prouvons presque que nous ne voulons pas cela même que nous demandons, par la négligence et l'ignorance de notre prière, ou quand nous sollicitons ce qui doit nous nuire.
V. Ceux qui demandent dignement obtiennent plus qu'ils ne demandent.
Au contraire, à ceux qui demandent sciemment et diligemment, il est accordé beaucoup plus qu'ils n'ont demandé à Dieu : ce que l'Apôtre atteste dans l'épître aux Éphésiens, et ce qui est déclaré par cette parabole du fils prodigue, qui aurait pensé que c'était pour lui un traitement admirable, si son père l'avait tenu à la place d'un serviteur mercenaire ; et encore, pour ceux qui pensent droitement, et non seulement qui demandent, Dieu amoncelle sur nous sa grâce, non seulement par l'abondance des dons, mais aussi par la rapidité à les accorder. Ce que les divines Lettres montrent, quand elles usent de cette formule : « Le Seigneur a exaucé le désir des pauvres. » Car aux intimes et tacites désirs des indigents, sans même attendre leur voix, Dieu vient au-devant.
VI. Quel est le troisième fruit de la prière. S'ajoute encore ce fruit que, en priant, nous exerçons et augmentons les vertus de l'âme, et surtout la foi. Car de même que ceux qui n'ont pas foi en Dieu ne prient pas comme il faut (« comment en effet »,
dit-il, « invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru ? »), ainsi les fidèles, plus ils prient avec zèle, plus ils ont une foi grande et assurée en la sollicitude et la providence divines, qui requièrent surtout de nous que, nous référant à elle au sujet des choses dont nous avons besoin, nous demandions tout.
VII. Pourquoi Dieu, sachant ce dont nous avons besoin, veut cependant être sollicité par notre prière.
Dieu pourrait certes prodiguer abondamment toutes choses à ceux qui ne les demandent pas, ni même n'y pensent, de la même manière qu'il pourvoit aussi aux animaux dépourvus de raison toutes les choses nécessaires aux usages de la vie : mais ce Père très bienfaisant veut être invoqué par ses fils ; il veut que nous demandions chaque jour en demandant comme il faut avec plus de confiance, il veut qu'ayant obtenu ce que nous demandons, nous témoignions et proclamions de jour en jour davantage sa bienveillance envers nous-mêmes.
VIII. Comment notre charité envers Dieu s'exerce par la prière.
La charité aussi est amplifiée ; car le reconnaissant comme auteur de tous nos biens et avantages, nous l'embrassons de la plus grande charité que nous pouvons, et, comme les amants, par la conversation et la rencontre, sont davantage enflammés à l'amour : ainsi les hommes pieux, plus souvent ils adressent à Dieu des prières et implorent sa bienveillance, comme s'ils conversaient avec lui, affectés d'une joie plus grande à chaque prière, sont incités avec plus d'ardeur à l'aimer et à l'honorer.
IX. Par l'assiduité de la prière, nous devenons dignes de la grâce divine, et nous nous procurons l'humilité, et des armes contre le diable.
C'est pour cela qu'il veut que nous usions de cet exercice de la prière, afin que brûlant du zèle de demander ce que nous souhaitons, nous fassions de tels progrès par cette assiduité et ce désir, que nous soyons dignes de recevoir les bienfaits que notre âme auparavant à jeun et étroite ne pouvait contenir. Il veut en outre que nous comprenions ce qui est, et le mettions devant nous, à savoir que si nous étions abandonnés du secours de la grâce céleste, nous ne pourrions rien obtenir par notre propre action, et qu'en conséquence nous nous appliquions de toute notre âme à la prière. Or ces choses ont surtout force comme armes de la prière contre les ennemis les plus acharnés de notre nature ; car saint Hilaire dit : « Il faut combattre contre le diable et ses armes par le son de nos prières. »
X. Quelle est la quatrième utilité qui découle de la prière sur les hommes.
Nous obtenons en outre ce fruit remarquable de la prière : que, comme nous sommes enclins au mal et aux divers appétits de la concupiscence par le vice de notre faiblesse innée, Dieu se laisse concevoir par nos pensées : afin que, pendant que nous le prions, et que nous nous efforçons de mériter ses dons, nous recevions la volonté d'innocence, et soyons purifiés de toute souillure par le retranchement de toutes les fautes.
XI. Quel est le dernier fruit de la prière. Enfin, selon la sentence de saint Jérôme, la prière résiste à la colère divine. C'est pourquoi Dieu parla ainsi à Moïse : « Laisse-moi », comme il empêchait par ses prières Dieu voulant tirer vengeance de ce peuple. Car il n'est rien qui apaise autant Dieu irrité, ou même le retarde et le rappelle de la fureur, lui prêt à infliger des châtiments aux scélérats, que les prières des hommes pieux.
CHAPITRE III. Des parties et des degrés de la Prière.
I. De quelles parties consiste la prière chrétienne. Après avoir exposé la nécessité et l'utilité de la prière chrétienne, il faut en outre que le peuple fidèle sache de combien et de quelles parties se compose cette prière ; car cela appartient à la perfection de ce devoir, ainsi qu'en témoigne l'Apôtre, qui, dans l'épître à Timothée, exhortant à prier pieusement et saintement, énumère diligemment les parties de la prière. « Je te conjure, » dit-il, « qu'avant toutes choses soient faites des obsécrations, des oraisons, des postulations, des actions de grâces pour tous les hommes. » Mais parce qu'il y a une certaine différence subtile entre ces parties : si les curés estiment que l'explication en est utile aux auditeurs, ils consulteront les saints écrivains, principalement saint Hilaire et Augustin.
II. De la postulation et de l'action de grâces.
Mais puisqu'il y a principalement deux parties de la prière, la postulation et l'action de grâces, d'où, comme d'un chef, découlent les autres, nous avons jugé qu'elles ne devaient nullement être omises. Car nous approchons de Dieu pour, en lui rendant culte et vénération, soit obtenir quelque chose de lui, soit lui rendre grâces des bienfaits dont nous sommes continuellement ornés et augmentés par sa bienveillance. Dieu lui-même a proclamé que l'une et l'autre partie de la prière est absolument nécessaire, par ces paroles prononcées par la bouche de David : « Invoque-moi au jour de la tribulation ; je te délivrerai, et tu m'honoreras. » Or combien nous avons besoin de la libéralité et de la bonté divines, qui l'ignore, pour peu qu'il considère la souveraine indigence et misère des hommes ?
III. La bonté et la libéralité de Dieu envers tous les hommes est proclamée.
Combien la volonté de Dieu est favorable au genre humain, combien sa bienveillance envers nous est répandue, tous ceux qui
sont doués du sens de la vue et de l'esprit le comprennent. Car de quelque côté que nous jetions les yeux, de quelque côté que nous tournions notre pensée, la lumière admirable de la bienfaisance et de la bienveillance divines se lève devant nous. Qu'ont en effet les hommes, qui ne procède pas de la libéralité de Dieu ? et, si tout est don et présent de sa bonté : qu'est-ce qui fait que tous ne célèbrent pas de toutes leurs forces par des louanges le Dieu très bienfaisant, et ne le poursuivent pas par une action de grâces ? Mais de l'un et l'autre devoir, tant de demander quelque chose à Dieu que de lui rendre grâces, il y a plusieurs degrés, dont l'un est plus élevé et plus parfait que l'autre. Afin donc que le peuple fidèle non seulement prie, mais aussi s'acquitte excellemment de ce devoir de la prière, les pasteurs lui proposeront la manière souveraine et parfaite de prier, et l'y exhorteront avec la plus grande diligence possible.
IV. Quelle est la meilleure manière de prier, et le plus haut degré
de la prière.
Mais quelle est la meilleure manière de prier et le plus haut degré de la prière ? C'est assurément celle dont usent les hommes pieux et justes, qui, appuyés sur le fondement stable de la vraie foi, parviennent par certains degrés d'une excellente intention et prière jusqu'en ce lieu d'où ils peuvent contempler l'infinie puissance de Dieu, son immense bienveillance et sagesse ; où ils viennent aussi dans la très certaine espérance qu'ils obtiendront tant ce qu'ils auront demandé pour le présent, que cette abondance inexplicable de biens que Dieu a promis d'accorder à ceux qui auront imploré pieusement et de tout cœur le secours divin. Soulevée au ciel comme sur ces deux ailes, l'âme parvient avec un zèle ardent à Dieu, qu'elle poursuit de tout honneur d'actions de grâces et de louanges, pour avoir été comblée de ses bienfaits souverains ; puis, avec une piété et vénération singulière, comme un fils unique à un père très cher, elle expose sans hésiter ce dont elle a besoin. Les divines Lettres expriment cette manière de prier par le verbe « répandre ». Car le Prophète dit : « Je répands ma prière en sa présence, et je proclame devant lui ma tribulation » ; expression qui a la force que celui qui vient pour prier ne se taise rien, ne cache rien, mais répand toutes choses, recourant avec confiance au sein du Père très aimant qu'est Dieu. Car c'est à cela que nous exhorte la doctrine céleste par ces paroles : « Répandez vos cœurs devant lui » ; et : « Jette sur le Seigneur ton souci. » Or saint Augustin désigne ce degré de prière, quand il dit dans le livre qui est intitulé Enchiridion : « Ce que la foi croit, l'espérance et la charité le prient. »
V. Quel est le second mode de prier.
Autre est le degré de ceux qui, accablés par des péchés mortifères, s'efforcent cependant, appuyés sur cette foi qu'on dit morte, de se relever et de monter jusqu'à Dieu, mais à cause de leurs forces à demi-mortes et de la suprême faiblesse de la foi, ne peuvent s'élever plus haut au-dessus de la terre ; néanmoins, reconnaissant leurs péchés, et torturés par la conscience et la douleur de ces péchés, humblement et en s'abaissant depuis ce lieu très éloigné, faisant pénitence, ils implorent de Dieu le pardon et la paix pour leurs crimes. Leur prière obtient sa place auprès de Dieu ; car leurs prières sont entendues, bien plus, le Dieu miséricordieux invite très libéralement des hommes de ce genre : « Venez, » dit-il, « à moi, vous tous qui peinez, et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. » De ce nombre d'hommes fut ce publicain qui, n'osant lever les yeux au ciel, « sortit cependant, » dit-il, « du temple plus justifié que le pharisien. »
VI. En quel degré consiste le troisième genre de suppliants.
Il y a en outre le degré de ceux qui n'ont pas encore reçu la lumière de la foi : néanmoins, la bienveillance divine allumant la faible lumière de leur nature, ils sont fortement excités au zèle et au désir de la vérité, qu'ils demandent par les plus grandes prières à être enseignés ; eux qui, s'ils persévèrent dans cette volonté, ne voient pas leur zèle repoussé par la clémence de Dieu. Ce que nous voyons confirmé par l'exemple du centurion Corneille. Car à personne, le demandant de tout cœur, ne sont fermées les portes de la divine bienveillance. VII. Quels sont ceux qui parmi les suppliants demeurent au dernier degré.
Le dernier est le degré de ceux qui, non seulement ne se repentent pas des forfaits et des débauches, mais accumulant encore crimes sur crimes, n'ont cependant pas honte de demander souvent à Dieu le pardon des péchés dans lesquels ils ont coutume de persévérer. En cet état, ils ne devraient pas oser demander même aux hommes que ceux-ci leur pardonnent. La prière de ceux-là n'est pas entendue de Dieu ; car ainsi est-il écrit d'Antiochus : « Or ce scélérat priait le Seigneur, duquel il n'allait pas obtenir miséricorde. » C'est pourquoi il faut exhorter fortement ceux qui sont dans cette grave misère, à ce que, rejetant la volonté de pécher, ils se convertissent vraiment et de tout cœur à Dieu.
CHAPITRE IV. Des choses qu'il faut demander.
I. Quelles choses il est permis de demander à Dieu.
Mais puisque, pour chaque demande, ce qu'il faut demander et ce qu'il ne faut pas, sera dit en son lieu, il suffira ici d'avertir universellement les fidèles que les hommes demandent à Dieu ce qui est juste et honnête ; afin que, s'ils demandent quelque chose contre ce qui convient, ils ne soient pas repoussés par cette réponse : « Vous ne savez ce que vous demandez. » Or tout ce qui peut être légitimement souhaité, il est permis de le demander. Ce que ces très abondantes promesses du Seigneur attestent : « Tout ce que vous voudrez, vous le demanderez, et cela vous sera fait. » Car il promet qu'il accordera toutes choses.
II. Quelles choses sont en premier lieu et par elles-mêmes à demander à Dieu.
C'est pourquoi nous dirigerons notre premier souhait et désir selon cette règle, que vers Dieu, qui est le souverain bien, soit reporté notre zèle et désir suprême. Ensuite nous désirerons ce qui nous unit le plus avec Dieu ; quant à ce qui nous en sépare, ou apporte quelque cause de séparation, cela doit être écarté de tout notre zèle et désir. De là il est permis de déduire, après ce suprême et parfait bien, comment les autres choses qui sont dites bonnes sont à souhaiter et à demander à Dieu comme à un Père. III. Jusqu'à quel point les biens du corps et les biens extérieurs doivent être demandés à Dieu.
Car ces biens qu'on appelle du corps, et ceux extérieurs, comme la santé, la force, la beauté, les richesses, les honneurs, la gloire, parce qu'ils donnent souvent faculté et matière au péché (d'où il arrive qu'ils ne sont pas demandés tout à fait pieusement ou salutairement) : cette demande sera prescrite dans ces limites, que ces commodités de la vie soient demandées pour cause de nécessité ; manière de prier qui est rapportée à Dieu. Car il nous est permis de demander par des prières ce que Jacob et Salomon ont demandé ; celui-là en effet ainsi : « S'il me donne du pain pour me nourrir, et un vêtement pour me couvrir, le Seigneur sera pour moi Dieu » ; Salomon par ces paroles : « Accorde seulement à ma nourriture ce qui est nécessaire. »
IV. Comment il faut user des richesses et des autres biens du corps, quand nous les possédons par la bienveillance de Dieu.
Or, lorsque par la bienveillance de Dieu ce qui est nécessaire à la nourriture et au vêtement nous est fourni, il est juste que nous nous souvenions de cette exhortation de l'Apôtre : « Ceux qui achètent, comme ne possédant pas, et ceux qui usent de ce monde, comme n'en usant pas ; car la figure de ce monde passe. » De même : « si les richesses affluent, n'y attachez pas votre cœur » ; dont nous avons appris du divin Docteur lui-même que l'usage et le fruit ne sont nôtres que dans cette condition, que nous les partagions avec les autres. Si nous sommes en bonne santé, si nous abondons en autres biens extérieurs et du corps : souvenons-nous qu'ils nous sont accordés pour que nous puissions servir Dieu plus facilement, et fournir toutes choses de ce genre au prochain.
V. Comment il faut demander les biens de l'esprit et de la doctrine. Il est permis aussi de demander les biens et ornements de l'esprit, tels que sont les arts et les sciences, mais seulement à cette condition, s'ils nous doivent être utiles pour la gloire de Dieu et pour le salut. Or ce qu'il faut souhaiter, rechercher, demander tout à fait et sans addition ni condition, comme nous l'avons dit auparavant, c'est la gloire de Dieu, et ensuite toutes les choses qui peuvent nous unir à ce souverain bien, comme la foi, la crainte de Dieu, l'amour ; dont nous parlerons plus pleinement dans l'explication des demandes.
CHAPITRE V. Pour qui il faut prier.
I. Il n'y a aucun genre d'hommes en ce monde pour qui il ne soit permis de prier Dieu.
Ces choses étant connues, à savoir ce qu'il faut demander, il faut enseigner au peuple fidèle pour qui il doit prier. Or la prière contient la demande et l'action de grâces ; c'est pourquoi parlons d'abord de la demande. Il faut donc prier pour tous sans aucune exception, ni d'inimitié, ni de nation, ni de religion. Car qu'il soit ennemi, ou étranger, ou infidèle : il est prochain, que, puisque nous devons l'aimer par ordre de Dieu, il s'ensuit que nous devons aussi prier pour lui, ce qui est un office de l'amour ; car c'est à cela que se rapporte cette exhortation de l'Apôtre : « Je conjure que des prières soient faites pour tous les hommes. » Dans cette prière, il faut demander en premier lieu ce qui concerne le salut de l'âme, ensuite ce qui concerne le corps.
II. Pour qui surtout il faut prier.
Or nous devons attribuer ce devoir de la prière en premier lieu aux pasteurs des âmes, ce dont nous sommes avertis par l'exemple de l'Apôtre ; car il écrit aux Colossiens de prier pour lui, afin que Dieu lui ouvre la porte de la parole ; ce qu'il fait également aux Thessaloniciens. Il y a en outre dans les Actes des Apôtres : « Il se faisait sans cesse une prière par l'Église » pour Pierre. De ce devoir aussi saint Basile nous avertit dans les livres des Mœurs. Car
*) Lib. mor. reg. 58. c. 5.
il dit qu'il faut prier pour ceux qui sont préposés à la parole de vérité. En second lieu, il faut prier pour les princes selon la sentence du même Apôtre. Car personne n'ignore quel grand bien public nous rapportons des princes pieux et justes. C'est pourquoi il faut prier Dieu afin qu'ils soient tels qu'ils doivent être, eux qui président aux autres hommes. Il y a des exemples de saints hommes, par lesquels nous sommes avertis de prier aussi pour les bons et les pieux. Car eux aussi ont besoin des prières des autres ; ce qui a été fait par disposition divine, afin qu'ils ne s'enorgueillissent pas, comprenant qu'ils ont besoin des suffrages des inférieurs.
III. Qu'il faut faire de même pour nos ennemis et les ennemis de l'Église
est montré.
Le Seigneur a ordonné en outre de prier « pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient ». Il est aussi célébré, par le témoignage de saint Augustin, que c'est une coutume reçue des Apôtres de faire prières et vœux pour ceux qui sont étrangers à l'Église, afin que la foi soit donnée aux infidèles, que les adorateurs des idoles soient libérés de l'erreur d'impiété, que les Juifs, la brume de leurs âmes dissipée, reçoivent la lumière de la vérité, que les hérétiques, revenant à la santé, soient instruits dans les préceptes de la doctrine catholique, que les schismatiques, s'étant séparés de la communion de la très sainte mère l'Église, soient de nouveau joints et unis à elle par le nœud de la vraie charité. Or combien grande est la force qu'ont les prières faites de tout cœur pour les hommes de ce genre, il ressort de tant d'exemples de tout genre d'hommes que Dieu chaque jour, arrachés à la puissance des ténèbres, transfère dans le royaume du Fils de sa charité, et, de vases de colère, fait vases de miséricorde. En cela, nul, qui sente droitement, ne peut douter que la supplication des hommes pieux n'ait grande force.
IV. Comment ce bienfait peut s'étendre aussi aux morts. Les prières qui sont faites pour les morts, afin qu'ils soient délivrés du feu du purgatoire, ont découlé de la doctrine des Apôtres ; de quoi il a été assez dit quand nous avons parlé du sacrifice de la messe.
V. La prière d'autrui ne profite pas à ceux qui pèchent jusqu'à la mort. Quant à ceux dont on dit qu'ils pèchent jusqu'à la mort, on n'obtient guère quelque chose par prières et vœux. Néanmoins, c'est le propre de la charité chrétienne de prier pour eux aussi, et de s'efforcer avec des larmes de savoir s'ils peuvent leur rendre Dieu apaisé.
VI. Comment il faut recevoir les exsécrations qu'on lit dans les Écritures.
Quant aux exsécrations des saints hommes, dont ils usent contre les impies, selon la sentence des Pères, il est établi qu'elles sont ou des prédictions
des choses qui doivent arriver à ceux-là, ou employées contre le péché, afin que, les hommes étant saufs, la force du péché périsse.
VII. Quel est l'usage de l'action de grâces. Quant à l'autre partie de la prière, rendons à Dieu les plus grandes grâces pour ses divins et immortels bienfaits, dont il a toujours affecté et affecte chaque jour le genre humain. Mais surtout nous nous acquittons de ce devoir de l'action de grâces à cause de tous les saints, devoir dans lequel nous rendons à Dieu des louanges singulières, à cause de leur victoire et de leur triomphe qu'ils ont, par sa bienveillance, remportés sur tous les ennemis, tant intimes qu'externes.
VIII. Parmi ces félicitations qui sont présentées à Dieu à cause des Saints, laquelle obtient le premier rang dans l'Église. À ceci se rapporte cette première partie de la salutation angélique, quand nous l'utilisons pour prier : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce : le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes. » Car nous célébrons Dieu par des louanges souveraines et dues, et par des actions de grâces, de ce qu'il a comblé la très sainte Vierge de toute l'abondance des dons célestes ; et nous félicitons la Vierge elle-même de cette singulière félicité. Or c'est à juste titre que la sainte Église de Dieu a joint à cette action de grâces aussi des prières et l'imploration de la très sainte Mère de Dieu, afin que nous recourions à elle pieusement et humblement, pour qu'elle nous concilie, nous pécheurs, par son intercession, Dieu, et nous obtienne les biens nécessaires tant à cette vie qu'à la vie éternelle. Donc, nous fils d'Ève exilés, qui habitons cette vallée de larmes, nous devons invoquer assidûment la mère de miséricorde et l'avocate du peuple fidèle, afin qu'elle prie pour nous pécheurs ; et par cette prière lui demander secours et aide, elle dont nul ne peut douter, sinon impiement et criminellement, et qu'elle a de très excellents mérites auprès de Dieu, et la plus haute volonté d'aider le genre humain.
CHAPITRE VI. Qui il faut prier.
À qui doit être principalement adressée la prière. Que Dieu doit être prié et que son nom doit être invoqué, la force même de la nature le dit, innée dans les esprits des hommes ; les divines Lettres ne transmettent pas seulement cela, dans lesquelles il est permis d'entendre Dieu ordonnant (Ps. 49, 15) : « Invoque-moi au jour de la tribulation » ; mais par le nom de Dieu il faut entendre les trois personnes.
II. Les Saints régnant avec le Christ doivent-ils aussi être invoqués. En second lieu, nous recourons aux secours des saints qui sont au ciel ; qu'il faille aussi leur faire des prières, cela est tellement certain
dans l'Église de Dieu, qu'aucun doute ne peut s'élever à ce sujet pour les pieux. Cette question, parce qu'elle a été expliquée séparément en son lieu, nous y renvoyons tant les curés que les autres. Mais afin d'ôter toute erreur des ignorants, il vaudra la peine d'enseigner au peuple fidèle quelle est la différence entre cette manière d'invoquer.
III. Nous implorons Dieu autrement, et autrement les Saints.
Car nous n'implorons pas Dieu et les Saints de la même manière. Car nous prions Dieu afin que lui-même nous donne des biens, ou nous délivre des maux : mais des Saints, parce qu'ils sont en grâce auprès de Dieu, nous demandons qu'ils prennent notre patronage, afin qu'ils nous obtiennent de Dieu les choses dont nous avons besoin. De là nous employons deux formules de prières, quelque peu différentes ; car à Dieu nous disons proprement : « Ayez pitié de nous, Exaucez-nous » : aux Saints : « Priez pour nous. » IV. Comment nous pouvons demander aux Saints qu'ils aient pitié de nous.
Quoiqu'il soit aussi permis, par une autre certaine raison, de demander aux Saints eux-mêmes qu'ils aient pitié de nous ; car ils sont très miséricordieux, c'est pourquoi nous pouvons les prier, afin qu'émus par la misère de notre condition, ils nous aident auprès de Dieu par leur grâce et leur intercession. En ce lieu il faut surtout se garder de tous qu'on n'attribue à qui que ce soit d'autre ce qui est propre à Dieu ; bien plus, quand quelqu'un prononce l'oraison dominicale devant l'image d'un Saint, qu'il pense alors qu'il lui demande de prier avec lui, et de demander pour lui ce que contient la formule de l'oraison dominicale, et soit enfin son interprète et son intercesseur auprès de Dieu. Car saint Jean l'Apôtre, dans l'Apocalypse, a enseigné qu'ils s'acquittent de cet office.
CHAPITRE VII. De la Préparation à employer.
I. Par quelles vertus surtout l'âme doit être préparée à la prière.
Il y a dans les divines Lettres : « Avant la prière, prépare ton âme, et ne sois pas comme un homme qui tente Dieu. » Car il tente Dieu, celui qui, alors qu'il prie bien, agit mal, et, alors qu'il parle avec Dieu, son âme s'éloigne des prières. C'est pourquoi, comme il importe tellement avec quelle disposition d'âme chacun adresse à Dieu ses prières, que les curés transmettent les voies des prières aux pieux auditeurs. Le premier degré donc vers la prière sera une âme vraiment humble et abaissée, avec la reconnaissance aussi des crimes ; par lesquels crimes celui qui s'approche de Dieu comprenne
qu'il est non seulement indigne d'obtenir quoi que ce soit de Dieu, mais même de venir en sa présence pour prier. De cette préparation les divines Lettres font très souvent mention, lesquelles disent aussi : « Il a regardé sur la prière des humbles, et n'a pas méprisé leurs prières » ; de même : « La prière de celui qui s'humilie pénétrera les nuées. » Mais aux pasteurs instruits se présenteront des lieux innombrables qui concordent dans cette sentence ; c'est pourquoi nous nous dispensons d'en rappeler plusieurs de manière non nécessaire. Seulement, les deux exemples que nous avons touchés ailleurs, et que nous ne passerons pas sous silence même en cette partie, parce qu'ils conviennent à cette matière. Il y a ce publicain très connu qui, se tenant loin, n'osait lever les yeux de terre. Il y a aussi cette femme pécheresse qui, émue par la douleur, arrosa de larmes les pieds du Christ Seigneur. L'un et l'autre a déclaré combien l'humilité chrétienne donne de poids à la prière. Suit une certaine angoisse dans le souvenir des fautes, ou au moins quelque sentiment de douleur, pour la raison que nous ne pouvons en être douloureusement affectés. L'une et l'autre, ou au moins l'une, si elle n'est pas employée par le pénitent, le pardon ne peut être obtenu.
II. Quels crimes surtout doivent être évités par celui qui veut prier avec fruit.
Mais comme il y a certains crimes qui empêchent surtout Dieu, dans la prière, d'accéder à notre demande, comme les meurtres et la violence infligée : il faut abstenir les mains de cette cruauté et violence. De ce forfait Dieu parle ainsi par la bouche d'Isaïe : « Quand vous étendrez vos mains, je détournerai mes yeux de vous, et quand vous multiplierez la prière, je ne l'exaucerai pas ; car vos mains sont pleines de sang. » Il faut fuir la colère et la discorde, qui empêchent grandement aussi que les prières ne soient entendues. À leur sujet il y a cette parole de l'Apôtre : « Je veux que les hommes prient en tout lieu, levant des mains pures, sans colère et dispute. » Il faut veiller en outre à ne pas nous montrer implacables envers quelqu'un pour une injure ; car, ainsi affectés, nous ne pourrons amener Dieu par nos prières à nous pardonner. « Car quand vous vous tiendrez », dit-il lui-même, « pour prier, remettez si vous avez quelque chose » ; et : « Si vous ne remettez pas aux hommes : votre Père ne vous remettra pas non plus vos péchés. » Il faut se garder aussi d'être durs et inhumains envers les nécessiteux. Car c'est aux hommes de cette sorte que s'adresse cette parole : « Celui qui bouche son oreille au cri du pauvre, criera lui-même et ne sera pas exaucé. » Que dirons-nous de l'orgueil ? combien il offense Dieu, en est témoin cette parole : « Dieu résiste aux superbes,
mais aux humbles il donne la grâce. » Que dirons-nous du mépris des oracles divins ? contre lequel se dresse ce mot de Salomon : « Celui qui détourne ses oreilles, afin de ne pas entendre la loi : sa prière sera exécrable. » En ce lieu cependant n'est pas exclue la supplication pour une injure commise, pour un meurtre, pour la colère, pour la dureté envers les pauvres, pour l'orgueil, pour le mépris de la prière divine, et enfin pour les autres crimes, si le pardon est demandé.
III. De la foi en Dieu, qui est jugée nécessaire à la prière.
Or, à cette préparation de l'âme aussi la foi est nécessaire, sans laquelle il n'y a ni connaissance de la toute-puissance du Père suprême, ni de sa miséricorde, d'où naît cependant la confiance de celui qui prie ; comme l'a enseigné le Christ Seigneur lui-même : « Tout, » dit-il, « ce que vous demanderez dans la prière en croyant, vous le recevrez. » De cette sorte de foi saint Augustin écrit sur les paroles du Seigneur : « Si la foi manque, la prière a péri. » C'est donc le principal pour bien prier, ce qui a déjà été dit, que nous soyons fermes et fixés dans la foi, ce que l'Apôtre montre à contrario : « Comment invoqueront-ils celui en qui ils n'ont pas cru ? » C'est pourquoi il faut que nous croyions pour pouvoir prier, et pour que la foi elle-même ne nous fasse pas défaut, cette foi par laquelle nous prions salutairement. Car c'est la foi qui répand les prières ; les prières font qu'une fois tout doute ôté, la foi soit stable et ferme. Dans cette sentence saint Ignace exhortait ceux qui s'approchaient de Dieu pour prier : « N'aie pas l'âme dans le doute dans la prière ; bienheureux celui qui n'a pas douté. » C'est pourquoi, pour obtenir ce que nous voulons de Dieu, la foi apporte un très grand poids, ainsi que l'espérance certaine d'obtenir ; ce dont avertit saint Jacques : « Qu'il demande dans la foi, n'hésitant en rien. »
IV. Quelles choses peuvent nous amener à la foi d'obtenir ce que nous demandons dans la prière.
Il y a beaucoup de choses qui doivent nous donner confiance dans ce devoir de la prière. Il y a la volonté et la bienveillance de Dieu envers nous bien connue, quand il nous ordonne de l'appeler Père, afin que nous comprenions que nous sommes ses fils. Il y a le nombre presque infini de ceux qui ont fléchi Dieu par la prière. Il y a le suprême intercesseur, qui nous est toujours présent, le Christ Seigneur, dont il est ainsi parlé chez saint Jean : « Si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste ; et il est lui-même propitiation pour nos péchés. » De même Paul Apôtre : « Le Christ Jésus, qui est mort, bien plus, qui est aussi ressuscité, qui est à la droite de Dieu, qui intercède aussi pour nous. » De même à Timothée :
« Il n'y a qu'un Dieu, un médiateur entre Dieu et les hommes, l'homme Christ Jésus. » Puis aux Hébreux : « D'où il a dû être rendu semblable en tout à ses frères, afin qu'il devienne miséricordieux, et fidèle pontife envers Dieu. » C'est pourquoi, quoique nous soyons indignes d'obtenir : cependant, par l'excellente dignité de l'intercesseur et suppliant Jésus-Christ, nous devons espérer et avoir grandement confiance que Dieu nous accordera tout ce que par lui nous aurons demandé comme il faut. V. Le Saint-Esprit est l'auteur de nos prières. Enfin l'auteur de notre prière est le Saint-Esprit, sous la conduite duquel il est nécessaire que nos prières soient entendues. Car nous avons reçu « l'Esprit d'adoption des fils, dans lequel nous crions : Abba, Père », lequel Esprit certes aide notre infirmité et notre ignorance dans cette charge de prier. Bien plus, il est dit : « Lui-même demande pour nous par des gémissements inénarrables. »
VI. Comment nous devons être aidés dans la foi pour obtenir les bienfaits de Dieu.
Que si quelques-uns chancellent parfois, et ne se sentent pas assez fermes dans la foi : qu'ils usent de cette parole des Apôtres : « Seigneur, augmente en nous la foi » ; et de celle de cet aveugle : « Aide mon incrédulité. » Mais alors surtout, vigoureux par la foi et l'espérance, nous obtiendrons de Dieu tout ce que nous souhaitons, lorsque nous conformerons à la loi et à la volonté de Dieu lui-même toute notre pensée, action et prière. « Si vous demeurez », dit-il, « en moi, et que mes paroles demeurent en vous : tout ce que vous voudrez, vous le demanderez, et cela vous sera fait. » Quoique, pour cette faculté d'obtenir tout de Dieu, soit surtout nécessaire, comme nous l'avons dit auparavant, l'oubli des injures, et la bienveillance et la bonne volonté bienfaisante envers le prochain.
CHAPITRE VIII. Quelle manière est requise dans la prière.
I. Il faut enseigner au peuple la meilleure manière de prier, et ce qu'est prier en esprit et en vérité.
Or il importe surtout de quelle manière nous usons des saintes prières ; car, bien que la prière soit un bien salutaire, cependant, si elle n'est pas employée droitement, elle ne profite nullement ; car ce que nous demandons, nous ne l'obtenons souvent pas, comme dit saint Jacques, pour cette raison, parce que nous demandons mal. C'est pourquoi les curés enseigneront au peuple fidèle quelle est la meilleure manière de bien demander, et de prier en privé et en public.
Ces préceptes de la prière chrétienne ont été transmis par la discipline du Christ Seigneur. Il faut donc prier « en esprit et en vérité ». Car le Père céleste cherche de tels hommes qui l'adorent en esprit et en vérité ; or celui-là prie de cette manière qui emploie un intime et ardent zèle de l'âme ; de cette manière spirituelle de prier nous n'excluons pas la manière vocale. Néanmoins, nous estimons qu'on doit à juste titre attribuer la primauté à cette obsécration qui procède d'une âme véhémente : Dieu, à qui sont ouvertes les pensées cachées des hommes, l'entend, même si elle n'est pas proférée par la bouche. Il a entendu les prières intimes d'Anne, qui fut la mère de Samuel, dont nous lisons qu'elle pria en pleurant, ne remuant que les lèvres. David a prié de cette manière ; car il dit : « Mon cœur t'a dit : ma face t'a cherché. » Des exemples de ce genre se présentent partout à ceux qui lisent les divins livres.
II. Quel est l'usage principal de la prière vocale. Or la prière vocale a sa propre utilité et nécessité. Car elle enflamme le zèle de l'âme, et embrase la religion de celui qui prie, ce que saint Augustin a écrit à Proba de cette manière : « Parfois par des paroles et d'autres signes, pour augmenter le saint désir, nous nous excitons nous-mêmes avec plus d'ardeur. » Nous sommes parfois contraints, par une véhémente convoitise de l'âme et piété, d'exprimer notre sentiment par des paroles ; car, alors que l'âme exulte de joie, il est juste aussi que la langue exulte, et il nous convient vraiment de faire ce sacrifice complet de l'âme et du corps, coutume de prier des Apôtres dont nous connaissons qu'elle fut telle, par les Actes et par l'Apôtre en beaucoup de lieux.
III. L'office de la voix n'est pas pareillement nécessaire dans la prière privée et dans la publique.
Mais puisque la manière de prier est double, privée et publique : nous usons de la prononciation pour la prière privée, afin qu'elle favorise le zèle intime et la piété ; dans la prière publique, qui a été instituée pour exciter la religion du peuple fidèle, à des temps certains et fixés, on ne peut en aucune manière se passer de l'office de la langue.
IV. Seuls les chrétiens prient en esprit, et ne doivent pas refuser les longues prières.
Or cette coutume de prier en esprit, propre aux hommes chrétiens, les infidèles ne la cultivent nullement ; au sujet desquels on peut entendre le Christ Seigneur parler ainsi : « En priant, ne parlez pas beaucoup, comme les païens ; car ils pensent qu'à cause de leur abondance de paroles, ils seront exaucés. Ne leur soyez donc pas semblables ; car votre Père sait ce qui vous est nécessaire, avant que vous ne le lui demandiez. » Cependant, bien qu'il défende la loquacité, il ne rejette nullement les longues prières, qui procèdent d'un
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véhément et durable zèle de l'âme ; tant s'en faut qu'il les rejette, qu'il nous exhorte même par son propre exemple à cette manière, lui qui non seulement consuma des nuits dans la prière, mais répéta même trois fois le même discours. Il faut donc seulement établir que Dieu n'est nullement fléchi par le son vain des paroles.
V. Le Seigneur rejette les prières des hypocrites. Et les hypocrites ne prient pas non plus de tout cœur, de la fréquentation desquels le Christ Seigneur nous détourne en ce sens : « Quand vous priez, vous ne serez pas comme les hypocrites, qui aiment prier debout dans les synagogues et aux coins des places, pour être vus des hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Mais toi, quand tu prieras, entre dans ta chambre, et, la porte fermée, prie ton Père dans le secret, et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. » La chambre, dont il est dit en ce lieu, peut être rapportée au cœur de l'homme ; qu'il ne suffit pas d'entrer, mais qu'il faut en outre fermer, afin que rien ne pénètre et n'afflue dans les âmes de l'extérieur par quoi l'intégrité de la prière puisse être violée ; car alors le Père céleste, qui voit le plus les esprits et les pensées cachées de tous, accède à la demande de celui qui prie.
VI. Si ce que nous demandons est différé plus longtemps, il ne faut cependant pas
cesser cet exercice de piété.
La prière requiert en outre l'assiduité, dont combien grande est la force, le Fils de Dieu le montre par l'exemple de ce juge qui, bien que « ne craignant pas Dieu, ni ne respectant l'homme », vaincu par l'assiduité et la diligence de la veuve, accéda à sa demande. C'est pourquoi il faut faire assidûment des prières à Dieu, et il ne faut pas imiter ceux qui, priant une ou deux fois, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, se lassent dans la prière ; car il ne doit y avoir aucune lassitude de cette charge, ce que nous enseigne l'autorité du Christ Seigneur et de l'Apôtre. Que si parfois la volonté vient à y défaillir, demandons à Dieu par des prières la force de persévérer.
VII. Le Christ, si nous voulons demander quelque chose au Père céleste, a ordonné
que cela soit demandé en son nom.
Le Fils de Dieu veut aussi que notre prière parvienne au Père en son nom ; laquelle, par son mérite et la grâce de l'intercesseur, acquiert ce poids qu'elle soit entendue du Père céleste. Car voici sa parole chez saint Jean : « En vérité, en vérité je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera. Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine » ; et de nouveau : « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai. »
Catechismus, Conc. Trid.
VIII. La ferveur des Saints dans la prière doit être imitée, et à la demande doit être ajoutée l'action de grâces.
Imitons l'ardent zèle des saints hommes, qu'ils employaient en priant. Joignons l'action de grâces à la prière, à l'exemple des Apôtres, qui conservèrent cette coutume perpétuellement, comme on peut le voir chez l'Apôtre.
IX. Pour que la prière soit fervente et efficace, il faut employer le jeûne
et l'aumône.
Joignons à la prière le jeûne et l'aumône. Le jeûne certes est très grandement associé à la prière ; car ceux qui sont chargés de nourriture et de boisson, leur esprit est accablé de telle sorte qu'ils ne peuvent ni regarder Dieu, ni considérer ce que veut la prière. Suit l'aumône, qui a elle aussi une grande association avec la prière. Car qui, ayant la faculté de faire du bien à celui qui vit de la miséricorde d'autrui, et n'aidant pas son prochain et son frère, oserait se dire doué de charité ? ou de quelle bouche celui qui est dépourvu de charité implorera-t-il le secours de Dieu ? à moins qu'alors il ne demande le pardon du péché, et ne supplie humblement Dieu pour la charité. C'est pourquoi il a été disposé par Dieu que l'on pourvût au salut des hommes par ce triple remède. Car puisqu'en péchant ou nous offensons Dieu, ou nous violons les prochains, ou nous nous blessons nous-mêmes : par les saintes prières nous rendons Dieu apaisé ; par l'aumône nous rachetons les offenses envers les hommes ; par le jeûne nous lavons les souillures propres de notre vie. Et quoique chacun de ces remèdes profite à tous les genres de crimes, cependant ils sont proprement disposés et adaptés à chacun des péchés que nous avons dits. CHAPITRE IX. Du préambule de l'Oraison dominicale.
Notre Père, qui es aux cieux.
I. Pourquoi le Christ a voulu qu'au début de cette prière nous employions plutôt le nom de Père que celui de Seigneur ou de Juge.
Puisque cette formule de la prière chrétienne, transmise par Jésus-Christ, a cette vertu que, avant d'en venir aux prières et aux demandes, nous devons user de certaines paroles en guise de préambule, par lesquelles, nous approchant pieusement de Dieu, nous puissions le faire avec plus de confiance : il est du devoir des curés d'expliquer ces paroles distinctement et clairement, afin que le peuple pieux s'avance vers la prière avec plus d'empressement et comprenne qu'il va traiter avec Dieu son Père. Or ce préambule, si l'on en considère les paroles, est extrêmement bref ; si l'on en pèse le contenu, il est très grave et très plein de mystères. Et la première parole, que par l'ordre et l'institution de Dieu nous employons dans cette prière, est « Père ». Car bien que notre Sauveur eût pu commencer cette divine oraison par quelque terme ayant davantage de majesté, comme par exemple celui de Créateur ou de Seigneur, il a cependant laissé de côté ceux-ci, qui auraient pu en même temps nous inspirer de la crainte ; et il a choisi celui qui, à ceux qui prient et demandent quelque chose à Dieu, concilie l'amour et la confiance. Quoi en effet de plus doux que le nom de père ? qui retentit d'indulgence et de charité.
II. Quelle est la première raison pour laquelle les hommes appellent ici Dieu, à juste titre, leur Père.
Quant aux raisons pour lesquelles le nom de Père convient à Dieu, la faculté d'instruire le peuple fidèle en fournira à partir des lieux de la création, du gouvernement et de la rédemption. Car puisque Dieu a créé l'homme à son image, et qu'il n'a pas conféré cela aux autres êtres animés, à cause de ce don singulier dont il a orné l'homme, il est à juste titre appelé Père dans les divines Écritures de tous les hommes, non seulement des fidèles mais aussi des infidèles. (Dt 32, 6.)
III. Quelle est la seconde raison pour laquelle Dieu est dit Père des hommes.
Du gouvernement, il pourra tirer un argument : en pourvoyant et en veillant à l'utilité des hommes par un mode particulier de sollicitude et de providence, Dieu nous témoigne sa charité paternelle. Mais pour que, dans le développement de cet argument, il fasse mieux reconnaître la sollicitude paternelle de Dieu envers les hommes, il semble qu'il faille dire quelque chose de la garde des anges, sous la tutelle desquels se trouvent les hommes.
IV. Par la providence de Dieu cette charge a été donnée aux anges, de garder le genre humain.
En effet, par la providence de Dieu a été donnée cette charge aux anges, de garder le genre humain et d'être auprès de chacun des hommes, afin qu'ils ne reçoivent aucun dommage trop grave. Car de même que les parents, si leurs enfants doivent faire route par un chemin hostile et dangereux, leur adjoignent des gardiens et des secours contre les périls, ainsi le céleste Parent, dans ce voyage par lequel nous tendons vers la patrie céleste, a préposé à chacun de nous des anges, par l'aide et la diligence desquels, protégés, nous évitions secrètement les pièges préparés par les ennemis et repoussions les attaques terribles lancées contre nous, et sous leur conduite nous tenions le droit chemin, de peur que quelque erreur ne nous soit objectée par l'adversaire trompeur, qui puisse nous écarter de la voie qui mène au ciel.
V. Par quels arguments nous comprenons clairement la grandeur de l'utilité
qui revient aux hommes de la garde des anges.
Combien d'utilité comporte cette sollicitude et cette providence singulière de Dieu à l'égard des hommes, dont la fonction et l'administration ont été confiées aux anges, dont la nature est moyenne et interposée entre Dieu et les hommes : cela apparaît par les exemples dont les lettres divines fournissent abondance, lesquelles attestent que souvent, par la bonté de Dieu, il est arrivé que, à la vue des hommes, les anges aient accompli des choses merveilleuses, par lesquelles nous soyons avertis que d'innombrables choses de ce genre, qui ne tombent pas sous nos yeux, sont accomplies par les anges gardiens de notre salut, de manière utile et salutaire. « L'ange Raphaël », compagnon de Tobie et guide du voyage qui lui fut adjoint par la volonté divine, le conduisit et le ramena sain et sauf ; il l'aida à ne pas être dévoré par un énorme poisson, et lui montra quelle vertu il y avait dans le foie, le fiel et le cœur de ce poisson. C'est lui qui chassa le démon et, ayant lié et entravé son pouvoir pour qu'il ne pût nuire à Tobie, opéra ainsi. C'est lui qui enseigna au jeune homme le droit et l'usage véritables et légitimes du mariage ; c'est lui qui rendit la lumière au père de Tobie privé de la vue.
VI. De l'ange par lequel saint Pierre fut délivré de prison.
L'ange, de même, qui fut libérateur du prince des Apôtres, fournira une matière abondante pour instruire le pieux troupeau de l'admirable fruit de la sollicitude et de la garde des anges, quand les curés montreront comment l'ange illumina les ténèbres de la prison et, touchant le flanc de Pierre, le réveilla du sommeil, rompit les chaînes, brisa les liens, l'avertit de se lever et de le suivre après avoir pris ses sandales et le reste de son vêtement ; quand ils enseigneront comment par le même ange Pierre fut librement conduit hors de la prison à travers les gardes et, la porte enfin ouverte, placé en lieu sûr. De tels exemples, comme nous l'avons dit, l'histoire des saintes lettres est pleine ; par lesquels nous comprenons combien grande est la force des bienfaits que Dieu confère aux hommes par le ministère et l'entremise des anges, qui sont envoyés non seulement pour quelque affaire certaine et particulière, mais préposés dès notre premier commencement à notre sollicitude, et placés pour la garde du salut de chacun des hommes. À cette diligence de doctrine suivra cette utilité, que les esprits des auditeurs soient élevés, et excités à reconnaître et à vénérer la paternelle sollicitude et providence de Dieu à leur égard.
VII. Par quelle autre raison les hommes fidèles reconnaissent la paternelle
sollicitude de Dieu envers les hommes.
Or en ce lieu le curé recommandera et surtout prêchera les richesses de la bonté de Dieu envers le genre humain, que, bien que depuis le premier parent de notre race et depuis le péché jusqu'à ce jour, nous l'ayons offensé par d'innombrables crimes et forfaits, il conserve néanmoins pour nous sa charité, et ne dépose pas cette sollicitude particulière qu'il a pour nous. Si quelqu'un estime qu'il oublie les hommes, il est insensé, et lance contre Dieu un outrage très indigne. Dieu s'irrite contre Israël à cause du blasphème de ce peuple, qui s'estimait délaissé par le secours céleste. Il est en effet dit dans l'Exode : « Ils tentèrent le Seigneur, disant : Le Seigneur est-il avec nous, ou non ? » et chez Ézéchiel Dieu s'enflamme contre le même peuple, parce qu'il avait dit : « Le Seigneur ne nous voit pas ; le Seigneur a abandonné la terre. » Donc les fidèles doivent être détournés, par ces autorités, de cette opinion nefande, selon laquelle il pourrait arriver que Dieu oubliât les hommes. Dans ce sens, il est permis d'entendre le peuple d'Israël se plaindre de Dieu chez Isaïe, et Dieu réfuter par une comparaison bienveillante sa plainte insensée contre lui. Il est en effet écrit là : « Sion a dit : le Seigneur m'a abandonnée, et le Seigneur m'a oubliée. » À quoi Dieu répond : « Est-ce qu'une femme peut oublier son petit enfant, pour ne pas avoir pitié du fils de ses entrailles ? et quand bien même elle l'aurait oublié, moi cependant je ne t'oublierai pas ; voici, je t'ai inscrite dans mes mains. »
VIII. Par l'exemple du premier parent la bonté de Dieu envers nous est démontrée.
Lieux où, bien que cela soit confirmé avec évidence, néanmoins, afin qu'on persuade profondément au peuple fidèle qu'aucun temps ne peut arriver où Dieu dépose la mémoire des hommes, où il ne leur témoigne les offices de sa charité paternelle : les curés prouveront cette vérité par l'exemple très clair des premiers hommes qui, après avoir négligé et violé l'ordre de Dieu, quand tu les entends accusés avec amertume et condamnés par cette terrible sentence : « Maudite soit la terre dans ton œuvre ; tu en tireras ta nourriture dans les labeurs tous les jours de ta vie, elle fera germer pour toi des épines et des chardons, et tu mangeras les herbes de la terre », quand tu les vois chassés du Paradis, et, afin que toute espérance de retour soit ôtée, quand tu lis qu'à l'entrée du Paradis fut placé un Chérubin tenant un glaive enflammé et mobile, quand tu comprends qu'ils furent tourmentés par Dieu vengeant son injure, par des afflictions intimes et externes : ne penserais-tu pas que c'en est fini de l'homme ? ne croirais-tu pas qu'il n'est pas seulement dépouillé du secours divin, mais encore exposé à toute injure ? Et pourtant, au milieu de si grands indices de la colère et de la vengeance divines, s'est levée une certaine lumière de la charité de Dieu envers eux. « Il fit » en effet, dit-il, « le Seigneur Dieu pour Adam et sa femme des tuniques de peaux, et il les en vêtit » ; ce qui fut un très grand argument que jamais en aucun temps Dieu ne ferait défaut aux hommes.
IX. Qu'aucun crime des hommes, si grand soit-il, ne peut épuiser la bonté de Dieu.
La force de cette même sentence, — « que l'amour de Dieu n'est épuisé par aucune injure des hommes », — David l'a exprimée par ces paroles : « Dieu retiendra-t-il ses miséricordes dans sa colère ? »
Habacuc a exposé cela en s'adressant à Dieu, quand il dit : « Quand tu seras en colère, tu te souviendras de ta miséricorde. » Michée l'a déclaré ainsi : « Quel Dieu est semblable à toi, qui ôtes l'iniquité, et transfères le péché des restes de ton héritage ? il ne laissera plus éclater sa fureur, parce qu'il aime la miséricorde. » La chose est absolument ainsi ; quand nous nous jugeons les plus perdus, et dépouillés de la protection de Dieu, alors plus que jamais, selon son immense bonté, Dieu nous cherche et prend soin de nous ; car il retient dans sa colère le glaive de la justice, et ne cesse de répandre les inépuisables trésors de sa miséricorde.
X. Quelle est la troisième raison par laquelle Dieu manifeste avec surabondance le bienfait de sa charité paternelle envers le genre humain.
Grande donc est la force de la création et du gouvernement pour déclarer la raison singulière de Dieu dans l'amour et la protection du genre humain. Mais cependant cette œuvre de racheter l'homme se distingue tellement parmi les deux précédentes, que le très bienfaisant Dieu, notre Parent, a illustré par ce troisième bienfait la suprême bonté envers nous, portée au comble. C'est pourquoi le curé transmettra à ses fils spirituels, et inculquera assidûment à leurs oreilles, cette très éminente charité de Dieu envers nous, afin qu'ils comprennent que, parce qu'ils ont été rachetés, ils sont devenus d'une façon admirable enfants de Dieu ; « il leur a donné », dit Jean, « le pouvoir de devenir enfants de Dieu » ; et : « Ils sont nés de Dieu. » C'est pourquoi le baptême, que nous avons comme premier gage et monument de la rédemption, est appelé sacrement de régénération : car par lui nous naissons enfants de Dieu. Car le Seigneur lui-même dit : « Ce qui est né de l'Esprit est esprit » ; et : « Il vous faut naître de nouveau. » De même l'Apôtre Pierre : « Régénérés non d'une semence corruptible, mais incorruptible, par la parole du Dieu vivant. »
XI. Par un bienfait singulier de Dieu, par la rédemption, nous avons été faits enfants de Dieu.
Par le poids de cette rédemption, nous avons aussi reçu le Saint-Esprit, et avons été jugés dignes de la grâce de Dieu. Par ce don, nous sommes adoptés comme enfants de Dieu ; comme l'Apôtre Paul l'a écrit aux Romains : « Vous n'avez pas reçu un esprit de servitude pour retomber dans la crainte, mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants, dans lequel nous crions : Abba, Père. » La force et l'efficacité de cette adoption, saint Jean les explique de cette manière : « Voyez quelle charité le Père nous a donnée, que nous soyons appelés et soyons enfants de Dieu. »
XII. Ce que les chrétiens, devenus désormais enfants de Dieu, après avoir reçu tant d'offices de la charité paternelle, doivent en retour rendre au Père.
Cela exposé, il faut avertir le peuple fidèle de ce que lui-même doit en retour au très aimant Père Dieu, afin qu'il comprenne quel amour et quelle piété, quelle obéissance et quelle vénération il doit rendre à son Créateur, à son Gouverneur et à son Rédempteur, avec quelle espérance et quelle confiance il faut l'invoquer. Mais pour instruire l'ignorance, et pour redresser la perversité du jugement de ceux qui, si d'aventure, estiment que seules les choses favorables et le cours prospère de la vie sont un argument que Dieu nous conserve son amour, tandis que les choses adverses et les calamités, quand nous sommes éprouvés par Dieu, sont le signe d'une disposition hostile envers nous et d'une volonté divine totalement détournée de nous : il faudra démontrer que, lorsque la main du Seigneur nous touche, le Seigneur ne le fait nullement d'une manière hostile, mais qu'il guérit en frappant, et que la plaie qui vient de Dieu est un remède. Car il châtie les pécheurs, afin que par cette discipline il les rende meilleurs, et par une correction présente il les rachète de la perdition éternelle. Car il visite certes nos iniquités avec la verge, et nos péchés avec des coups, mais il ne nous retire pas sa miséricorde. C'est pourquoi les fidèles doivent être avertis, afin que dans un tel châtiment ils reconnaissent la charité paternelle de Dieu, et qu'ils aient en mémoire et à la bouche ce qui est dit chez le très patient Job : « Lui-même blesse, et guérit ; il frappe, et ses mains soigneront » ; qu'ils s'approprient ce que, sous la personne du peuple israélite, écrivit Jérémie : « Tu m'as châtié, et j'ai été instruit comme un jeune taureau indompté. Convertis-moi, et je me convertirai : car tu es le Seigneur mon Dieu » ; qu'ils se proposent l'exemple de Tobie qui, lorsque dans cette plaie de cécité il avait senti la main paternelle de Dieu le frappant, s'écria : « Je te bénis, Seigneur Dieu d'Israël, parce que tu m'as châtié, et tu m'as sauvé. »
XIII. Qu'il faut inculquer aux fidèles que Dieu ne nous oublie jamais.
En cela il faut surtout prendre garde que les fidèles, bien qu'ils soient affectés de quelque incommodité, et affligés de quelque calamité, n'estiment pas que Dieu l'ignore ; car lui-même dit : « Un cheveu de votre tête ne périra pas. » Bien plus, qu'ils se consolent eux-mêmes par ce consolant oracle divin qui a été dit dans l'Apocalypse : « Moi, ceux que j'aime, je les reprends et les châtie. » Qu'ils trouvent leur repos dans l'exhortation de l'Apôtre aux Hébreux : « Mon fils, ne néglige pas la discipline du Seigneur ; et ne te lasse pas d'être repris par lui : car celui que le Seigneur aime, il le châtie ; et il flagelle tout fils qu'il reçoit. — Que si vous êtes hors de la discipline, donc vous êtes des bâtards et non des fils. — Nous avons eu pour instructeurs les pères de notre chair, et nous les respections : n'obéirons-nous pas beaucoup plus au Père des esprits, et nous vivrons ? »
Notre.
XIV. Pourquoi il nous est commandé d'appeler ici Dieu « notre » Père, par un mot pluriel.
Lorsque chacun en particulier invoque le Père, et l'appelle « nôtre », nous sommes enseignés que, par le don et le droit de l'adoption divine, il s'ensuit nécessairement que tous les fidèles sont frères et doivent s'aimer fraternellement entre eux. « Tous en effet, dit-il, vous êtes frères. » — Car il n'y a qu'un seul Père qui est dans les cieux. C'est pourquoi aussi, dans les Épîtres, les Apôtres appellent « frères » tous les fidèles. De là découle également cette conséquence nécessaire, que par la même adoption de Dieu non seulement tous les fidèles sont unis entre eux par une parenté fraternelle, mais, parce que l'homme est le Fils unique engendré de Dieu, ils sont aussi appelés ses frères, et le sont. Car dans l'Épître aux Hébreux, parlant du Fils de Dieu, l'Apôtre a écrit : « Il ne rougit pas de les appeler frères, disant : j'annoncerai ton nom à mes frères » ; ce que, bien longtemps auparavant, David avait prédit au sujet du Christ Seigneur. Et le Christ lui-même parle ainsi aux femmes chez l'Évangéliste : « Allez, annoncez à mes frères qu'ils aillent en Galilée ; ils me verront là. » Et il est constant que cela fut dit par lui alors qu'il avait déjà été ressuscité des morts et avait obtenu l'immortalité, afin que personne ne pense que cette parenté fraternelle a été dissoute par sa résurrection et son ascension au ciel. Tant s'en faut en effet que la résurrection du Christ ait rompu cette union et cette charité, que, de ce siège de majesté et de gloire, lorsqu'il jugera tous les hommes de toutes mémoires, nous avons reçu que les « plus petits » des fidèles doivent être appelés par lui du nom de « frères ».
XV. Pour quelle raison les fidèles sont comptés parmi les frères du Christ.
Comment peut-il se faire que nous ne soyons pas « frères du Christ », dont nous sommes dits cohéritiers ? Il est en effet « le premier-né » lui-même, constitué « héritier de toutes choses » ; et nous, engendrés en seconde place, ses cohéritiers selon la mesure des dons célestes, selon la proportion de la charité avec laquelle nous nous sommes offerts comme ministres et coopérateurs du Saint-Esprit, sous l'impulsion duquel nous sommes poussés et enflammés à la vertu et aux actions salutaires, afin que, appuyés sur sa grâce, nous descendions courageusement dans le combat du salut ; et, celui-ci conduit sagement et constamment jusqu'au bout, et le temps de cette vie achevé, nous recevions du céleste Parent la juste récompense de la couronne, établie pour tous ceux qui auront tenu le même cours. « Car, dit l'Apôtre, Dieu n'est pas injuste au point d'oublier notre œuvre et notre dilection. »
XVI. De quelle manière nous devons prier les uns pour les autres, et tous
nous considérer mutuellement comme frères.
Avec quelle sincérité nous devions prononcer cette parole « Notre », c'est la sentence de saint Chrysostome qui nous le déclare, lui qui dit que Dieu écoute volontiers le chrétien, priant non seulement pour soi, mais pour autrui ; car prier pour soi est de la nature, pour autrui de la grâce : pour soi la nécessité nous y contraint, pour autrui la charité fraternelle nous y exhorte. À quoi il ajouta ceci : Plus agréable à Dieu est cette prière que la charité fraternelle recommande, que celle qui est prononcée par la nécessité de la chose. Dans une si grande matière de prière salutaire, le curé doit avertir et exhorter tous les hommes, de tout âge, de tout sexe, de tout ordre, afin que, se souvenant de cette parenté fraternelle commune, ils se comportent avec courtoisie et fraternité, et ne se préfèrent pas insolemment les uns aux autres. Car bien que dans l'Église de Dieu il y ait divers degrés d'offices, cependant cette variété de degrés et de charges ne supprime nullement le lien de la parenté fraternelle ; de même que, dans le corps humain, l'usage varié et la fonction diverse des membres ne font rien pour qu'à cause de cela telle ou telle partie du corps perde la fonction et le nom de membre.
XVII. Pour quelles raisons les chrétiens sont unis par un si grand lien de parenté.
Propose-toi celui qui possède la puissance royale ; celui-là donc, s'il est fidèle, n'est-il pas frère de tous ceux qui sont contenus dans la communion de la foi chrétienne ? Assurément. Pourquoi cela ? Parce que ce n'est pas un autre Dieu, celui dont sont nés les riches et les rois, qu'un autre, dont sont issus les pauvres et ceux qui sont sous le pouvoir des rois, mais un seul Dieu, Parent et Seigneur de tous. C'est pourquoi il y a une seule noblesse spirituelle pour l'origine de tous, une seule dignité, une seule splendeur de race, puisque tous, nés du même Esprit, du même sacrement de la foi, nous sommes enfants de Dieu, et cohéritiers du même héritage. Et en vérité les hommes opulents et puissants n'ont pas un autre Christ Dieu, et les plus modestes et les infimes un autre ; ils n'ont pas été initiés à d'autres sacrements, et n'attendent pas un autre héritage du royaume céleste. Nous sommes tous frères, et, comme le dit l'Apôtre aux Éphésiens, « nous sommes membres du corps du Christ, de sa chair, et de ses os ». Ce que le même Apôtre signifie dans l'Épître aux Galates : « Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Car, vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n'y a plus ni Juif, ni Grec ; il n'y a plus ni esclave, ni libre ; il n'y a plus ni homme, ni femme : car tous vous êtes un dans le Christ Jésus. » Cela doit être traité soigneusement par les pasteurs des âmes, et ils doivent s'arrêter savamment sur cette sentence ; car c'est un lieu accommodé non moins à affermir et à élever les pauvres et les hommes abjects, qu'à réprimer et comprimer l'arrogance des riches et des puissants. Afin de remédier à cet inconvénient des hommes, l'Apôtre pressait cette charité fraternelle, et l'inculquait aux oreilles des fidèles.
XVIII. Ce que le chrétien, lorsqu'il prononcera ce début de la prière, « Notre
Père », doit méditer.
Lors donc, chrétien, que tu vas adresser à Dieu ces prières, souviens-toi que tu t'approches comme un fils de Dieu ton Père. C'est pourquoi, lorsque tu commences la prière, et prononces ce « Notre Père », considère en quel état la suprême bonté de Dieu t'a élevé, lui qui a ordonné non comme un serviteur d'aller vers son maître, malgré lui et craintif, mais de recourir à lui comme un fils auprès de son père, volontaire et en sécurité. Dans cette mémoire et cette pensée, considère avec quel zèle et quelle piété tu dois à ton tour prier. Car il faut que tu t'efforces de te montrer tel qu'il convient d'être un fils de Dieu, c'est-à-dire que ta prière et tes actions ne soient pas indignes du divin lignage dont le très bienfaisant Dieu a voulu te juger digne. À cet office de devoir l'Apôtre nous exhorte, quand il dit : « Soyez donc les imitateurs de Dieu, comme des fils très chers », afin qu'il puisse être dit de nous véritablement ce que l'Apôtre lui-même a écrit aux Thessaloniciens : « Vous êtes tous fils de la lumière, et fils du jour. »
Qui es aux cieux.
XIX. Puisque Dieu est présent partout, comment est-il dit avoir particulièrement
son domicile au ciel.
Tous ceux qui pensent droitement sur Dieu conviennent que Dieu est en tout lieu et chez toutes les nations ; ce qui ne doit pas être entendu comme si lui-même, distribué en parties, occupait et maintenait par une partie un lieu, par une autre un autre. Car Dieu est esprit, absolument exempt de division. Qui en effet oserait, comme s'il était placé en un point, le circonscrire dans les limites de quelque lieu, quand lui-même dit de soi : « Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre ? » Ce qui de nouveau doit être entendu ainsi : que Dieu embrasse le ciel et la terre, et tout ce qui est contenu dans le ciel et la terre, par sa force et sa vertu ; mais qu'il n'est lui-même contenu en aucun lieu. Car Dieu est présent à toutes choses, soit qu'il les crée, soit qu'il conserve celles qui ont été créées, n'étant circonscrit par aucune région, par aucunes limites, ou tellement défini qu'il ne puisse établir partout sa nature et sa puissance présentes. Ce que le bienheureux David a exprimé par ces paroles : « Si je monte au ciel, tu es là. » Mais bien que présent partout, néanmoins, quand Dieu dans les Écritures parle des hommes, il témoigne souvent qu'il a sa demeure au ciel ; ceci est arrivé, comme nous voyons, parce que les cieux, vers lesquels nous levons nos yeux, sont la partie la plus éminente du monde, demeurent immuables, surpassent en force, en grandeur et en beauté les autres corps, et ont leurs mouvements déterminés et immuables. Afin donc d'exciter l'esprit des hommes à la contemplation de son infinie puissance et majesté, laquelle reluit particulièrement dans l'œuvre des cieux, il atteste dans la sainte Écriture qu'il habite dans les cieux. Souvent aussi il explique, comme il en est réellement, qu'il n'y a aucune partie du monde qui ne soit entourée de son être présent en ce lieu et de sa force.
XX. Ce que ces paroles « qui es aux cieux » proposent aux fidèles à
considérer.
Que cependant les fidèles, en cette pensée, ne se représentent pas seulement l'image du Père commun de tous, mais aussi celle du Dieu qui règne au ciel, afin que, quand ils veulent prier, ils se souviennent qu'il faut élever l'esprit et le cœur vers le ciel ; et quelque espérance et quelque confiance que le nom de Père leur inspire, qu'autant d'humilité chrétienne et de révérence envers cette magnifique nature et cette divine majesté de notre Père « qui est aux cieux » vienne s'y ajouter. Ces paroles déterminent aussi d'avance à ceux qui prient sur quoi doit porter leur prière. Car toute notre demande qui se rapporte aux utilités et nécessités de cette vie, pour autant qu'elle n'est pas jointe aux choses célestes et dirigée vers cette fin, est vaine et indigne d'un chrétien. C'est pourquoi les curés avertiront leurs pieux auditeurs de cette manière de prier, et confirmeront leur exhortation par ce témoignage de l'Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d'en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu ; ayez goût à ce qui est en haut, non à ce qui est sur la terre. »
Que ton nom soit sanctifié.
I. Pourquoi nous commençons nos désirs par la sanctification du divin Nom.
Ce qu'il faut demander à Dieu, et dans quel ordre il faut le faire, le Maître et Seigneur de tous nous l'a enseigné et ordonné. Car puisque la prière est la manifestation et l'expression de notre désir, alors nous demandons avec raison et sagesse, quand l'ordre des demandes se règle sur l'ordre de ce qu'il est permis de désirer. Mais la vraie charité nous avertit que nous portions notre intention et notre zèle tout entier en Dieu, qui, puisque seul il est en lui-même le souverain bien, doit à juste titre être aimé d'un amour particulier et singulier. Et Dieu ne peut être aimé de tout cœur et uniquement, à moins que son honneur et sa gloire ne soient préférés à toutes choses et à toutes natures. Car nos biens et ceux d'autrui, et en somme toutes choses, quelles qu'elles soient appelées du nom de bien, procédant de lui, cèdent à lui le souverain bien. C'est pourquoi, afin que la prière procédât par ordre, le Sauveur établit cette demande concernant le souverain bien comme principe et chef des autres demandes, nous enseignant qu'avant de demander ce qui est nécessaire à nous-mêmes ou à notre prochain, nous devions demander ce qui est propre à la gloire de Dieu, et exposer à Dieu lui-même notre zèle et désir de cette chose. Cela fait, nous demeurerons dans l'office de la charité, par laquelle nous sommes enseignés à aimer Dieu plus que nous-mêmes, et à demander d'abord ce que nous désirons pour Dieu, ensuite ce que nous souhaitons pour nous.
II. Puisque la nature divine ne peut rien acquérir ni manquer de rien, pourquoi il a été nécessaire de demander ici la sanctification du nom de Dieu.
Et puisque le désir et la demande portent sur les choses qui nous manquent, (et que, à Dieu, c'est-à-dire à sa nature, aucun accroissement ne peut se faire, et la divine substance ne peut être augmentée par rien, elle qui est comblée de toute perfection d'une manière inexplicable :) il faut comprendre que ce que nous demandons à Dieu pour Dieu lui-même est hors de ceci, et se rapporte à sa gloire extérieure. Nous désirons en effet et demandons que le nom de Dieu soit plus connu des nations, que son règne soit amplifié, que chaque jour davantage d'hommes obéissent au divin Nom ; ces trois choses, nom, règne, obéissance, ne sont pas dans ce bien intime de Dieu lui-même, mais sont prises de l'extérieur.
III. Que ces paroles « comme au ciel et sur la terre » peuvent se rapporter aux trois premières demandes, et comment elles doivent être entendues ici.
Mais pour que l'on comprenne plus clairement quelle force ont ces demandes, et ce qu'elles signifient : il appartiendra au pasteur d'avertir le peuple fidèle que ces paroles « Comme au ciel et sur la terre » peuvent se rapporter à chacune des trois premières demandes, ainsi : « Que ton nom soit sanctifié, comme au ciel et sur la terre » ; de même : « Que ton règne vienne, comme au ciel et sur la terre » ; pareillement : « Que ta volonté soit faite, comme au ciel et sur la terre. » Or, quand nous demandons que le nom de Dieu soit sanctifié, nous entendons que s'accroisse la sainteté et la gloire du divin Nom. En ce lieu, le curé remarquera, et enseignera à ses pieux auditeurs, que le Sauveur ne dit pas que le Nom soit sanctifié sur la terre de la même manière qu'au ciel, c'est-à-dire que la sanctification terrestre égale en amplitude la sanctification céleste, (ce qui ne peut se faire d'aucune façon :) mais qu'elle se fasse par charité, et par le zèle intime de l'âme.
IV. De quelle manière le nom de Dieu, saint par soi, peut être sanctifié par
nous.
Bien que cela soit très vrai, comme il est, que le Nom divin n'a pas besoin par lui-même de sanctification, puisqu'il est saint et terrible, de même que Dieu lui-même est saint par sa propre nature, et qu'aucune sainteté ne peut lui advenir dont il n'ait été doué de toute éternité : cependant, parce que sur la terre il reçoit un honneur bien moindre qu'il n'est juste, et est parfois même violé par des paroles injurieuses et sacrilèges, c'est pourquoi nous désirons et demandons qu'il soit célébré par les louanges, l'honneur, la gloire, à l'exemple des louanges, de l'honneur et de la gloire qui lui sont rendus au ciel, c'est-à-dire que l'honneur et le culte soient tellement dans l'esprit, dans l'âme, dans la bouche, que nous accompagnions Dieu de toute vénération, intime et externe, que, à l'imitation des célestes citoyens d'en haut, nous embrassions par toute célébrité le Dieu excelse, pur et glorieux. Car, de même que les célestes, par un suprême accord, élèvent Dieu par leur gloire et leur louange : ainsi nous prions que la même chose arrive à toute la terre, et que toutes les nations connaissent, adorent et vénèrent Dieu ; qu'il ne se trouve absolument aucun mortel qui ne reçoive la religion chrétienne, et qui, se consacrant tout entier à Dieu, ne croie que de lui vient toute source de sainteté, et qu'il n'y a rien de pur ou de saint qui ne tire son origine de la sainteté du divin Nom.
V. Comment il peut se faire que le nom de Dieu soit saint parmi les infidèles.
L'Apôtre témoigne en effet que l'Église a été purifiée « dans le bain de l'eau, par la parole de vie ». Or la parole de vie signifie le nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, dans lequel nous sommes baptisés et sanctifiés. C'est pourquoi, puisque aucune expiation de quiconque, aucune pureté et intégrité ne peut exister sur quoi le Nom divin n'ait été invoqué : nous désirons et demandons à Dieu que tout le genre humain, ayant laissé les ténèbres de l'impure infidélité, et illustré par les rayons de la lumière divine, reconnaisse la force de ce Nom de telle sorte qu'il cherche en lui la vraie sainteté, et que, recevant le sacrement du baptême au nom de la sainte et indivisible Trinité, par la droite de Dieu même, il obtienne la force parfaite de la sainteté.
VI. De quelle manière le nom de Dieu peut être sanctifié dans les pécheurs.
Notre vœu et notre demande s'adressent aussi, non moins, à ceux qui, contaminés par les vices et les crimes, ont perdu la pure intégrité du baptême et la robe de l'innocence ; il est arrivé par là que, dans ces très misérables, l'esprit très impur a établi de nouveau sa demeure. Nous souhaitons donc, et demandons à Dieu,
que dans ceux-là aussi son Nom soit sanctifié, afin que, revenant au cœur et à la sainteté, ils rachètent par le sacrement de pénitence leur ancienne santé, et se présentent eux-mêmes à Dieu comme un temple et un domicile purs et saints.
VII. De quelle manière tous les hommes pourront sanctifier en eux le nom
de Dieu.
Nous prions enfin afin que Dieu présente sa lumière à l'esprit de tous, par laquelle ils puissent voir que « tout don excellent, et tout don parfait, — descendant du Père des lumières », nous a été divinement apporté ; afin qu'ils rapportent à celui-là la tempérance, la justice, la vie, le salut, et enfin tous les biens de l'âme, du corps, externes, vitaux et salutaires, comme reçus de celui duquel, comme le proclame l'Église, procèdent toutes les bontés. Si le soleil sert par sa lumière, si les autres astres servent par leur mouvement et leur cours au genre humain, si nous sommes nourris par cet air qui nous entoure, si la terre soutient la vie de tous par l'abondance des fruits et des récoltes, si nous jouissons de la tranquillité et du repos par l'œuvre des magistrats, ces biens et les biens innombrables de ce genre nous sont fournis par l'immense bonté de Dieu. Bien plus, ce que les philosophes appellent causes secondes, nous devons les interpréter comme certaines opérations admirables, et accommodées à notre usage, comme les mains de Dieu, par lesquelles il nous distribue ses biens, et les répand au loin et au large.
VIII. De quelle manière principalement par la reconnaissance et la vénération de l'Église catholique le nom de Dieu est sanctifié.
Or ce qui contient principalement l'essentiel dans cette demande, c'est que tous reconnaissent et vénèrent la très sainte épouse de Jésus-Christ, et notre mère l'Église, dans laquelle seule est cette source très ample et perpétuelle pour laver et expier toutes les souillures des péchés, d'où sont puisés tous les sacrements du salut et de la sainteté, par lesquels, comme par certains canaux célestes, cette rosée et cette liqueur de sainteté se répand en nous depuis Dieu ; à laquelle seule, et à ceux qu'elle a embrassés dans son sein et son giron, appartient l'invocation de ce Nom divin, qui seul « a été donné aux hommes sous le ciel, par lequel il nous faut être sauvés ».
IX. Pour quelle raison le nom de Dieu est profané aujourd'hui par les chrétiens.
Mais les curés devront surtout insister sur ce lieu : qu'il appartient aux bons fils non seulement de prier le Père Dieu par des paroles, mais encore de s'efforcer en réalité et en action, afin qu'en lui-même reluise la sanctification du divin Nom. Plût à Dieu qu'il n'y eût pas de ceux qui, bien qu'ils demandent assidûment par la prière cette sanctification du nom de Dieu, par leurs actes, autant qu'il est en eux, le violent et le contaminent ; par la faute de ceux-là Dieu même est parfois maudit. Contre ceux-là il a été dit par l'Apôtre : « Le nom de Dieu est blasphémé à cause de vous parmi les nations » ; et chez Ézéchiel nous lisons : « Ils sont entrés chez les nations chez lesquelles ils sont allés, et ont pollué mon saint nom, quand on disait d'eux : c'est le peuple du Seigneur, et ils sont sortis de sa terre. » Car telle est la vie, et telles sont les mœurs de ceux qui professent la religion, ainsi la multitude ignorante a coutume de juger de la religion elle-même et de son auteur. C'est pourquoi ceux qui vivent selon la religion chrétienne qu'ils ont reçue, et dirigent leur prière et leurs actions selon sa règle, fournissent aux autres une grande facilité de louer le nom du céleste Parent, et de le célébrer par tout honneur et toute gloire. Car le Seigneur lui-même nous a imposé cet office, d'exciter par les actions illustres de la vertu les hommes à la louange et proclamation du divin Nom ; auxquels il parle en ces termes chez l'Évangéliste : « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père, qui est dans les cieux » ; et le prince des Apôtres : « Ayant votre conduite bonne parmi les nations, afin que, — considérant vos bonnes œuvres, ils glorifient Dieu. »
CHAPITRE XI. De la seconde Demande.
Que ton règne arrive.
I. Combien souvent la prédication du règne de Dieu est recommandée dans les Écritures.
Le règne céleste, que nous demandons par cette seconde requête, est de telle nature que toute la prédication de l'Évangile s'y rapporte et s'y termine. Car c'est de là que saint Jean-Baptiste a commencé à exhorter à la pénitence, disant : « Faites pénitence ; car le royaume des cieux est proche » ; et ce n'est pas d'ailleurs que le Sauveur du genre humain a fait le début de sa prédication ; et dans ce discours salutaire par lequel, sur la montagne, il a montré à ses disciples les voies de la béatitude, comme s'il prenait le royaume des cieux pour sujet proposé de son discours, il a commencé : « Bienheureux », dit-il, « les pauvres en esprit ; car le royaume des cieux est à eux. » Bien plus, à ceux qui désiraient le retenir, il apporta cette cause de la nécessité de son départ : « Il me faut aussi évangéliser les autres villes sur le règne de Dieu, car j'ai été envoyé pour cela. » Ce même règne ensuite il a ordonné à l'Apôtre de prêcher, et à celui qui lui avait dit vouloir aller ensevelir son père, il répondit : « Toi, va, et annonce le règne de Dieu. » Et quand il fut ressuscité des morts, durant ces quarante jours où il apparut aux Apôtres, il parlait « du règne de Dieu ». C'est pourquoi les curés traiteront très diligemment ce lieu de la seconde demande, afin que les auditeurs fidèles comprennent quelle force et quelle nécessité il y a dans cette demande.
II. Que comprend cette seconde demande.
D'abord, ce qui leur donnera une grande facilité pour expliquer la chose avec science et finesse, c'est cette considération, que, bien que cette demande soit jointe à toutes les autres, il a cependant ordonné qu'elle soit aussi présentée séparément des autres, afin que nous cherchions avec le plus grand zèle ce que nous demandons ; car il dit : « Cherchez d'abord le règne de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront ajoutées. » Et en vérité une telle force et une telle abondance de dons célestes sont contenues dans cette demande, qu'elle embrasse tout ce qui est nécessaire pour soutenir la vie corporelle et spirituelle. Or qui appellerons-nous digne du nom royal, qui n'a pas pour souci ce qui touche au salut de son royaume ? Que si les hommes sont soucieux de l'incolumité de leur royaume, combien plus faut-il croire que le roi de tous les rois veille, avec sollicitude et providence, sur la vie et le salut des hommes ? Par cette demande du règne de Dieu sont donc comprises toutes les choses qui, dans cette pérégrination ou plutôt cet exil, nous sont nécessaires, — lesquelles Dieu promet avec bienveillance de nous accorder ; car aussitôt il a ajouté : « Et toutes ces choses vous seront ajoutées. » Paroles par lesquelles il a entièrement déclaré qu'il est le Roi qui prodigue au genre humain toutes choses avec abondance et largesse ; David, ayant la pensée de cette infinie bonté, chanta : « Le Seigneur me conduit, et rien ne me manquera. »
III. Ce que doivent faire ceux qui désirent obtenir le fruit de cette demande.
Mais il est loin de suffire de demander avec véhémence le règne de Dieu, si à notre demande nous n'ajoutons pas tous les moyens comme autant d'instruments par lesquels il est cherché et trouvé. Car les cinq vierges folles ont, elles aussi, certes demandé avec empressement de cette manière : « Seigneur, Seigneur, ouvre-nous » ; et cependant, parce qu'elles n'avaient pas les moyens de cette demande, elles furent exclues ; et non sans raison : car il y a cette sentence prononcée par la bouche même de Dieu : « Tout homme qui me dit : Seigneur, Seigneur, n'entrera pas dans le royaume des cieux. »
IV. Par quelles raisons il faut exciter chez les hommes le désir du règne de Dieu.
C'est pourquoi les prêtres, curateurs des âmes, puiseront aux très abondantes sources des divines Écritures ce qui est propre à émouvoir chez les fidèles
le désir et le zèle du royaume céleste, à mettre sous leurs yeux la condition calamiteuse de notre état, à les affecter de telle sorte que, regardant et se recueillant, ils reviennent à la mémoire de la suprême béatitude et des biens inexplicables dont regorge la maison éternelle de notre Parent, Dieu. Nous sommes en effet des exilés, et absolument habitants de ce lieu où demeurent les démons, dont la haine contre nous ne peut être apaisée par aucun moyen ; car ils sont très hostiles et implacables contre le genre humain. Que dire des combats domestiques et intestins que le corps et l'âme, la chair et l'esprit, se livrent assidûment entre eux ? Combats par lesquels il faut perpétuellement craindre que nous ne tombions ; faut-il dire craindre ? bien plutôt : nous serions tombés à l'instant, si nous n'étions pas défendus par le rempart de la droite divine. Cette force des misères, l'Apôtre la sentant, dit : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort ? »
V. Combien est grande la misère de l'homme, démontrée par la comparaison des autres choses avec l'homme.
Cette infélicité de notre genre, bien qu'elle se connaisse par elle-même, peut cependant être comprise plus facilement par la comparaison des autres natures et choses créées. En elles, qu'elles soient douées ou non de raison ou même de sensibilité, nous voyons rarement arriver qu'une nature dévie de ses actions propres, du sens ou du mouvement qui lui est inné, au point de s'écarter de la fin proposée et constituée. Cela apparaît dans les bêtes sauvages, dans celles qui nagent, dans celles qui volent, en sorte que la chose n'a pas besoin d'être déclarée. Que si tu contemples le ciel, ne comprends-tu pas comme très véritable ce qui a été dit par David : « Éternellement, Seigneur, ta parole demeure dans le ciel » ? Certes, il est porté par un mouvement continu et une conversion perpétuelle, de sorte qu'il ne s'écarte pas, même pas le moins du monde, de la loi divinement établie. Si tu considères la terre et le reste de l'univers, tu verras facilement qu'ils ne défaillent qu'en petite part, ou en aucune. Mais le très misérable genre humain tombe très souvent, poursuit rarement ce qui est pensé droitement, la plupart du temps rejette et méprise les bonnes actions entreprises ; le meilleur dessein qui plaisait tout à l'heure, déplaît subitement, et celui-ci rejeté, l'homme retombe dans des desseins honteux et pernicieux pour lui-même.
VI. Quelle est la cause principale de toutes les misères.
Quelle est donc la cause de cette inconstance et misère ? Absolument le mépris du souffle divin. Nous fermons en effet les oreilles aux avertissements de Dieu ; nous ne voulons pas lever les yeux vers les lumières qui nous sont divinement présentées ; et nous n'écoutons pas le Père céleste qui nous prescrit de manière salutaire. C'est pourquoi les curés devront s'appliquer à ceci, à mettre les misères sous les yeux du peuple fidèle, et à rappeler
les causes des misères, et à montrer la force des remèdes. La faculté de toutes ces choses ne leur manquera pas, si elle est comparée à partir des hommes très saints Jean Chrysostome et Augustin, et surtout à partir de ce que nous avons posé dans l'exposition du symbole. Car ces choses connues, qui sera d'entre le nombre des hommes criminels, qui n'essaie, par le secours de la grâce de Dieu prévenante, à l'exemple évangélique du fils prodigue, de se lever, et de se redresser, et de venir en présence du Roi et Père céleste ?
VII. Ce que signifie dans les saintes lettres « le règne de Dieu ».
Ces choses expliquées, on découvrira quelle est la demande fructueuse des fidèles, ce que nous demandons à Dieu par ces paroles ; d'autant plus que le mot « règne de Dieu » signifie beaucoup de choses, dont la déclaration ne sera pas inutile pour l'intelligence du reste de l'Écriture, et est nécessaire pour la connaissance de ce lieu. Donc, une signification commune du « règne de Dieu », qui est fréquente dans les lettres divines, est non seulement celle du pouvoir qu'il a sur toute l'universalité des hommes et des choses, mais aussi de la providence par laquelle il gouverne et règle toutes choses. « Dans sa main », dit le Prophète, « sont toutes les extrémités de la terre. » Par lesquelles extrémités sont aussi entendues ce qui est caché et secret dans les parties les plus intimes de la terre et de toutes choses. Dans ce sens parlait Mardochée par ces paroles : « Seigneur, Seigneur, roi tout-puissant, car toutes choses sont placées sous ta domination, et il n'y a personne qui puisse résister à ta volonté. — Tu es Seigneur de toutes choses ; et il n'y a personne qui résiste à ta majesté. »
VIII. Quel est le règne du Christ sur les pieux.
De même par « règne de Dieu » est déclarée cette raison singulière et particulière de la providence par laquelle Dieu protège et prend soin des hommes pieux et saints ; et, touchant cette sollicitude propre et éminente de Dieu, David a dit : « Le Seigneur me conduit, et rien ne me manquera » ; et Isaïe : « Le Seigneur, notre Roi, lui-même nous sauvera. » Bien que dans cette puissance royale de Dieu se trouvent par une raison particulière, en cette vie, ceux dont nous avons parlé, les hommes saints et pieux, cependant le Christ Seigneur lui-même avertit Pilate que son royaume n'était pas de ce monde, c'est-à-dire n'a pas du tout de ce monde, qui a été créé et périra, son origine ; car de la manière que nous avons dite dominent les empereurs, les rois, les républiques, les chefs, et tous ceux qui, élus ou choisis par les hommes, président aux cités et aux provinces, ou qui ont occupé par violence et injustice la domination. Mais le Christ Seigneur « a été constitué » Roi
par Dieu, comme le dit le Prophète ; le règne duquel est, selon la sentence de l'Apôtre, la justice ; car il dit : « Le règne de Dieu est justice, paix, et joie dans le Saint-Esprit. »
IX. De quelle manière le Christ règne sur ses fidèles.
Le Christ Seigneur règne en nous par les vertus intimes, la foi, l'espérance, la charité ; par lesquelles vertus nous sommes faits, d'une certaine manière, parties de son règne, et soumis à Dieu d'une raison particulière, nous sommes consacrés à son culte et à sa vénération, afin que, comme a dit l'Apôtre : « Je vis, mais maintenant non plus moi ; mais le Christ vit en moi » : ainsi il nous soit permis de dire : Je règne, mais maintenant non plus moi ; c'est le Christ qui règne en moi. Ce règne est appelé « justice », parce qu'il a été constitué par la justice du Christ Seigneur. Et de ce règne, le Seigneur parle ainsi chez saint Luc : « Le règne de Dieu est au-dedans de vous. » Car bien que Jésus-Christ règne par la foi en tous ceux qui sont contenus dans le sein et le giron de la très sainte mère l'Église, il règne cependant d'une manière éminente sur ceux qui, doués d'une foi, d'une espérance et d'une charité excellentes, se sont offerts comme des membres purs et vivants à Dieu ; et en ceux-ci est dit exister le règne de la grâce de Dieu.
X. Du règne de gloire de notre Seigneur Jésus-Christ.
Il y a aussi le règne de gloire de Dieu, dont nous entendons le Christ Seigneur parler chez saint Matthieu : « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. » Ce même règne, le voleur, chez saint Luc, reconnaissant admirablement ses crimes, le demandait en ces termes : « Seigneur, souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton royaume. » Saint Jean aussi fait mention de ce règne : « À moins que quelqu'un ne renaisse de l'eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le règne de Dieu. » L'Apôtre aux Éphésiens en fait aussi mention : « Tout fornicateur, ou impur, ou avare, (ce qui est service des idoles) n'a pas d'héritage dans le règne du Christ et de Dieu. » C'est au même règne que se rapportent plusieurs similitudes du Christ Seigneur, parlant du royaume des cieux.
XI. De la nature et de la diversité du règne de gloire et de grâce du Christ.
Il est nécessaire de placer d'abord le règne de grâce ; car il ne peut se faire que la gloire de Dieu règne en quelqu'un, à moins que sa grâce n'ait régné en lui. Or la grâce est, selon la sentence du Sauveur lui-même, « une source d'eau jaillissant en vie éternelle ». Et que dirons-nous que soit la gloire, sinon une certaine grâce parfaite et absolue ? Car aussi longtemps que nous sommes vêtus de ce corps fragile et mortel, — " "Rom. 11, 1. ') Gal. 2, 20. ') Luc. 17, 21. 4) Mat. 25, 34. ») Luc. 23, 48.
nous nous tenons, tandis que dans cet aveugle pèlerinage et exil nous errons, faibles, éloignés du Seigneur, nous glissons souvent et tombons, ayant rejeté le soutien du royaume de la grâce sur lequel nous nous appuyions ; mais quand la lumière du royaume de la gloire, qui est parfait, brillera pour nous, nous nous tiendrons fermes et stables à perpétuité ; car tout vice et tout inconvénient sera épuisé ; toute infirmité, une fois confirmée, sera fortifiée ; enfin Dieu lui-même régnera dans notre âme et dans notre corps. Cette matière a été traitée plus abondamment dans le Symbole, lorsqu'il était question de la résurrection de la chair.
XII. Ce que nous demandons principalement à Dieu dans cette pétition. Ces choses donc ayant été exposées, qui déclarent le sens commun du royaume de Dieu, il faut dire ce que cette pétition veut proprement dire. Or, nous demandons à Dieu que le royaume du Christ, qui est l'Église, soit propagé ; que les infidèles et les Juifs se convertissent à la foi du Christ Seigneur et à la réception de la connaissance du vrai Dieu, et que les schismatiques et les hérétiques reviennent à la santé, et reviennent à la communion de l'Église de Dieu, de laquelle ils se sont séparés ; afin que s'accomplisse et soit mené à son terme ce que le Seigneur a dit par la bouche d'Isaïe : « Élargis l'espace de ta tente, étends les peaux de tes tabernacles, n'épargne rien : allonge tes cordes et affermis tes clous ; car tu pénétreras à droite et à gauche, — parce que celui qui t'a faite dominera sur toi. » Et le même : « Les nations marcheront à ta lumière, et les rois à la splendeur de ton lever. Lève les yeux tout autour de toi, et vois, tous ceux-ci sont rassemblés, ils sont venus à toi : tes fils viendront de loin, et tes filles se lèveront à tes côtés. »
XIII. Secondement, ce qui est demandé ici. Mais parce qu'il y a dans l'Église des gens qui, confessant Dieu de bouche mais le reniant par leurs œuvres, affichent une foi difforme, dans lesquels à cause du péché le démon habite et domine comme dans ses propres demeures ; nous demandons aussi que le royaume de Dieu vienne à eux, afin que, ceux-ci, l'obscurité des péchés étant dissipée et illuminés par les rayons de la lumière divine, soient rétablis dans la dignité première des fils de Dieu, afin que, tous les hérétiques et schismatiques, et les scandales et les causes des crimes étant enlevés de son royaume, le Père céleste purifie l'aire de l'Église, laquelle, rendant à Dieu un culte pieusement et saintement, jouisse d'une paix tranquille et sereine.
XIV. Ce que nous demandons en troisième lieu dans cette même pétition. Enfin nous demandons que Dieu seul vive en nous, que Dieu seul règne, qu'il n'y ait plus désormais de place pour la mort, mais qu'elle soit absorbée dans la victoire
Pars IV Caput XI.
du Christ notre Seigneur, qui, après avoir rompu et dispersé toute principauté des ennemis, soumette tout par sa puissance et sa vertu à son empire.
XV. Ce qu'il faut principalement faire et contempler pour les chrétiens à l'occasion de cette pétition.
Ce sera le soin des curés que, comme l'exige la raison de cette pétition, d'enseigner au peuple fidèle avec quelles pensées et méditations instruit il peut faire pieusement ces prières à Dieu. Et d'abord, ils l'exhorteront à considérer la force et le sens de cette similitude introduite par le Sauveur : « Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ ; l'homme qui l'a trouvé le cache, et dans sa joie va vendre tout ce qu'il a, et achète ce champ. » Car celui qui aura connu les richesses du Christ Seigneur, celui-là méprisera tout au regard d'elles, pour lui les biens, les ressources, la puissance deviendront viles ; car il n'est rien qui puisse se comparer à ce prix suprême, ni même qui puisse se tenir en sa présence. C'est pourquoi, ceux à qui il aura été donné de le connaître, s'écrieront avec l'Apôtre : « J'ai tout tenu pour une perte, et je le regarde comme du fumier, afin de gagner le Christ. » C'est cette perle insigne de l'Évangile, en laquelle celui qui aura investi l'argent obtenu de la vente de tous ses biens, jouira d'une béatitude éternelle.
XVI. Combien est désirable le royaume du Christ ici par la grâce, et
dans l'avenir par la gloire.
Ô bienheureux serions-nous si Jésus-Christ nous présentait tant de lumière que nous puissions voir cette perle de la grâce divine, par laquelle il règne dans les siens ! (car nous vendrions tout ce que nous avons, et nous-mêmes, afin de protéger cette perle achetée ;) alors enfin il nous serait permis de dire sans hésitation : « Qui nous séparera de la charité du Christ ? » Mais la remarquable excellence du royaume de gloire, si nous voulons savoir ce qu'elle est, écoutons la même voix et le même avis des Prophètes et des Apôtres à son sujet : « L'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu, et il n'est pas monté au cœur de l'homme, ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment. »
XVII. De l'humilité que nous devons afficher dans cette pétition et les autres.
Il servira grandement à obtenir ce que nous demandons, si nous-mêmes considérons en nous-mêmes qui nous sommes, c'est-à-dire la progéniture d'Adam, justement chassés du paradis et exilés ; dont l'indignité et la perversité mériteraient la suprême haine de Dieu et des peines éternelles. C'est pourquoi nous devons avoir alors l'âme abattue et humiliée. Notre prière sera aussi pleine d'humilité chrétienne ; et nous défiant entièrement de nous-mêmes, nous nous réfugierons à la manière de ce publicain dans la
2, 9. 0) Luc. 18, 13.
miséricorde de Dieu, et attribuant tout à sa bonté, nous lui rendrons nous-mêmes des grâces immortelles, lui qui nous a donné son Esprit, sous la confiance duquel nous osons crier : « Abba, Père. »
XVIII. Avec quel zèle nous devons nous appliquer à obtenir enfin le royaume des cieux.
Nous aurons aussi ce souci et cette pensée de ce qu'il faut faire, et au contraire de ce qu'il faut éviter, afin que nous puissions parvenir au royaume céleste ; car nous n'avons pas été appelés par Dieu au loisir et à l'inertie, bien au contraire il dit : « Le royaume des cieux souffre violence, et les violents s'en emparent », et : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. » C'est pourquoi il ne suffit pas de demander le royaume de Dieu, si les hommes n'y apportent aussi leur propre zèle et leur travail ; car il faut qu'ils soient coopérateurs et ministres de la grâce de Dieu, en tenant le cours par lequel on parvient au ciel. Jamais Dieu ne nous abandonne, lui qui a promis d'être avec nous perpétuellement ; la seule chose qu'il faut que nous regardions, c'est de ne pas abandonner Dieu et nous-mêmes. Et en vérité tout ce qui est dans ce royaume de l'Église appartient à Dieu, par quoi il préserve la vie des hommes et achève le salut éternel, et ce qui n'est pas soumis à la vue, les troupes des anges, et ce don visible des sacrements pleinement rempli de vertu céleste. Dans ces choses, une si grande assistance nous a été divinement constituée que non seulement nous puissions être en sécurité contre le royaume des plus acharnés ennemis, mais aussi abattre et fouler aux pieds le tyran lui-même et ses nefastes satellites.
XIX. Conclusion de cette pétition, et une autre brève exposition.
C'est pourquoi demandons instamment en dernier lieu à l'Esprit de Dieu,
qu'il nous commande de faire tout selon sa volonté ; qu'il ôte l'empire à Satan ; qu'il n'ait en nous aucun pouvoir en ce jour suprême ; que le Christ vainque et triomphe ; que ses lois soient en vigueur par toute la terre ; que ses décrets soient observés ; qu'il n'y ait aucun traître ni déserteur à son égard ; mais que tous se montrent tels qu'ils viennent sans hésitation en la présence de Dieu leur roi, et s'approchent de la possession du royaume céleste qui leur a été constituée de toute éternité, où bienheureux ils jouissent avec le Christ d'une ère éternelle.
CAPUT XII. De la troisième Pétition.
Que ta volonté soit faite.
I. Pourquoi, après avoir demandé le royaume de Dieu, il est aussitôt ajouté que sa volonté soit faite.
Comme il a été dit par le Christ Seigneur : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux » ; quiconque désire parvenir à ce royaume céleste doit demander à Dieu que sa volonté soit faite. C'est pourquoi cette pétition a été placée en ce lieu, immédiatement après la demande du royaume céleste.
II. Par quelle méthode il faut parvenir à la vraie intelligence de cette pétition.
Afin que les fidèles comprennent combien il nous est nécessaire ce que nous demandons par cette prière, et quelle grande abondance de dons salutaires nous obtenons par son obtention : les curés démontreront de quelles misères et afflictions a été accablé le genre humain, à cause du péché du premier parent.
III. Quels maux la prévarication du premier parent a apportés au genre humain.
Car dès le commencement Dieu a engendré dans les choses créées l'appétit de leur propre bien, afin que par une certaine propension naturelle elles cherchent et recherchent leur fin, de laquelle elles ne se détournent jamais, à moins d'être empêchées par un obstacle extérieur. Or, au commencement, il y avait dans l'homme cette force de rechercher Dieu, auteur et père de sa béatitude, d'autant plus remarquable et excellente qu'il était doté de raison et de conseil. Mais tandis que les autres natures dépourvues de raison ont conservé cet amour qui leur était naturellement inné, elles qui, comme elles avaient été créées bonnes par nature au commencement, sont ainsi restées dans cet état et cette condition, et y restent aujourd'hui : le misérable genre humain n'a pas tenu son cours ; car non seulement il a perdu les biens de la justice originelle, par lesquels il avait été accru et orné par Dieu au-dessus de la faculté de sa nature, mais il a aussi obscurci l'étude principale de la vertu qui était innée dans son âme : « Tous, dit-il, ont dévié, tous sont devenus inutiles ensemble ; il n'y a personne qui fasse le bien, pas même un seul. » Car « les sens et la pensée du cœur humain sont enclins au mal dès sa jeunesse » ; d'où l'on peut facilement comprendre que personne par soi-même ne peut être sage pour le salut, mais tous sont enclins au mal, et les mauvais désirs des hommes sont innombrables, tandis qu'ils sont prompts et poussés avec une ardeur brûlante à la colère, à la haine, à l'orgueil, à l'ambition, à presque tout genre de maux.
IV. L'homme, quoique accablé de nombreuses misères, ignore cependant son état.
Bien que nous soyons constamment aux prises avec ces maux, cependant, et c'est la plus grande misère de notre race, beaucoup d'entre eux ne nous paraissent aucunement des maux ; chose qui montre clairement la calamité insigne des hommes, lesquels, aveuglés par les désirs et les voluptés, ne voient pas que ce qu'ils estiment salutaire est le plus souvent pestiféré ; bien au contraire, ils se précipitent vers ces maux pernicieux comme vers un bien désirable et à rechercher ; tandis qu'ils ont horreur de ce qui est vraiment bon et honnête, comme de choses contraires. Dieu déteste cette opinion et ce jugement corrompu par ces paroles : « Malheur à vous qui appelez le mal bien, et le bien mal, faisant des ténèbres la lumière, et de la lumière les ténèbres, faisant l'amer doux, et le doux amer. »
V. Comment les saintes lettres nous mettent sous les yeux cette notre misère.
C'est pourquoi, afin de mettre sous nos yeux nos misères, les lettres divines nous comparent à ceux qui ont perdu le vrai sens du goût ; d'où il résulte qu'ils s'éloignent d'une nourriture saine, et désirent le contraire. De plus, elles nous comparent aux malades ; car, comme ceux-ci, s'ils n'ont pas chassé la maladie, ne peuvent accomplir les devoirs et charges des hommes sains et entiers : ainsi nous ne pouvons entreprendre sans le secours de la grâce divine les actions qui plaisent à Dieu.
VI. Dans l'état de nature corrompue, quelle est la faiblesse des hommes pour faire quelque bien. Et si nous accomplissons certaines choses étant ainsi affectés, ce sont des choses légères, qui ont peu ou pas d'importance pour atteindre la béatitude céleste. Mais aimer Dieu et le servir comme il convient, qui est quelque chose de plus grand et de plus haut que nous qui sommes prostrés à terre puissions l'obtenir par des forces humaines, nous ne le pourrons jamais, à moins d'être soutenus par le secours de la grâce divine.
VII. Dans les choses divines, nous sommes entièrement semblables à des enfants. Cette comparaison est aussi très appropriée pour signifier la misérable condition du genre humain, parce que nous sommes dits semblables à des enfants qui, laissés à leur propre jugement, se meuvent témérairement vers toutes choses ; nous sommes, dis-je, des enfants et des imprudents, adonnés à des discours frivoles et à des actions vaines, si nous sommes délaissés par le secours divin. Car c'est ainsi que la Sagesse nous réprimande : « Jusques à quand, petits, aimerez-vous l'enfance, et insensés, désirerez-vous ce qui vous est nuisible ? » Et c'est de cette manière que l'Apôtre nous exhorte : « Ne devenez pas enfants dans vos sens. » Bien que nous soyons dans une plus grande vanité et erreur que cet âge enfantin, auquel la prudence humaine est si éloignée, à laquelle cependant il peut parvenir par lui-même avec le temps, puisque nous ne pouvons aspirer à la prudence divine, qui est nécessaire au salut, sinon avec Dieu pour auteur et soutien ; car si le secours de Dieu ne nous est pas prêt, rejetant ce qui est vraiment bon, nous nous précipitons à une perte volontaire.
VIII. Quel remède à de si grands maux est proposé par cette pétition.
Et si quelqu'un, l'obscurité de son âme étant divinement dissipée, voyait ces misères des hommes, et, l'engourdissement étant ôté, sentait la loi des membres et reconnaissait les sens s'opposant par le désir à l'esprit, et apercevait toute la propension de notre nature au mal : comment pourrait-il ne pas chercher avec un zèle ardent un remède opportun à un si grand mal, dont le vice de la nature nous opprime, et rechercher cette règle salutaire selon laquelle la vie de l'homme chrétien doit être dirigée et conformée ? Voilà donc ce que nous implorons, quand nous prions Dieu ainsi : « Que ta volonté soit faite. » Car comme, ayant rejeté l'obéissance et négligé la volonté de Dieu, nous sommes tombés dans ces misères : ce seul remède à de si grands maux nous a été divinement proposé, que nous vivions un jour selon la volonté de Dieu que nous avons méprisée en péchant, et que nous mesurions toutes nos pensées et actions selon cette règle. Afin que nous puissions obtenir cela, nous demandons humblement à Dieu : « Que ta volonté soit faite. »
IX. Cette prière doit aussi être employée par les justifiés, qui obéissent déjà à Dieu.
Cela doit aussi être demandé avec véhémence par ceux dans l'âme desquels Dieu règne déjà, et qui sont déjà illuminés par les rayons de la lumière divine, par le bénéfice de la grâce duquel ils obéissent à la volonté de Dieu. Bien qu'ainsi disposés, cependant leurs propres désirs s'opposent à eux à cause de la propension au mal, innée dans les sens des hommes, de sorte que, même si nous sommes tels, il y a cependant en ce lieu un grand danger pour nous de nous-mêmes, que détournés et attirés par « les concupiscences qui militent dans nos membres », nous nous écartions de nouveau de la voie du salut. Le Christ Seigneur nous avertit de ce danger par ces paroles : « Veillez et priez, afin que vous n'entriez pas en tentation ; l'esprit est prompt, mais la chair est faible. »
X. Dans les justifiés demeure encore la concupiscence, que personne ne peut éteindre entièrement.
Car il n'est pas au pouvoir de l'homme, ni même de celui qui est justifié par la grâce de Dieu, de tenir si bien domptés les affects de la chair qu'ils ne soient jamais plus ensuite excités, puisque la grâce de Dieu guérit l'esprit de ceux qui sont justifiés, et non la chair, dont l'Apôtre a écrit ceci : « Je sais en effet qu'il n'habite pas en moi, c'est-à-dire dans ma chair, de bien. » (Rom. 7, 18.) Car de même qu'autrefois l'homme a perdu la justice originelle, par laquelle comme par une sorte de frein les désirs étaient gouvernés : la raison n'a plus pu les contenir ensuite dans leur devoir, au point qu'ils ne désirent pas ce qui répugne même à la raison. C'est pourquoi l'Apôtre écrit que le péché, c'est-à-dire le foyer du péché, habite dans cette partie de l'homme, afin que nous comprenions qu'il ne séjourne pas chez nous pour un temps comme un hôte, mais qu'aussi longtemps que nous vivons, il s'attache perpétuellement comme un habitant de notre corps dans la demeure des membres. Donc, étant continuellement assaillis par des ennemis domestiques et intestins, nous comprenons facilement qu'il faut recourir au secours de Dieu, et demander que sa volonté soit faite en nous. Or, maintenant il faut faire en sorte que les fidèles sachent quelle est la force de cette pétition.
XI. Comment la volonté de Dieu est prise dans cette pétition.
En ce lieu, laissant de côté beaucoup de choses qui sont utilement et abondamment discutées par les docteurs scolastiques sur la volonté de Dieu, nous disons que la volonté est prise ici pour celle qu'ils ont coutume d'appeler « du signe », c'est-à-dire pour ce que Dieu a ordonné ou conseillé de faire ou d'éviter. C'est pourquoi sous le nom de volonté sont comprises en ce lieu toutes les choses qui nous sont proposées pour acquérir la béatitude céleste, soit qu'elles concernent la foi, soit qu'elles concernent les mœurs ; enfin toutes les choses quelconques que le Christ Seigneur nous a ordonné ou prohibé de faire, soit par lui-même, soit par son Église. De cette volonté, l'Apôtre écrit ainsi : « Ne soyez pas imprudents, mais intelligents de ce qu'est la volonté de Dieu bonne, agréable et parfaite. » (Eph. 5, 17.)
XII. Quel sens inclut la troisième pétition.
Lorsque donc nous prions ainsi : « Que ta volonté soit faite » : nous demandons d'abord pour nous que le Père céleste nous accorde la faculté d'obéir aux commandements divins, et de le servir dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie ; afin que nous fassions tout selon son consentement et sa volonté ; afin que nous observions ces devoirs dont nous sommes avertis dans les saintes lettres ; afin que, sous sa conduite et avec lui pour auteur, nous accomplissions toutes les autres choses qui conviennent à ceux qui sont nés non de la volonté de la chair, mais de Dieu, à l'exemple du Christ Seigneur, « qui (Phil. 2, 8.) s'est fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix »,
afin que nous soyons prêts à tout souffrir plutôt que de nous écarter même le moindrement de sa volonté.
XIII. À qui principalement il est donné de brûler de zèle et d'amour très ardents pour ce qui est ici demandé.
Et il n'y a personne qui brûle de zèle et d'amour plus ardents pour cette pétition, que celui à qui il est accordé de contempler la suprême dignité de ceux qui obéissent à Dieu. Car lui-même comprend que l'on dit très véritablement que servir Dieu et lui obéir, c'est régner. « Quiconque, dit le Seigneur, fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère » ; c'est-à-dire, je suis uni à lui par tous les liens les plus étroits d'amour et de bienveillance. Il n'y a presque aucun des hommes saints qui n'ait demandé véhémentement à Dieu le don principal de cette pétition, et ils ont tous certes usé d'une prière remarquable, mais souvent variée ; parmi lesquels nous voyons le merveilleux et très doux David la demander de diverses manières. Tantôt il dit en effet : « Plût à Dieu que mes voies fussent dirigées pour garder tes justifications. » Parfois : « Conduis-moi dans le sentier de tes commandements. » Quelquefois : « Dirige mes pas selon ta parole, et qu'aucune injustice ne domine sur moi. » À cela se rapportent ces paroles : « Donne-moi l'intelligence, afin que j'apprenne tes commandements. Enseigne-moi tes jugements. Donne-moi l'intelligence, afin que je connaisse tes témoignages. » Souvent, en d'autres paroles, il traite et retourne la même pensée. Lesquels passages doivent être diligemment remarqués et expliqués aux fidèles, afin que tous comprennent quelle force et quelle abondance de choses salutaires se trouvent dans la première partie de cette pétition.
XIV. Ce que nous signifions d'autre par cette pétition.
En second lieu, lorsque nous prions : « Que ta volonté soit faite », nous détestons les œuvres de la chair, dont l'Apôtre écrit : « Les œuvres de la chair sont manifestes ; ce sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, la luxure, l'idolâtrie, les maléfices, les inimitiés, les contentions, les jalousies, les colères, les rixes, les dissensions, les sectes, l'envie, les homicides, les ivrogneries, les orgies, etc. » ; et : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez. » Et nous demandons que Dieu ne permette pas que nous accomplissions ces choses que les sens, que le désir, que notre faiblesse auront suggérées, mais qu'il modère notre volonté par sa volonté. Étrangers à cette volonté sont les hommes voluptueux, qui sont fixés dans le soin et la pensée des choses terrestres. Car ils sont emportés la tête la première par la passion à posséder ce qu'ils ont convoité, et dans ce fruit du désir pervers ils placent la félicité, au point même qu'ils disent heureux
5, 19. Rom. 8, 13 '
celui qui obtient ce qu'il désire. Nous au contraire demandons à Dieu, comme dit l'Apôtre, « que nous n'ayons pas soin de la chair dans ses désirs », mais que sa volonté soit faite.
XV. Il est meilleur de souhaiter que se fasse ce que Dieu veut, que ce que nous
désirons.
Bien que nous ne soyons pas facilement amenés à prier Dieu de ne pas satisfaire nos désirs ; cette disposition de l'âme a en effet cette difficulté, qu'en demandant cela nous-mêmes, nous semblons en quelque sorte nous haïr nous-mêmes, ce que même imputent à sottise ceux qui sont entièrement attachés au corps. Mais nous, subissons volontiers la réputation de sottise pour la cause du Christ, dont est cette sentence : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce lui-même » ; surtout puisque nous savons qu'il vaut beaucoup mieux souhaiter ce qui est droit et juste, que d'obtenir ce qui est étranger à la raison, à la vertu, aux lois de Dieu. Et certainement, en pire condition est celui qui parvient à ce qu'il désirait témérairement et par impulsion libidineuse, que celui qui, tout en ayant désiré excellemment, n'obtient pas.
XVI. Les choses mêmes qui n'ont pas l'apparence de piété ne doivent pas être
demandées à Dieu.
Cependant, nous ne demandons pas seulement que ne nous soit pas accordé par Dieu ce que nous désirons de notre propre chef, quand il est manifeste que notre zèle est dépravé : mais aussi que ne soit pas donné ce que, sous l'inspiration et l'impulsion du démon, se déguisant en ange de lumière, nous demandons parfois comme un bien. Très juste semblait le zèle du prince des Apôtres, et des plus pleins de piété, quand il essayait de détourner le Seigneur du dessein de partir à la mort : et cependant, parce qu'il était conduit par les sens humains, non par la raison divine, le Seigneur le réprimanda sévèrement. Quoi de plus affectueux envers le Seigneur pouvait paraître être demandé que ce que les saints hommes, Jacques et Jean, irrités contre ces Samaritains qui avaient refusé de recevoir le maître en hospitalité, lui demandèrent, qu'il ordonnât au feu de descendre du ciel, qui consumerait ces êtres durs et inhumains ? Mais ils furent réprimandés par le Christ Seigneur en ces paroles : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes : car le Fils de l'homme n'est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les sauver. »
XVII. Lorsque ce que nous désirons regarde la conservation de la nature, il faut surtout demander que cela se fasse, si Dieu le veut.
Et ce n'est pas seulement quand ce que nous désirons est mauvais, ou a l'apparence du mal, que nous devons prier Dieu que sa volonté soit faite : mais aussi quand en réalité ce n'est pas mauvais, par exemple quand la volonté suit cette première inclination de la nature, pour qu'elle désire les choses qui conservent la nature, et rejette celles qui lui paraissent contraires. C'est pourquoi, quand on en vient au point de vouloir demander quelque chose de ce genre, disons alors du fond de l'âme : « Que ta volonté soit faite » ; imitons celui-là même de qui nous avons reçu le salut et la discipline du salut ; qui, alors qu'il était naturellement ému par la crainte innée des tourments et d'une mort très amère, cependant dans cette horreur de la plus grande douleur rapporta sa volonté à celle de Dieu le Père (Luc. 22, 42.) : « Que non, dit-il, ma volonté, mais la tienne soit faite. »
XVIII. Comme sans le secours de Dieu nous ne pouvons éviter le péché,
nous demandons aussi cela par cette pétition.
Mais admirablement dépravé est le genre humain, lequel, bien qu'il ait aussi fait violence à son propre désir, et l'ait soumis à la volonté divine, cependant ne peut sans le secours de Dieu, par lequel nous sommes et protégés du mal et dirigés vers le bien, éviter les péchés. Il faut donc recourir à cette prière, et demander à Dieu qu'il achève lui-même en nous ce qui a été institué ; qu'il réprime les mouvements exultants de la convoitise, qu'il rende les appétits obéissants à la raison ; qu'enfin il nous conforme tout entiers à sa volonté. Nous prions aussi que le monde entier reçoive la connaissance de la volonté de Dieu, afin que le mystère divin, caché depuis les siècles et les générations, soit connu et répandu chez tous.
Sur la terre comme au ciel.
XIX. Ce que veut dire cette clause.
Nous demandons en outre la forme et la prescription de cette obéissance ; à savoir qu'elle soit dirigée selon cette règle que les bienheureux anges gardent au ciel, et que tout le reste du chœur des âmes célestes cultive ; afin que, comme ceux-ci obéissent spontanément et avec le plus grand plaisir à la volonté divine, ainsi nous obéissions très volontiers à la volonté de Dieu, de la manière dont lui-même le veut le plus.
XX. Il faut obéir à Dieu non pour la cause de quelque prix, mais par amour pour lui-même.
Et en vérité, dans l'œuvre et le zèle que nous consacrons à Dieu, Dieu exige de nous le plus grand amour et une charité exceptionnelle, de sorte que, même si par l'espérance des récompenses célestes nous nous sommes dédiés tout entiers à lui, cependant nous les espérions parce qu'il a plu à la majesté divine que nous entrions dans cette espérance. C'est pourquoi que toute notre espérance s'appuie sur cet amour envers Dieu, qui a proposé la béatitude éternelle pour récompense à notre amour. Car il y en a qui servent quelqu'un avec amour, mais pourtant à cause du prix, auquel ils rapportent leur amour. Il y en a en outre qui, émus seulement par la charité et la piété, ne regardent rien dans celui à qui ils donnent leur service, sinon sa bonté et sa vertu ; eux qui par la pensée et l'admiration de celui-ci se jugent bienheureux de pouvoir lui rendre leur service.
XXI. Autres expositions de cette même clause. Cette apposition a aussi ce sens : « Sur la terre comme au ciel. » Car nous devons surtout nous efforcer d'être obéissants à Dieu, comme nous avons dit que sont les esprits bienheureux, dont David poursuit les louanges dans ce psaume, lorsqu'ils accomplissent ce devoir de la plus grande obéissance : « Bénissez le Seigneur, vous toutes ses vertus ; ses ministres, qui faites sa volonté. » Et si quelqu'un, suivant saint Cyprien, interprète cela de manière à dire : « au ciel », dans les bons et les pieux, « sur la terre », dans les méchants et les impies ; nous approuvons également son avis, de sorte que par « ciel » on entende l'esprit, par « terre » la chair, afin que tous et toutes choses obéissent en tous à la volonté de Dieu.
XXII. Comment aussi cette pétition contient une action de grâces. Cette pétition contient aussi une action de grâces. Car nous vénérons sa très sainte volonté, et remplis de la plus grande joie nous célébrons par de souveraines louanges et félicitations toutes ses œuvres, nous qui savons avec certitude qu'il a bien fait toutes choses. Car puisqu'il est établi que Dieu est tout-puissant, il s'ensuit nécessairement que nous comprenions que tout a été fait par son consentement. Mais puisque nous affirmons aussi que lui-même, comme il est, est le souverain bien : nous confessons que rien de ses œuvres n'est non bon, puisqu'il leur a lui-même communiqué sa bonté. Que si nous ne saisissons pas dans toutes choses la raison divine, dans toutes cependant, la cause de l'ambiguïté étant négligée, et toute hésitation étant rejetée, nous professons avec l'Apôtre que ses voies sont « impénétrables ». Mais nous cultivons aussi la volonté de Dieu surtout en ce que nous avons été jugés dignes par lui de la lumière céleste. Car il nous a « arrachés du pouvoir des ténèbres, transportés dans le royaume du Fils de sa dilection ».
XXIII. Ce qu'il faut rapporter à la contemplation à partir de cette pétition. Mais pour expliquer en dernier lieu ce qui concerne la méditation de cette pétition : il faut revenir à ce que nous avons abordé au début, à savoir que le peuple fidèle, dans la prononciation de cette pétition, doit avoir l'âme humiliée et humble, considérant en lui-même la force des désirs innée dans la nature, qui s'oppose à la volonté divine ; pensant qu'il est vaincu dans cette fonction par toutes les natures, au sujet desquelles il est écrit ainsi : « Toutes choses te servent », et qu'il est suprêmement faible, lui qui ne peut ni accomplir ni même entreprendre aucune œuvre agréable à Dieu, à moins d'être soutenu par le secours de Dieu. Puisque rien n'est plus magnifique, rien plus excellent, comme nous avons dit, que de servir Dieu et de mener une vie selon sa loi et ses préceptes : quoi peut-il y avoir de plus désirable pour l'homme chrétien que de marcher dans les voies du Seigneur, que de ne rien agiter dans l'âme, de n'entreprendre rien dans l'action, qui s'écarte de la volonté divine ? Mais afin qu'il prenne de l'exercice, et garde ce propos plus diligemment, qu'il demande dans les livres divins des exemples de ceux auxquels, parce qu'ils n'avaient pas rapporté la raison de leurs desseins à la volonté de Dieu, tout est mal arrivé.
XXIV. Quel grand avantage pour mener une vie tranquille nous pouvons obtenir de la méditation de cette pétition.
Que les fidèles soient enfin avertis qu'ils doivent se reposer dans la volonté simple et absolue de Dieu ; que celui qui se voit en un lieu inférieur à ce qu'exige sa dignité, supporte d'une âme égale sa condition, qu'il ne déserte pas son ordre, mais qu'il demeure dans cette vocation à laquelle il a été appelé, et qu'il soumette son propre jugement à la volonté de Dieu, qui pourvoit mieux à nos intérêts que nous-mêmes pouvons le souhaiter. Si nous sommes opprimés par la détresse des biens familiaux, si par la santé du corps, si par des persécutions, si par d'autres tracas et angoisses : il faut tenir pour certain que rien de cela ne peut nous arriver sans la volonté de Dieu, qui est la raison suprême de toutes choses ; et c'est pourquoi nous ne devons pas être plus gravement ébranlés, mais supporter d'une âme invincible, ayant toujours en bouche ceci : « Que la volonté du Seigneur soit faite », et ce mot du bienheureux Job : « Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait : que le nom du Seigneur soit béni. »
CAPUT XIII. De la quatrième Pétition.
Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.
I. Quel ordre a été observé dans cette oraison dominicale.
La quatrième pétition, et les suivantes ensuite, par lesquelles nous demandons proprement et nominalement les subsides de l'âme et du corps, se rapportent aux pétitions supérieures. Car la prière dominicale a cet ordre et cette raison, à savoir qu'à la demande des choses divines suive la pétition de celles qui regardent le corps et la protection de cette vie. Car de même que les hommes sont rapportés à Dieu comme à leur fin ultime, ainsi les biens de la vie humaine sont dirigés vers les biens divins selon la même raison.
II. Pourquoi les biens de la vie humaine peuvent être licitement souhaités et demandés à Dieu.
Lesquels doivent certes être souhaités et demandés, soit parce que l'ordre divin l'exige ainsi, soit parce que nous avons besoin de ces secours pour l'obtention
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des biens divins, afin que par ces appuis nous parvenions à la fin proposée, laquelle est contenue dans le royaume et la gloire du Père céleste, et dans l'observation et la conservation de ces préceptes dont nous n'ignorons pas qu'ils sont de la volonté de Dieu. C'est pourquoi nous devons rapporter toute la force et la raison de cette pétition à Dieu et à sa gloire.
III. Avec quelle fin et quelle manière les biens temporels doivent être demandés. Les [pasteurs] accompliront donc leur devoir envers les fidèles auditeurs, afin qu'ils comprennent que, dans la demande de ce qui concerne l'usage et le fruit des choses terrestres, il faut tendre notre âme et notre zèle à la prescription de Dieu, et n'y déroger en aucune partie. Car en ce que l'Apôtre écrit : « Nous ne savons pas ce que nous devons demander comme il convient », on pèche surtout dans ces demandes des choses terrestres et caduques. Il faut donc demander ces biens, comme il convient, afin que, demandant quelque chose à tort, il ne nous soit pas rapporté par Dieu cette réponse : « Vous ne savez pas ce que vous demandez. » Or la marque certaine pour juger quelle pétition est dépravée, laquelle droite, sera le dessein et le propos du demandeur. Car si quelqu'un demande les choses terrestres avec cet esprit, d'estimer qu'elles sont absolument des biens, et qu'en elles, comme en une fin désirée, il se repose et ne cherche rien d'autre ; sans aucun doute il ne prie pas comme il convient. « Car, dit saint Augustin, nous ne demandons pas ces choses temporelles comme nos biens, mais comme nos nécessités. » L'Apôtre enseigne également dans l'épître aux Corinthiens que tout ce qui regarde les usages nécessaires de la vie doit être rapporté à la gloire de Dieu. « Soit donc que vous mangiez, dit-il, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose ; faites tout pour la gloire de Dieu. »
IV. De combien et de quels grands avantages l'homme a joui dans l'état d'innocence.
Mais afin que les fidèles voient combien cette pétition a de nécessité : les curés rappelleront quelle est l'indigence des choses extérieures pour la nourriture et pour la culture de la vie ; ce qu'ils comprendront davantage si l'on fait la comparaison de ce qui était nécessaire pour vivre à ce premier parent de notre race et aux autres hommes ensuite. Car bien qu'il eût, dans l'état très ample de l'innocence, d'où lui-même et par sa faute toute sa postérité sont tombés, eu besoin de prendre de la nourriture pour réparer ses forces : il y a cependant beaucoup de différence entre les nécessités de sa vie et celles de la nôtre. Car il n'aurait pas eu besoin de vêtements pour couvrir son corps, ni de toit pour se réfugier, ni d'armes pour se défendre, ni de remèdes pour la santé, ni de beaucoup d'autres choses, du secours desquelles nous avons besoin pour soutenir cette faiblesse et cette fragilité de notre nature.
Ce fruit lui aurait suffi pour une vie immortelle, que le très heureux arbre de vie lui eût offert sans aucun travail de lui-même ni de ses descendants. Et en vérité l'homme n'aurait pas été oisif dans de si grandes délices du paradis, lui que Dieu avait placé dans ce séjour de volupté pour agir : mais aucun travail ne lui eût été pénible, aucune fonction de devoir eût été non agréable. Il aurait cueilli perpétuellement les fruits les plus suaves, par la culture de ces jardins fortunés, et jamais son travail ou son espérance ne l'auraient trompé.
V. Quels grands maux ont suivi la prévarication d'Adam. Mais la progéniture de ses descendants non seulement a été privée du fruit de l'arbre vital, mais a aussi été condamnée par cette horrible sentence : « Maudite soit la terre dans ton travail ; tu en mangeras avec labeurs tous les jours de ta vie ; elle te produira des épines et des chardons, et tu mangeras les herbes de la terre ; à la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu as été tiré : car tu es poussière, et tu retourneras en poussière. » Nous est donc arrivé au contraire tout ce qui serait arrivé à lui et à ses descendants, si Adam avait été obéissant à la parole de Dieu. Ainsi, toutes choses ont été retournées et changées en pire part. En quoi ceci est le plus grave, que très souvent les plus grandes dépenses, le plus grand labeur et la sueur ne sont suivis d'aucun fruit, quand les récoltes données, étant tombées dans une terre déteriorée, ou opprimées par l'âpreté croissante des herbes sauvages, ou frappées et abattues par les orages, le vent, la grêle, la brûlure, la rouille, périssent, de sorte que tout le labeur de l'année se réduit en un petit temps à néant par quelque calamité du ciel ou de la terre. Ce qui arrive à cause de l'énormité de nos crimes, desquels Dieu détourné, il ne bénit aucunement nos œuvres ; mais demeure l'horrible sentence qu'il a prononcée à notre sujet au commencement : « À la sueur de ton visage tu mangeras ton pain. »
VI. Les hommes, pour subvenir à leurs nécessités, sont tenus de travailler, lesquels cependant, si Dieu ne favorise pas, travaillent en vain. Les pasteurs s'appliqueront donc au traitement de ce lieu, afin que le peuple fidèle sache que c'est par sa faute que les hommes tombent dans ces angoisses et misères ; qu'il comprenne qu'il faut certes suer et peiner dans la préparation de ce qui est nécessaire pour vivre ; cependant, si Dieu n'a pas béni nos travaux, toute espérance sera trompeuse, et tout effort sera vain. Car « ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose ; mais celui qui donne la croissance, Dieu » ; et : « Si le Seigneur n'a pas bâti la maison, en vain ont travaillé ceux qui la bâtissent. »
Catechismus, Conc. Trid.
402VII. Il faut prier Dieu qu'il fournisse ce dont nous avons besoin ; ce qu'
il fait libéralement.
Les curés enseigneront donc qu'il y a des choses presque innombrables, qui, si elles nous manquent, soit nous perdons la vie, soit nous la menons désagréable. Par la connaissance de cette nécessité des choses et de la faiblesse de la nature, le peuple chrétien sera forcé de s'approcher du Père céleste, et de lui demander humblement les biens terrestres et célestes. Il imitera ce fils prodigue qui, quand il eut commencé à être dans le besoin dans une région éloignée, et qu'il n'y avait personne pour lui donner les gousses qu'il avait faim, étant un jour rentré en lui-même, comprit que le remède aux maux dont il était opprimé ne devait être cherché nulle part ailleurs qu'auprès du Père. En ce lieu aussi le peuple fidèle approchera pour prier avec plus de confiance, si dans la pensée de la divine bonté il se rappellera que les oreilles paternelles sont perpétuellement ouvertes aux voix des fils. Car tandis qu'il nous exhorte à demander le pain, il promet de le donner abondamment à ceux qui le demandent correctement. Car en enseignant comment nous devons demander, il exhorte, en exhortant il pousse, en poussant il promet, en promettant il nous amène à l'espérance de l'obtention très certaine.
VIII. Ce qui est entendu sous le nom de pain, et quel est le sens de cette pétition.
Les âmes du peuple fidèle étant donc excitées et enflammées, il suit qu'il faille déclarer ce qui est demandé par cette pétition : d'abord, quel est ce pain que nous demandons. Il faut savoir donc que dans les divines lettres beaucoup de choses sont signifiées par ce nom de « pain », mais principalement ces deux-ci : premièrement, tout ce que nous employons dans la nourriture et les autres choses pour protéger le corps et la vie ; ensuite, tout ce qui nous est donné par le don de Dieu pour la vie et le salut de l'esprit et de l'âme. Or nous demandons ici les subsides de cette vie que nous menons sur terre, selon l'autorité des saints Pères pensant ainsi.
IX. Que des biens temporels peuvent être demandés à Dieu, cela est démontré. C'est pourquoi il ne faut aucunement écouter ceux qui disent qu'il n'est pas permis aux hommes chrétiens de demander à Dieu les biens terrestres de cette vie. Car à cette erreur s'opposent, outre l'avis concordant des Pères, de très nombreux exemples tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Car Jacob, en faisant un vœu, priait ainsi : « Si Dieu est avec moi, et qu'il me garde dans la voie par laquelle je marche, et qu'il me donne du pain pour me nourrir et un vêtement pour me couvrir, et que je retourne heureusement à la maison de mon père : le Seigneur sera mon Dieu, et cette pierre que j'ai dressée en titre s'appellera maison de Dieu, et de tout ce que tu m'auras donné,
je t'offrirai les dîmes. » Salomon aussi demandait un certain subside de cette vie, quand il priait ainsi : « Ne me donne ni mendicité ni richesses ; accorde-moi seulement ce qui est nécessaire à ma nourriture. » Qu'est-ce que le Sauveur du genre humain ordonne de demander, que personne n'oserait nier qu'il concerne l'usage du corps : « Priez, dit-il, afin que votre fuite n'ait pas lieu en hiver ou au sabbat. » Que dirons-nous de saint Jacques, dont sont ces mots : « Quelqu'un parmi vous est-il triste ? qu'il prie ; est-il d'une âme égale ? qu'il chante. » Que dirons-nous de l'Apôtre, qui traitait ainsi avec les Romains : « Je vous supplie, frères, par notre Seigneur Jésus-Christ et par la charité du saint Esprit, de m'aider dans les prières pour moi auprès de Dieu, afin que je sois délivré des infidèles qui sont en Judée. » C'est pourquoi, puisqu'il a été divinement concédé aux fidèles de demander ces subsides des choses humaines, et que cette parfaite formule de prier a été transmise par le Christ Seigneur : il ne reste même pas ce doute, que c'est l'une des sept pétitions.
X. Ce qui est entendu ici sous le nom de pain, concernant la nécessité du corps.
Nous demandons en outre le pain quotidien, c'est-à-dire les choses nécessaires à la nourriture, afin que par le nom de pain nous entendions ce qui est suffisant, tant des vêtements pour nous couvrir que de la nourriture pour nous nourrir, que ce pain soit pain, viande, poisson, ou quelque autre chose. Car nous voyons qu'Élisée a usé de cette manière de parler, quand il avertit le roi de donner du pain aux soldats assyriens ; auxquels fut donnée une grande abondance de vivres. Nous savons aussi qu'il est écrit du Christ Seigneur : « Il entra dans la maison d'un chef des Pharisiens le jour du sabbat pour manger du pain » ; par ce mot, nous voyons que sont signifiés ce qui concerne la nourriture, et ce qui concerne la boisson. Pour la signification complète de cette pétition, il faut en outre remarquer que par ce vocable de pain on ne doit pas entendre une abondance et une quantité recherchée de nourritures et de vêtements, mais une nécessaire et simple ; comme l'Apôtre a écrit : « Ayant des aliments et de quoi nous couvrir, nous nous en contentons » ; et Salomon, comme nous avons dit : « Accorde-moi seulement ce qui est nécessaire à ma nourriture. »
XI. Pourquoi nous demandons ici non simplement du pain, mais « notre » pain.
De cette frugalité et parcimonie nous sommes aussi avertis par ce mot qui suit immédiatement ; car quand nous disons « notre », nous demandons ce pain selon notre nécessité, non selon le luxe ; car nous ne disons pas « notre » parce que nous pourrions nous le procurer par notre propre travail sans Dieu, (car il est dit chez David :
« Tous attendent de toi que tu leur donnes la nourriture en son temps ; toi la leur donnant, ils la recueilleront ; toi ouvrant ta main, toutes choses seront remplies de bonté », et en un autre lieu : « Les yeux de tous espèrent en toi, Seigneur, et toi tu leur donnes leur nourriture en temps opportun ») ; mais parce qu'il est nécessaire, et il nous est attribué par le Père de tous, Dieu, qui nourrit tous les êtres animés par sa providence.
XII. Par notre travail doit nous être procuré le pain que nous voulons être nôtre, si nous demandons notre pain.
Pour cette raison aussi il est appelé notre pain, parce qu'il doit être acquis par nous avec justice, non à procurer par l'injustice, la fraude ou le vol ; car ce que nous nous procurons par des artifices malhonnêtes n'est pas nôtre, mais étranger, et souvent leur acquisition, possession, ou certainement leur perte, est calamiteuse. Au contraire, selon l'avis du Prophète, dans les gains honnêtes et laborieux des hommes pieux il y a la tranquillité et une grande félicité. Car il dit : « Les travaux de tes mains, parce que tu les mangeras ; tu es bienheureux, et il te sera bien. » Désormais Dieu promet à ceux qui cherchent leur nourriture par un juste labeur le fruit de sa bienveillance en ce lieu : « Le Seigneur enverra sa bénédiction sur tes greniers, et sur toutes les œuvres de tes mains, et il te bénira. » Et nous ne demandons pas seulement à Dieu qu'il nous soit permis d'user de ce que nous avons obtenu par notre sueur et notre vertu avec l'aide de sa bonté, car cela est vraiment dit nôtre : mais nous demandons aussi un bon esprit, afin que des choses justement acquises, nous puissions user justement et prudemment.
Quotidien.
XIII. Pourquoi cette particule « quotidien » est aussi ajoutée.
À ce mot aussi est soumise cette notion de frugalité et parcimonie que nous avons dite tout à l'heure. Car nous ne demandons pas une nourriture multiple ou délicate, mais celle qui satisfait la nécessité de la nature, de sorte que soient confondus en ce lieu ceux qui, par dégoût de la nourriture et de la boisson commune, poursuivent les genres les plus recherchés de mets et de vins. Et non moins par ce mot « quotidien » sont blâmés ceux à qui Isaïe oppose ces horribles menaces : « Malheur à vous qui joignez maison à maison, et rattachez champ à champ jusqu'à la limite du lieu ; habiterez-vous seuls au milieu de la terre ? » En effet la cupidité de ces hommes est inextinguible, au sujet desquels ceci a été écrit par Salomon : « L'avare ne sera pas rempli d'argent » ; auxquels s'applique aussi ce mot de l'Apôtre : « Ceux qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et le piège du diable. » Nous appelons en outre pain quotidien, parce que nous en mangeons
•) I. Tim. 6, 9.
pour réparer l'humeur vitale, qui est consumée quotidiennement par la force de la chaleur naturelle. Enfin il y a cette raison de ce nom, parce qu'il doit être demandé sans cesse, afin que nous soyons retenus dans cette habitude d'aimer et d'honorer Dieu, et que nous nous persuadions entièrement de ce qui est, que notre vie et notre salut dépendent de Dieu.
Donne-nous.
XIV. Ce que veulent dire ces deux mots « donne-nous ».
Quelle grande matière offrent ces deux mots pour exhorter les fidèles à vénérer et honorer pieusement et saintement la puissance infinie de Dieu, dans la main duquel sont toutes choses, et à détester cette néfaste
ostentation de Satan : « Tout m'a été livré,
et je le donne à qui je veux » : personne ne l'ignore. Car par le seul consentement
de Dieu toutes choses sont distribuées, conservées et accrues.
XV. Pourquoi les riches, bien qu'ils abondent en toutes choses, doivent user
de ces mots.
Mais quelle nécessité, dirait quelqu'un, est-elle imposée aux riches de demander le pain quotidien, puisqu'ils abondent en toutes choses ? Ils ont la nécessité de prier de cette manière, non pour que leur soit donné ce dont, par la bonté de Dieu, ils ont abondance, mais pour ne pas perdre ce qu'ils possèdent abondamment. C'est pourquoi, comme l'écrit l'Apôtre, qu'ils apprennent de là, les riches, « à ne pas penser haut de soi, et à ne pas espérer dans l'incertaine des richesses, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne toutes choses abondamment pour en jouir ». Or saint Chrysostome donne cette raison de cette nécessaire pétition, non seulement pour que la nourriture nous soit fournie, mais pour que la main du Seigneur nous la fournisse, laquelle, en insérant une force salutaire et même salvifique dans le pain quotidien, fait que la nourriture profite au corps, et que le corps serve à l'âme. XVI. Pourquoi nous disons « donne-nous » et non « donne-moi ».
Mais pourquoi disons-nous « donne-nous » au pluriel, et non « donne-moi » ? Parce qu'il est propre à la charité chrétienne que chacun ne soit pas uniquement préoccupé de soi seul, mais qu'il se soucie en outre de son prochain, et que, dans le soin de son propre intérêt, il se souvienne aussi des autres. À cela s'ajoute que les dons que Dieu accorde à quelqu'un ne lui sont pas accordés pour qu'il les possède seul, ou qu'il en vive dans le luxe, mais pour qu'il partage avec les autres ce qui excède sa nécessité. Car, comme le disent saint Basile et saint Ambroise : « Le pain que tu retiens est le pain des affamés ; le vêtement que tu enfermes est le vêtement des nus ; l'argent que tu enfouis en terre est la rédemption et la délivrance des malheureux.
- (d'après la version d'Ambroise)
Sache donc que tu usurpes autant de biens que tu peux en procurer et que tu ne le veux pas. »
Aujourd'hui.
XVII. Ce que suggère ici le petit mot « Aujourd'hui ».
Cette expression nous rappelle notre commune infirmité. Car quel est celui qui, s'il espère pouvoir par son seul travail pourvoir pour longtemps aux dépenses nécessaires à la vie, ne se fie pas du moins à pouvoir préparer chaque jour les subsides de sa subsistance ? Mais même cette confiance ne nous est pas permise par Dieu, qui nous a ordonné de lui demander la nourriture de chacun des jours. Cette sentence a cette nécessaire raison, que, parce que nous avons tous besoin chaque jour du pain quotidien, nous devons aussi chaque jour user pareillement de la prière dominicale. Voilà pour le pain qui, reçu par la bouche, nourrit et sustente le corps, qui est commun aux fidèles et aux infidèles, aux pieux et aux impies, par l'admirable bonté de Dieu « qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleut sur les justes et sur les injustes », et qui est accordé à tous.
XVIII. Ce qu'il faut entendre ici par le pain spirituel, qui est aussi inclus dans l'ampleur de cette pétition.
Il reste le pain spirituel, que nous demandons aussi en ce lieu. Par lui sont signifiées toutes les choses qui, en cette vie, sont requises pour le salut et la sauvegarde de l'esprit et de l'âme. Car, de même que l'aliment dont se nourrit et se sustente le corps est multiple, de même la nourriture qui contient la vie de l'esprit et de l'âme n'est pas d'un seul genre : car la parole de Dieu aussi est la nourriture de l'âme. La Sagesse dit en effet : « Venez, mangez mon pain, et buvez le vin que je vous ai mêlé. » Or, lorsque Dieu retire aux hommes la faculté de cette parole, ce qu'il a coutume de faire lorsqu'il est plus gravement offensé par nos crimes, on dit qu'il accable le genre humain de famine. Ainsi en est-il chez Amos : « J'enverrai la famine sur la terre, non la famine du pain, ni la soif de l'eau, mais d'entendre la parole du Seigneur. » Or, de même que c'est un signe certain d'une mort prochaine quand les hommes ne peuvent ni prendre de nourriture, ni la retenir après l'avoir prise, de même c'est un grand argument d'un salut désespéré, quand soit ils ne cherchent pas la parole de Dieu, soit, si elle est présente, ne la supportent pas, et profèrent contre Dieu cette voix d'impiété : « Éloigne-toi de nous, nous ne voulons pas la science de tes voies. » C'est dans cette fureur de l'âme et cet aveuglement de l'esprit que se trouvent ceux qui, ayant négligé ceux qui légitimement les gouvernent, à savoir les évêques et les prêtres catholiques, se séparant de la sainte Église romaine, se sont livrés pour enseignement aux hérétiques corrupteurs de la parole de Dieu. 407
XIX. Du vrai pain supersubstantiel, qui est le Christ Seigneur.
Or le pain, nourriture de l'âme, est le Christ Seigneur : car
il dit lui-même de lui : « Je suis le pain vivant qui suis descendu du ciel. » Il est incroyable de quelle volupté et de quelle joie ce pain remplit les âmes des pieux, surtout lorsqu'elles sont aux prises avec les fatigues et les incommodités terrestres. Nous en avons l'exemple de ce saint chœur des Apôtres, dont il est écrit : « Eux s'en allaient joyeux de devant le concile, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir l'outrage pour le nom de Jésus. » Les livres sur la vie des saints hommes sont remplis de tels exemples ; et Dieu parle ainsi des joies intimes des bons : « Au vainqueur je donnerai la manne cachée. »
XX. Le Christ est vraiment contenu dans le sacrement de l'eucharistie, et
c'est pourquoi il est dit proprement notre pain.
Mais notre pain par excellence, c'est le Christ Seigneur lui-même, qui est substantiellement contenu dans le sacrement de l'eucharistie. Ce gage inexplicable de sa charité, il nous l'a donné en retournant vers son Père, de qui il a dit : « Qui mange ma chair, et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. » « Prenez et mangez ; ceci est mon corps. » Les curés demanderont ce qui concernera l'utilité du peuple fidèle, en tirant du lieu où la vertu et la raison de ce sacrement sont traitées séparément. Et en vérité, ce pain est appelé « nôtre », parce qu'il appartient aux seuls hommes fidèles, c'est-à-dire à ceux qui, joignant la charité à la foi, lavent les souillures de leurs péchés par le sacrement de pénitence ; qui, n'oubliant pas qu'ils sont enfants de Dieu, reçoivent et vénèrent le divin sacrement avec la plus grande sainteté et vénération qu'ils peuvent.
XXI. Pourquoi l'eucharistie est dite notre pain quotidien.
Qu'elle soit dite quotidienne, il y en a deux raisons évidentes : l'une, parce qu'elle est chaque jour, dans les saints mystères de l'Église chrétienne, à la fois offerte à Dieu et donnée à ceux qui le demandent pieusement et saintement ; l'autre, parce qu'elle doit être reçue chaque jour, ou du moins qu'il faut vivre de telle sorte que, chaque jour, autant qu'il peut se faire, nous puissions la recevoir dignement. Qu'ils entendent, ceux qui pensent le contraire, qu'il ne faudrait pas, sinon à long intervalle, que l'âme se nourrisse de ces nourritures salutaires, ce que dit saint Ambroise : « Si c'est un pain quotidien, pourquoi ne le prends-tu qu'après un an ? Reçois chaque jour ce qui te profite chaque jour ; vis ainsi que tu mérites chaque jour de le recevoir. »
XXII. Comment nous devons être disposés, si nous n'obtenons pas aussitôt le pain demandé.
Mais dans cette pétition, les fidèles doivent être exhortés surtout à ce que, lorsqu'ils auront mis correctement leur dessein et leur diligence dans
l'acquisition des choses nécessaires à la vie, ils remettent à Dieu l'issue de l'affaire,
*) Liv. 5. des sacrements, chap. 4.
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et rapportent leur désir à sa volonté, « lui qui ne laissera pas le juste dans un éternel trouble ». Car ou bien Dieu accordera ce qui est demandé, et ainsi ils obtiendront leur souhait ; ou bien il ne l'accordera pas, et ce sera un argument très certain que ce que Dieu refuse aux pieux n'est ni salutaire ni utile, lui qui se soucie davantage de leur salut qu'eux-mêmes. Les curés pourront instruire ce point en exposant les raisons qui sont excellemment rassemblées par saint Augustin dans la lettre à Proba.
XXIII. Quelle occasion de méditation se présente ici.
Ce sera la conclusion dans le traitement de cette pétition, que les riches se souviennent de rapporter leurs facultés et leurs biens à Dieu comme les ayant reçus de lui, et qu'ils songent qu'ils ont été comblés de ces biens pour les distribuer aux indigents. En ce sens concorde ce que l'Apôtre expose dans la première épître à Timothée ; d'où il sera permis aux curés de puiser une grande force des préceptes divins, utilement et salutairement, pour illustrer ce lieu.
CHAPITRE XIV. De la cinquième pétition.
Et remets-nous nos dettes, comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.
I. De la passion du Christ a émané la rémission de tous nos péchés.
Comme il y a tant de choses qui signifient la puissance infinie de Dieu, jointe à une sagesse et à une bonté égales, qu'en quelque direction que tu tournes les yeux et la pensée, se présentent des signes très certains de sa puissance et de sa bienveillance immenses, rien n'est assurément qui déclare davantage son amour souverain et son admirable charité envers nous, que l'inexplicable mystère de la passion de Jésus-Christ, d'où a jailli cette source perpétuelle pour laver les souillures des péchés, dont nous désirons être inondés et purifiés, sous la conduite et la libéralité de Dieu, lorsque nous lui demandons : « Remets-nous nos dettes. »
II. Ce que contient cette cinquième pétition.
Or cette pétition contient une sorte de somme de tous les biens dont le genre humain a été comblé par Jésus-Christ. C'est ce qu'a enseigné Isaïe : « L'iniquité de la maison de Jacob, dit-il, sera remise, et c'est tout le fruit, que son péché soit enlevé. » Ce que David montre aussi, en proclamant bienheureux
ceux qui ont pu recevoir ce fruit salutaire, par ces paroles : « Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises. » C'est pourquoi le sens de cette pétition doit être attentivement et diligemment considéré et exposé par les pasteurs, car nous comprenons qu'il vaut tant pour obtenir la vie céleste.
III. Comment la manière de prier n'est pas ici la même que dans les précédentes.
Or nous entrons dans une nouvelle manière de prier. Car jusqu'à maintenant, nous avons demandé à Dieu non seulement les biens éternels et spirituels, mais aussi les biens caducs et ceux qui concernent cette vie ; mais maintenant, nous déprécations les maux, tant de l'âme que du corps, tant de cette vie que de l'éternelle.
IV. Ce qui est requis en celui qui veut obtenir le pardon du péché.
Mais puisque, pour obtenir ce que nous demandons, il faut une droite manière de demander, il convient de dire comment doivent être disposés ceux qui veulent prier Dieu de cette manière. Les curés avertiront donc le peuple fidèle que, premièrement, il est nécessaire que celui qui veut accéder à cette demande reconnaisse lui-même son péché ; ensuite, qu'il soit ému par son sentiment et sa douleur ; puis, qu'il se persuade tout à fait que Dieu a cette volonté de pardonner à ceux qui ont péché, lorsqu'ils sont ainsi disposés et préparés, comme nous l'avons dit, de peur que le souvenir et la reconnaissance amère des fautes ne soient suivis de cette désespérance du pardon qui autrefois envahit l'âme de Caïn et de Judas, lesquels ne pensèrent à Dieu que comme vengeur et châtieur, et non aussi comme clément et miséricordieux. Donc, dans cette pétition, il faut que nous soyons disposés de telle sorte que, reconnaissant douloureusement nos péchés, nous ayons recours à Dieu comme à un père, non comme à un juge, et que nous le supplions non d'agir envers nous selon sa justice, mais selon sa miséricorde.
V. Par quelles raisons l'homme est amené à la reconnaissance des péchés.
Or nous serons facilement amenés à reconnaître notre péché, si nous écoutons Dieu lui-même nous avertir de cette considération dans les saintes Écritures. Il y a en effet cette parole de David : « Tous se sont égarés, ils sont devenus ensemble inutiles ; il n'y en a pas qui fasse le bien, il n'y en a pas un seul. » Dans le même sens parle Salomon : « Il n'est pas d'homme juste sur la terre qui fasse le bien et ne pèche pas. » À quoi se rattache aussi ceci : « Qui peut dire : mon cœur est pur, je suis net de péché ? » Ce que saint Jean a écrit également pour détourner les hommes de l'arrogance : « Si nous disons que nous n'avons point de péché,
nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous » ; et Jérémie : « Tu as dit : Je suis sans péché et innocent, et c'est pourquoi que ta fureur se détourne de moi. Voici que j'entrerai en jugement avec toi, parce que tu as dit : je n'ai pas péché. » Toutes ces sentences, le même qui les avait proférées par leur bouche, le Christ Seigneur, les confirme par la prescription de cette pétition, par laquelle il nous ordonne de confesser nos fautes. Car il est interdit de les interpréter autrement par l'autorité du concile de Milève en ces termes : « Il a plu que quiconque veut que les paroles mêmes de l'oraison dominicale, où nous disons : "Remets-nous nos dettes", soient dites par les saints de telle sorte qu'elles soient dites par humilité, non véridiquement : qu'il soit anathème. » Qui en effet supporterait celui qui prie et ment non aux hommes, mais au Seigneur lui-même, qui dit des lèvres qu'il veut que les dettes lui soient remises, et qui dit en son cœur ne pas avoir de dettes à se faire remettre ?
VI. Comment, après la reconnaissance du péché, on doit susciter en l'âme une douleur mordante et une vraie pénitence de ce même péché.
Mais dans la nécessaire reconnaissance des péchés, il ne suffit pas de s'en souvenir légèrement : car il faut que ce souvenir nous soit amer, qu'il pique le cœur, aiguillonne l'esprit, et enflamme la douleur. C'est pourquoi les curés traiteront ce lieu avec diligence, afin que non seulement les auditeurs fidèles se souviennent de leurs forfaits et de leurs crimes, mais qu'ils s'en souviennent péniblement et douloureusement, afin que, saisis de sentiments intimes, ils aient recours à Dieu le Père, pour lui demander humblement d'arracher les aiguillons des crimes qui y adhèrent. Et ils ne s'efforceront pas seulement de mettre sous les yeux du peuple fidèle la turpitude des erreurs : mais aussi l'indignité et la saleté des hommes qui, n'étant rien qu'une chair corrompue, rien qu'une suprême laideur, osons incroyablement offenser cette incompréhensible majesté de Dieu, et son inexplicable excellence ; surtout alors que c'est par lui que nous avons été créés, libérés, comblés de bienfaits innombrables et très grands.
VII. Comment par le péché nous nous livrons à la très grave servitude du diable.
Pourquoi ? Afin que, séparés de Dieu le Père, qui est le souverain bien, nous nous livrions, par la très honteuse récompense du péché, au diable, dans la plus misérable servitude. Car on ne peut dire avec quelle cruauté il domine dans les âmes de ceux qui, ayant rejeté le doux joug de Dieu, et ayant rompu le très aimable lien de la charité par lequel notre esprit est attaché à Dieu notre Père, se sont détournés vers l'ennemi le plus acharné ; lequel, à ce titre, est appelé dans les divines Écritures « prince » et « régent du monde », et prince des ténèbres, et « roi sur tous les fils de l'orgueil ». Or, à ceux qui sont opprimés par la tyrannie du démon,
convient vraiment cette parole d'Isaïe : « Seigneur notre Dieu, des maîtres hors de toi nous ont possédés. »
VIII. Quels grands maux le péché apporte dans l'âme.
Si les alliances rompues de la charité nous émeuvent trop peu, que nous émeuvent du moins les calamités et les misères dans lesquelles nous tombons par le péché. Car est violée la sainteté de l'âme, que nous savons épouse du Christ ; est profané ce temple du Seigneur, dont l'Apôtre dit à ceux qui le contaminent : « Si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra. » Innombrables sont les maux que le péché a introduits dans l'homme ; David a exprimé cette peste presque infinie par ces paroles : « Il n'y a pas de santé dans ma chair, à cause de ta colère ; il n'y a pas de paix dans mes os, à cause de mes péchés. » Certes il connaissait la force de cette plaie, lorsqu'il confessait qu'aucune partie de lui-même n'était intacte de la pestilence du péché. Car le venin du péché avait pénétré jusqu'aux os, c'est-à-dire avait infecté la raison et la volonté, qui sont les parties les plus solides de l'âme. Cette peste largement étendue, les saintes Écritures l'indiquent, lorsqu'elles appellent les pécheurs boiteux, sourds, muets, aveugles et privés de tous leurs membres. Mais outre la douleur que David sentait du péché comme d'un crime, il était davantage angoissé encore par la colère de Dieu, qu'il comprenait émue contre lui à cause du péché. Car il y a guerre entre les scélérats et Dieu, qui est incroyablement offensé par leurs crimes ; car l'Apôtre dit : « Colère et indignation, tribulation et angoisse sur toute âme d'homme qui fait le mal. » Car même si l'action du péché a passé, cependant le péché demeure par la tache et la culpabilité, poursuivie toujours par l'imminente colère de Dieu, comme l'ombre suit le corps.
IX. Comment, connue la calamité des péchés, nous devons nous convertir à la pénitence.
Comme donc David était blessé par ces aiguillons, il était excité à demander le pardon des fautes, dont les curés proposeront aux auditeurs fidèles et l'exemple de douleur, et la raison de la doctrine, tirée de son cinquantième psaume, afin que, par l'imitation du Prophète, ils puissent être instruits au sens de la douleur, c'est-à-dire à la vraie pénitence, et à l'espérance du pardon. Quelle grande utilité possède cette manière d'enseigner, pour que nous apprenions à nous affliger de nos péchés, le montre ce discours de Dieu chez Jérémie, qui, lorsqu'il exhortait Israël à la pénitence, l'avertissait de percevoir le sentiment des maux que le péché entraîne. « Vois en effet, dit-il, combien il est mauvais et amer de m'avoir abandonné, moi, le Seigneur ton Dieu, et qu'il n'y a pas de crainte de moi en toi, dit le Seigneur, Dieu
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des armées. » Ceux qui sont privés de ce sens nécessaire de reconnaissance et de douleur, chez les Prophètes, Isaïe, Ézéchiel et Zacharie, sont dits avoir un cœur « dur, de pierre, et d'airain ». Car ils sont comme une pierre, qu'aucune douleur n'adoucit, qu'aucun sens de vie, c'est-à-dire de reconnaissance salutaire, ne vivifie.
X. Par quelles méditations, après la reconnaissance et la détestation du péché, il faut concevoir l'espérance d'obtenir le pardon.
Mais afin que le peuple, effrayé par la gravité des péchés, ne désespère pas de pouvoir obtenir le pardon, les curés devront l'appeler à l'espérance par ces raisons : que le Christ Seigneur a donné à l'Église le pouvoir de remettre les péchés, comme il est déclaré dans l'article sacrosaint du symbole, et qu'il a enseigné par cette pétition quelle grande est la bonté et la libéralité de Dieu envers le genre humain ; car si Dieu n'était pas prompt et disposé à remettre les péchés aux pénitents, jamais il ne nous aurait prescrit cette formule de prière : « Remets-nous nos dettes. » C'est pourquoi nous devons tenir fixé dans nos âmes qu'il nous accordera sa miséricorde paternelle, lui qui a ordonné de la demander par ces prières.
XI. Comment, si nous nous repentons, Dieu pardonne facilement nos péchés.
Car tout à fait sous cette pétition est soumise cette sentence, que Dieu est disposé envers nous de telle sorte qu'il pardonne volontiers aux vrais pénitents. Dieu est en effet celui contre qui nous péchons par obéissance rejetée, dont nous troublons l'ordre de la sagesse autant qu'il est en nous ; que nous offensons, que nous violons par nos actes et nos paroles. Mais le même est ce très bienfaisant Père, qui, pouvant tout pardonner, non seulement a déclaré qu'il le voulait, mais a même incité les hommes à lui demander pardon, et leur a enseigné par quelles paroles le faire. C'est pourquoi personne ne peut douter que, sur son autorité, il soit en notre pouvoir de nous réconcilier la grâce de Dieu. Et puisque ce témoignage de la divine volonté portée au pardon augmente la foi, nourrit l'espérance, enflamme la charité, il vaut la peine d'orner ce lieu de quelques témoignages divins et d'exemples d'hommes à qui, malgré les plus grands crimes, Dieu, parce qu'ils s'en sont repentis, a accordé le pardon. Puisque nous avons poursuivi cette sentence, autant que la matière le permettait, dans le prologue de cette prière, et dans la partie du symbole qui concerne la rémission des péchés : les curés en tireront ce qui semblera devoir servir à l'instruction de ce lieu ; ils puiseront le reste dans les sources des divines Écritures.
XII. Ce qu'il faut entendre par le nom de dettes dans cette pétition.
Puis qu'ils usent du même procédé que nous avons estimé devoir être suivi dans les autres pétitions, afin que les fidèles comprennent ce que signifient ici « les dettes », de peur que, trompés par l'ambiguïté, ils ne demandent autre chose que ce qui doit être demandé. Or il faut savoir premièrement que nous ne demandons aucunement que nous soit remis l'amour de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit, que nous devons tout entier à Dieu, et dont l'acquittement est nécessaire au salut. Et parce que, sous le nom de dette, sont aussi contenues l'obéissance, le culte, la vénération, et les autres devoirs de ce genre, nous ne demandons pas que nous ne les devions plus : mais nous prions qu'il nous libère des péchés. C'est ainsi en effet que saint Luc l'a interprété, qui a mis péchés pour dettes, pour cette raison que, par leur commission, nous devenons coupables devant Dieu, et exposés à des peines dues, que nous payons soit en satisfaisant, soit en souffrant. De ce genre fut la dette dont le Christ Seigneur parla par la bouche du Prophète : « Ce que je n'ai pas ravi, alors je le restituais. » Par cette parole de Dieu, on peut comprendre non seulement que nous sommes débiteurs, mais encore que nous ne sommes pas solvables, puisque le pécheur ne peut par lui-même en aucune manière satisfaire.
XIII. Puisque le pécheur n'est pas solvable par lui-même, d'où
peut se faire la satisfaction de la dette contractée par le péché.
C'est pourquoi nous devons avoir recours à la miséricorde de Dieu, à qui, parce que correspond une égale justice, dont Dieu est très jaloux, nous aurons à recourir à la déprécation, et au patronage de la passion de notre Seigneur Jésus-Christ, sans laquelle jamais personne n'a obtenu le pardon des fautes, d'où toute force et toute raison de satisfaire ont découlé, comme d'une source. Car ce prix payé par le Christ Seigneur sur la croix, et communiqué à nous par les sacrements, reçus en réalité ou par désir et volonté, est d'une telle valeur qu'il nous obtient et réalise ce que nous demandons par cette pétition, à savoir que nos péchés nous soient remis.
XIV. Ici l'on prie pour l'indulgence et la rémission de la faute vénielle et mortifère.
En ce lieu, nous déprécations non seulement pour les légères erreurs et les plus faciles à obtenir pardon, mais aussi pour les péchés graves et mortifères ; laquelle prière n'aura pas de poids dans la gravité des crimes, si elle n'a reçu du sacrement de pénitence, en réalité ou du moins en désir, comme il a déjà été dit, ce qu'elle demande.
XV. La raison pour laquelle nous disons ici « nos dettes » n'est pas la même
que celle qui était lorsque nous demandions « notre pain ».
Or nous disons « nos dettes » bien différemment de ce dont nous avons dit auparavant « notre pain ». Car ce pain est « nôtre », parce qu'il nous est accordé par le don de Dieu ; et les péchés sont « nôtres », parce que leur culpabilité réside en nous ; car c'est par notre volonté qu'ils sont commis, lesquels n'auraient pas la force du péché, s'ils n'étaient volontaires. Nous donc, soutenant et confessant cette faute, nous implorons la clémence de Dieu nécessaire pour expier les péchés. En cela nous n'usons d'excuse de personne, et ne transférons la cause sur personne, comme le firent les premiers hommes Adam et Ève ; nous nous jugeons nous-mêmes, employant, si nous sommes sages, cette prière du Prophète : « N'incline point mon cœur à des paroles de malice, pour chercher des excuses dans les péchés. »
XVI. Pourquoi nous demandons au pluriel « remets-nous les dettes ».
Nous ne disons pas non plus « remets-moi », mais « remets-nous » ; parce que la fraternelle nécessité et la charité qui existent entre tous les hommes exigent de chacun de nous que, soucieux du salut commun des prochains, lorsque nous prions pour nous, nous déprécations aussi pour eux. Cet usage de prier, transmis par le Christ Seigneur, reçu ensuite par l'Église de Dieu, et perpétuellement observé, les Apôtres eux-mêmes l'ont surtout maintenu, et ont été les auteurs que les autres l'employassent. De cet ardent zèle et désir de déprécier pour le salut des prochains, nous avons dans l'un et l'autre Testament un insigne exemple des saints Moïse et Paul ; dont l'un priait ainsi Dieu : « Ou bien remets-leur cette faute, ou sinon, efface-moi de ton livre que tu as écrit » ; l'autre en ces termes : « Je souhaitais moi-même d'être anathème du Christ pour mes frères. »
Comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.
XVII. Comment doivent être entendues ces paroles : comme nous les remettons aussi à nos débiteurs.
Ce « comme » peut être entendu de deux manières ; car il a la valeur d'une similitude, lorsque nous demandons à Dieu que, de même que nous remettons les injures et les outrages à ceux qui nous ont lésés, ainsi lui-même nous pardonne les péchés. Il est en outre la marque d'une condition ; dans ce sens le Christ Seigneur interprète cette formule : « Si vous remettez, dit-il, aux hommes leurs péchés, votre Père céleste vous remettra aussi vos fautes ; si au contraire vous ne les remettez pas aux hommes, votre
Père ne vous remettra pas non plus vos péchés. » Mais l'un et l'autre sens possèdent la même nécessité de pardonner ; afin que, si nous voulons que Dieu nous accorde le pardon des fautes, il soit nécessaire que nous pardonnions à ceux-là même dont nous avons reçu l'injure. Car Dieu requiert de nous l'oubli des injures et l'étude réciproque et l'amour, à tel point qu'il rejette et dédaigne les dons et les sacrifices de ceux qui ne sont pas réconciliés en grâce.
XVIII. La rémission de toutes les injures est prouvée être conforme aux préceptes
de la nature et aux commandements du Christ.
Il est même établi par la loi de la nature, que nous nous montrions envers les autres tels que nous désirons qu'ils soient envers nous, de sorte qu'est vraiment très impudent celui qui demande à Dieu de passer outre à la peine de son crime, alors que lui-même retient son âme armée contre le prochain. C'est pourquoi doivent être prêts et prompts à pardonner ceux à qui ont été faites des injures, puisque tant ils sont pressés par cette formule de prière, et que chez saint Luc Dieu ordonne : « Si ton frère a péché contre toi, reprends-le, et s'il fait pénitence, remets-lui ; et s'il pèche sept fois en un jour contre toi, et sept fois en un jour se tourne vers toi, disant : Je me repens : remets-lui », et dans l'Évangile de saint Matthieu il est dit : « Aimez vos ennemis », et l'Apôtre et avant lui Salomon ont écrit : « Si ton ennemi a faim, nourris-le : s'il a soif, donne-lui à boire », et ainsi chez saint Marc l'Évangéliste : « Lorsque vous serez debout pour prier, remettez, si vous avez quelque chose contre quelqu'un ; afin que votre Père aussi, qui est dans les cieux, vous remette vos péchés. »
XIX. Par quelles raisons doivent être fléchis les esprits des hommes à la douceur que Dieu exige ici.
Mais puisque, par le vice de la nature dépravée, rien n'est fait plus péniblement par l'homme que de pardonner les injures à celui qui les a infligées, que les curés mettent toute la force de leur âme et de leur ingéniosité à changer et à fléchir les âmes des fidèles vers cette douceur et miséricorde nécessaire à l'homme chrétien. Qu'ils s'arrêtent dans la transmission des oracles divins, dans lesquels il est permis d'entendre Dieu commandant que l'on pardonne aux ennemis. Qu'ils prêchent ce qui est très vrai, que c'est un grand argument pour les hommes qu'ils sont enfants de Dieu, s'ils remettent facilement les injures, et aiment de cœur les ennemis. Car dans le fait d'aimer les ennemis brille une certaine ressemblance avec Dieu notre Père, qui s'est réconcilié la race des hommes, qui lui était la plus ennemie et la plus hostile, par la mort de son Fils, rachetée de la perdition éternelle. Que soit en outre la clôture de cette exhortation et de ce précepte ce commandement du Christ Seigneur, que nous ne pouvons refuser sans suprême
déshonneur et ruine (Mt 5, 44. 45.) : « Priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, afin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans les cieux. »
XX. Comment il faut agir avec ceux qui ne peuvent effacer de leur âme
le souvenir des injures.
Mais en ce lieu, il faut une prudence non commune des pasteurs, de peur que quelqu'un, connaissant la difficulté et la nécessité de ce précepte, ne désespère du salut. Il y en a en effet qui, comprenant qu'ils doivent effacer les injures par un oubli volontaire, et aimer ceux qui les ont lésés, le désirent et le font autant qu'ils peuvent, mais sentent que tout le souvenir des injures ne peut leur être retiré. Car résident dans l'âme certaines reliques de ressentiment ; c'est pourquoi ils sont agités de grandes tempêtes de conscience, craignant que, ayant déposé leurs inimitiés trop peu simplement et franchement, ils n'obéissent pas au commandement de Dieu. Ici donc les pasteurs expliqueront les zèles contraires de la chair et de l'esprit ; que le sens de celle-là est enclin à la vengeance, celui de celui-ci est porté à pardonner : de là existe entre eux une turbulence et rixe perpétuelle. C'est pourquoi ils démontreront qu'il ne faut pas du tout désespérer du salut, même si les appétits de la nature corrompue réclament et s'opposent à la raison, pourvu que l'esprit persévère dans son devoir, et dans la volonté de remettre les injures et d'aimer le prochain.
XXI. Ceux qui retiennent encore l'appétit de la vengeance peuvent et doivent
réciter l'oraison dominicale sans faute.
Et si peut-être il y en a qui, ne pouvant encore se résoudre, oublieux des injures, à aimer les ennemis, sont par là détournés de la condition, comme nous l'avons dit, de cette pétition, et n'usent pas de la prière dominicale : les curés apporteront ces deux raisons, par lesquelles ils arracheront à ceux-ci cette erreur pernicieuse. Car quiconque parmi les fidèles fait ces prières, les fait au nom de toute l'Église, dans laquelle il faut nécessairement qu'il y ait quelques pieux qui ont remis à leurs débiteurs ces dettes dont il est fait mention ici. À cela s'ajoute qu'en le demandant à Dieu, nous demandons aussi en même temps tout ce que nous devons nécessairement apporter à cette pétition pour l'obtenir. Car nous demandons et le pardon des péchés, et le don de la vraie pénitence ; nous demandons la faculté de la douleur intime ; nous demandons de pouvoir avoir horreur des péchés, et les confesser vraiment et pieusement au prêtre. Ainsi donc, puisqu'il nous est aussi nécessaire de pardonner à ceux qui nous ont causé du dommage ou quelque mal : lorsque nous prions pour que Dieu nous pardonne, nous prions en même temps qu'il nous accorde la faculté de nous réconcilier à ceux que nous haïssons. C'est pourquoi doivent être détournés de cette opinion ceux qui sont mus par cette vaine et perverse crainte, que Dieu ne se rende à eux plus offensé par cette prière ; et au contraire, ils doivent être exhortés à l'usage fréquent de la prière,
par lequel ils demandent à Dieu notre Père qu'il leur donne cette disposition d'âme, de pardonner à ceux qui les ont lésés, et d'aimer les ennemis.
XXII. Ce que doit faire celui qui désire que la prière au sujet de la rémission des péchés lui soit fructueuse.
Mais pour que la prière soit tout à fait fructueuse, il faut premièrement mettre en elle ce soin et cette méditation, que nous sommes suppliants devant Dieu, et que nous demandons de lui le pardon, qui n'est donné qu'au pénitent ; ainsi donc, il convient que nous soyons doués de cette charité et piété qui conviennent aux pénitents ; et qu'elle convient surtout à ceux qui, mettant pour ainsi dire sous les yeux leurs propres ignominies et crimes, les expient par les larmes. À cette pensée doit être jointe la précaution, pour l'avenir, envers ces choses dans lesquelles il y eut quelque occasion de pécher, et qui peuvent nous donner prétexte d'offenser Dieu notre Père. David était dans ces soucis, lorsqu'il disait : « Et mon péché est toujours contre moi » ; et en un autre lieu : « Je laverai chaque nuit mon lit ; j'arroserai ma couche de mes larmes. » Que chacun se propose en outre le très ardent zèle de prier de ceux qui ont obtenu de Dieu par leurs prières le pardon des fautes ; comme ce publicain, qui, se tenant au loin par pudeur et douleur, les yeux fixés à terre, ne faisait que frapper sa poitrine, ayant cette prière : « Dieu, sois-moi propice, à moi pécheur » ; puis cette femme pécheresse, qui, se tenant derrière le Christ Seigneur, baisait ses pieds qu'elle avait arrosés et essuyés avec ses cheveux ; enfin Pierre, prince des Apôtres, « qui, étant sorti dehors, pleura amèrement ».
XXIII. Quels sont les principaux remèdes pour guérir les blessures de l'âme.
Ensuite il faut songer que, plus les hommes sont infirmes, et portés aux maladies de l'âme qui sont les péchés, plus ils ont besoin de médicaments nombreux et fréquents. Or les remèdes de l'âme malade sont la pénitence et l'eucharistie. Que le peuple fidèle use donc de ceux-ci très souvent. Ensuite l'aumône, comme le transmettent les divines Écritures, est un médicament accommodé pour guérir les blessures de l'âme. C'est pourquoi, ceux qui désirent user pieusement de cette prière, qu'ils fassent, selon leurs forces, du bien aux indigents ; car quelle grande force elle a pour effacer les taches des crimes, en est témoin dans Tobie l'ange du Seigneur, le saint Raphaël, dont c'est la parole : « L'aumône délivre de la mort, et c'est elle qui purifie les péchés, et fait trouver la miséricorde et la vie éternelle. » En est témoin Daniel, qui avertissait ainsi le roi Nabuchodonosor : « Rachète tes péchés par les aumônes, et tes iniquités par les miséricordes envers les pauvres18, 9. '} Dan. i, 24.
Catéchisme, Conc. Trid.
». La meilleure largesse, et la manière d'accorder la miséricorde, est l'oubli des injures, et la bonne volonté envers ceux qui ont violé ton bien, ta réputation, ou ton corps, ou ceux des tiens. Quiconque donc désire que Dieu soit le plus miséricordieux envers lui, qu'il donne à Dieu ses inimitiés, qu'il remette toute offense, et qu'il prie très volontiers pour ses ennemis, saisissant toute occasion de bien mériter d'eux-mêmes. Mais puisque ce sujet a été exposé lorsque nous avons traité du lieu de l'homicide, nous y renvoyons les curés ; qu'ils concluent néanmoins cette pétition par cette fin, que rien n'est plus injuste, ou ne peut être imaginé, que celui qui, étant dur envers les hommes, au point de ne se livrer à aucun à la douceur, demande en même temps que Dieu soit envers lui clément et bienveillant.
CHAPITRE XV. De la sixième pétition.
Et ne nous induis pas en tentation.
I. Quel grand péril il y a de retomber dans le péché après la rémission des péchés obtenue.
Il n'est pas douteux que les fils de Dieu, après avoir obtenu le pardon des fautes, lorsqu'enflammés du zèle de rendre à Dieu culte et vénération, ils souhaitent le royaume céleste, et, attribuant toutes les œuvres de la piété au divin Numen, dépendent tout entiers de sa volonté et providence paternelle : alors d'autant plus l'ennemi du genre humain médite contre eux tous les artifices, prépare toutes les machines par lesquelles ils soient attaqués, de sorte qu'il est à craindre que, leur résolution étant ébranlée et changée, ils ne retombent de nouveau dans les vices, et n'en ressortent bien pires qu'ils n'étaient auparavant. Desquels on peut à bon droit dire ceci du prince des Apôtres (II Pi 2, 21.) : « Il leur eût mieux valu ne pas connaître la voie de la justice, qu'après l'avoir connue, de retourner en arrière loin du saint commandement qui leur a été transmis. »
II. Comment le Christ a voulu par cette raison nous munir contre les embûches du très rusé ennemi.
C'est pourquoi le précepte de cette pétition nous a été donné par le Christ Seigneur, afin que chaque jour nous nous recommandions à Dieu, et implorions son soin et son secours paternel, ne doutant nullement que, si nous étions abandonnés de la divine protection, nous serions retenus enserrés dans les lacets du très rusé ennemi. Et non seulement dans cette règle de prière il a ordonné de demander à Dieu de ne pas permettre que nous soyons induits en tentation, mais aussi dans cette prière qu'il fit aux saints Apôtres au temps même de sa mort, alors qu'il avait dit qu'eux-mêmes étaient purs,
il les avertit de ce devoir par ces paroles : « Priez, afin que vous n'entriez point en tentation. » Cet avertissement, employé de nouveau par le Christ Seigneur, impose aux curés un grand poids de diligence, pour exciter le peuple fidèle à l'usage fréquent de cette prière, afin que, puisque de si grands périls de ce genre sont tendus chaque heure aux hommes par l'ennemi diable, ils demandent sans cesse à Dieu, qui seul peut les repousser : « Ne nous induis pas en tentation. »
Par quelles raisons principales les hommes peuvent comprendre la nécessité de cette pétition.
Or le peuple fidèle comprendra combien il a besoin de ce secours divin, s'il se souvient de sa faiblesse et ignorance, s'il se rappelle cette sentence du Christ Seigneur : « L'esprit est prompt, mais la chair est faible » ; s'il lui vient à l'esprit combien sont graves et funestes les chutes des hommes, sous l'impulsion du démon, si elles ne sont pas soutenues par le secours de la droite céleste. Quel plus illustre exemple de l'infirmité humaine peut-on donner, que ce saint chœur des Apôtres qui, alors qu'ils étaient auparavant d'un grand courage, à la première terreur qui leur fut présentée, ayant abandonné le Sauveur, s'enfuirent ? encore que plus illustre encore soit celui du prince des Apôtres, lequel, au milieu d'une si grande profession de singulière force et d'amour envers le Christ Seigneur, lorsque peu auparavant, plein de confiance en lui-même, il avait dit : « Même s'il faut que je meure avec toi, je ne te renierai pas » ; aussitôt épouvanté par la voix d'une seule femmelette, affirma par serment qu'il ne connaissait pas le Seigneur. Certes les forces ne répondaient pas chez lui à la suprême ardeur de l'esprit. Que si les hommes les plus saints ont gravement péché par la fragilité de la nature humaine, à laquelle ils se fiaient, que ne doit-on pas craindre pour les autres, qui sont très éloignés de leur sainteté ?
IV. À combien et à quels périls de tentations la vie des hommes est exposée.
C'est pourquoi que le curé propose au peuple fidèle les combats et les périls dans lesquels nous sommes assidûment engagés, tant que l'âme est dans ce corps mortel, et que de partout nous assaillent la chair, le monde et Satan. Ce que la colère, ce que la cupidité peuvent en nous, y a-t-il quelqu'un qui ne soit forcé, à son grand malheur, d'en faire l'expérience ? Qui n'est pressé par ces aiguillons ? qui ne sent ces pointes ? qui, leur étant soumis, n'est pas brûlé par leurs torches ardentes ? et ce sont en effet tant de coups variés, tant de poursuites différentes, qu'il est très difficile de ne pas recevoir quelque grave blessure. Et outre ces ennemis qui habitent et vivent avec nous, il y a de plus ces ennemis très acharnés, dont
il est écrit : « Nous n'avons pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les principautés et les puissances, contre les régents du monde de ces ténèbres, contre les esprits de malice dans les célestes. »
V. Combien sont graves les assauts des démons contre nous, est exposé d'après la sentence de saint Paul.
Car aux combats intimes s'ajoutent les impulsions externes et les assauts des démons, qui à la fois nous attaquent ouvertement, et par des tunnels s'écoulent en nos âmes, de sorte que nous pouvons à peine nous garder d'eux. L'Apôtre les appelle « principautés » à cause de l'excellence de leur nature (car, par nature, ils surpassent les hommes et les autres choses créées qui tombent sous les sens) ; et « puissances », parce qu'ils surpassent non seulement par la force de la nature, mais aussi par la puissance ; et il les nomme « régents » du monde des ténèbres : car ils ne régissent pas le monde clair et lumineux, c'est-à-dire les bons et les pieux, mais l'obscur et le ténébreux, à savoir ceux qui, aveuglés par les souillures et les ténèbres d'une vie criminelle et scélérate, prennent plaisir sous la conduite du diable prince des ténèbres. Il nomme encore les démons « esprits de malice » ; car il y a une malice de la chair et une malice de l'esprit. La malice dite charnelle enflamme l'appétit vers les convoitises et les voluptés qui sont perçues par les sens. Les esprits de malice sont les mauvais désirs, et les perverses convoitises, qui appartiennent à la partie supérieure de l'âme ; lesquelles sont d'autant pires que les autres, que l'esprit lui-même et la raison sont plus élevés et excellents. Cette malice de Satan, parce qu'elle vise surtout à nous priver de l'héritage céleste : c'est pourquoi l'Apôtre a dit « dans les célestes ». De quoi il est permis de comprendre que grandes sont les forces des ennemis, leur âme invincible, leur haine immense et infinie à notre égard ; qu'ils nous font même une guerre perpétuelle, en sorte qu'il ne peut y avoir aucune paix avec eux, aucune trêve.
VI. Quelle est l'audace et la perversité du diable pour tenter.
Combien ils osent, le déclare la voix de Satan chez le Prophète : « Je monterai au ciel. » Il a attaqué les premiers hommes au paradis ; il s'est attaqué aux Prophètes ; il a convoité les Apôtres, afin, comme le Seigneur le dit chez l'Évangéliste, de « les cribler comme le froment ». Il n'a pas eu honte de la bouche même du Christ Seigneur. C'est pourquoi saint Pierre a exprimé son insatiable avidité et son immense diligence, lorsqu'il a dit : « Votre adversaire le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. » Bien que ce ne soit pas un seul Satan qui tente les hommes, mais que parfois les démons en troupe fassent irruption contre des personnes individuelles. Ce que celui-là a confessé, ce démon qui, interrogé
par le Christ Seigneur sur son nom, répondit : « Mon nom est Légion », c'est-à-dire multitude de démons, qui avait tourmenté ce misérable ; et il est écrit d'un autre : « Il prend sept autres esprits avec lui, plus méchants que lui, et entrant, ils habitent là, et les derniers états de cet homme deviennent pires que les premiers. »
VII. Pourquoi les pervers sont moins, mais les pieux davantage, attaqués par les démons.
Beaucoup, parce qu'ils ne sentent nullement en eux les impulsions et les assauts des démons, estiment que toute la chose est fausse ; que ceux-là ne soient pas assaillis par les démons, il n'est pas étonnant, puisqu'ils se sont livrés spontanément à eux. Il n'y a en eux ni piété, ni charité, ni aucune vertu digne d'un homme chrétien. C'est pourquoi il arrive qu'ils sont tout entiers au pouvoir du diable, et qu'aucune tentation n'est nécessaire pour les renverser, lui qui demeure déjà dans leurs âmes, avec leur consentement. Mais au contraire, ceux qui se sont dédiés à Dieu, menant sur terre la vie céleste : ceux-ci sont plus que tous poursuivis par les attaques de Satan, il les hait très amèrement, il leur tend à chaque instant des embûches. L'histoire des divines Écritures est pleine de saints hommes que, alors même qu'ils tenaient bon par leur âme présente, il pervertit soit par la force, soit par la fraude. Adam, David, Salomon, et d'autres qu'il serait difficile d'énumérer, ont éprouvé les violents assauts des démons, et leur astuce rusée, à laquelle on ne peut résister ni par le conseil, ni par les forces des hommes. Qui donc s'estime assez en sûreté par sa propre protection ? C'est pourquoi il faut demander pieusement et chastement à Dieu qu'il ne nous laisse pas tenter au-delà de ce que nous pouvons, mais qu'il fasse aussi qu'avec la tentation vienne une issue, afin que nous puissions soutenir.
VIII. Les démons ne peuvent tenter les hommes autant ni aussi longtemps qu'ils le veulent.
Or ici les fidèles doivent être affermis, si d'aventure certains, par faiblesse d'âme ou ignorance de la chose, redoutent horriblement la puissance des démons, afin qu'eux-mêmes, agités par les flots des tentations, s'abritent dans ce port de la prière. Car Satan, dans sa si grande puissance et obstination, dans sa haine capitale contre notre race, ne peut nous tenter ou nous vexer ni autant ni aussi longtemps qu'il le veut, mais toute sa puissance est gouvernée par le signe et la permission de Dieu. Très connu est l'exemple de Job, au sujet duquel, si Dieu n'avait pas dit au diable : « Voici, tout ce qu'il possède est en ta main », Satan ne lui aurait touché à rien ; à l'inverse cependant, si le Seigneur n'avait ajouté : « Seulement n'étends pas ta main sur lui » : d'un seul coup du diable, il serait tombé avec ses fils et ses biens. Ainsi est liée la puissance des démons, au point que, même sur ces pourceaux dont parlent les Évangélistes, ils n'auraient pu se jeter sans la permission de Dieu.
IX. Ce que le mot de tenter nous désigne, et de quelle manière nous sommes tentés par Dieu.
Mais pour comprendre la force de cette pétition, il faut dire ce que signifie ici « tentation », et pareillement « être induit en tentation ». Or tenter, c'est faire l'épreuve de celui qui est tenté, pour que, lui tirant ce que nous désirons, nous en fassions sortir la vérité. Laquelle manière de tenter ne convient nullement à Dieu. Qu'est-ce en effet que Dieu ignore ? « Car toutes choses, dit-on, sont nues et découvertes à ses yeux. » Il y a un autre genre de tenter, lorsque, en allant plus loin, on a coutume de chercher autre chose en bonne ou en mauvaise part ; en bonne, quand, par quelque chose, la vertu de quelqu'un est tentée, pour que, cette vertu étant éprouvée et connue, il soit augmenté en dignités et honneurs, et que son exemple soit proposé aux autres à imiter, et enfin que tous par là soient excités aux louanges de Dieu. Laquelle manière de tenter convient seule à Dieu. Exemple de cette tentation est celui du Deutéronome : « Le Seigneur votre Dieu vous tente, afin qu'il apparaisse au grand jour si vous l'aimez ou non. » Par quelle manière aussi Dieu est dit tenter les siens, lorsqu'il les presse par la pauvreté, la maladie et d'autres sortes de calamités : ce qu'il fait afin d'éprouver leur patience, et qu'ils soient un exemple pour les autres du devoir chrétien. En ce sens nous lisons qu'Abraham fut tenté pour qu'il immolât son fils ; ce qu'ayant fait, il fut un exemple singulier d'obéissance et de patience pour la mémoire éternelle des hommes. Dans le même sens il est dit de Tobie : « Parce que tu étais agréable à Dieu, il était nécessaire que la tentation t'éprouvât. »
X. Comment le démon tente les hommes.
En mauvaise part, les hommes sont tentés lorsqu'ils sont poussés au péché ou à la ruine ; ce qui est le propre devoir du diable. Car c'est avec cette intention qu'il tente les hommes, pour les tromper et les précipiter. C'est pourquoi il est appelé « tentateur » dans les divines Écritures. Or dans ces tentations, tantôt nous appliquant des aiguillons intimes, il emploie comme administratrices les affections et les émotions de l'âme, tantôt nous agitant du dehors, il use de choses extérieures, soit prospères pour nous enfler, soit adverses pour nous briser ; parfois il a pour émissaires et éclaireurs des hommes perdus, surtout les hérétiques qui, assis dans la chaire de pestilence, dispersent les semences mortifères de doctrines mauvaises, afin que ceux qui n'ont aucun discernement ou distinction entre la vertu et les vices, hommes par eux-mêmes enclins au mal, il les pousse vacillants et précipités. XI. De quelles manières on dit que quelqu'un est induit en tentation.
Or nous sommes dits « induits » en tentation lorsque nous succombons aux tentations. Nous sommes induits en tentation de deux manières :
premièrement, lorsque, écartés de notre état, nous nous précipitons dans le mal vers lequel quelqu'un, en nous tentant, nous a poussés. Or personne assurément n'est induit en tentation par Dieu de cette manière, car Dieu n'est auteur de péché pour personne, bien au contraire il hait « tous ceux qui commettent l'iniquité ». Il en est ainsi également chez saint Jacques : « Que personne, lorsqu'il est tenté, ne dise qu'il est tenté par Dieu : car Dieu n'est point tentateur du mal. » Ensuite, on dit nous induire en tentation celui qui, bien qu'il ne tente pas lui-même, et ne fasse rien pour que nous soyons tentés, est cependant dit nous tenter, parce que, pouvant empêcher que cela n'arrive, ou que nous ne soyons vaincus par les tentations, il ne l'empêche pas. De cette manière Dieu permet sans doute que les bons et les pieux soient tentés, mais cependant il ne les abandonne pas, soutenus par sa grâce. Et parfois, par le juste et caché jugement de Dieu, nos crimes l'exigeant, laissés à nous-mêmes, nous tombons.
XII. Les bienfaits de Dieu nous induisent parfois en tentation. En outre, on dit que Dieu nous induit en tentation lorsque nous abusons pour notre perte de ses bienfaits, qu'il nous a donnés pour notre salut, et que, comme ce fils prodigue, nous dissipons la substance paternelle « en vivant dans la débauche », cédant à nos convoitises. C'est pourquoi nous pouvons dire ce que l'Apôtre a dit de la loi : « Il s'est trouvé pour moi que le commandement, qui était pour la vie, est devenu pour la mort. » Un exemple opportun de cette chose est Jérusalem, au témoignage d'Ézéchiel, que Dieu avait enrichie de toute sorte d'ornements, si bien que Dieu disait par la bouche du prophète : « Tu étais parfaite dans ma beauté que j'avais mise sur toi » ; et pourtant cette ville, comblée des biens divins, loin d'avoir reconnaissance envers Dieu qui l'avait si bien méritée, et d'user des bienfaits célestes pour obtenir la béatitude en vue de laquelle elle les avait reçus, fut au contraire tout à fait ingrate envers Dieu son père, et, rejetant l'espérance et la pensée des fruits célestes, jouissait seulement de l'abondance présente dans la débauche et la perdition ; ce qu'Ézéchiel a exposé en de nombreuses paroles au même chapitre. C'est pourquoi, au même rang, sont ingrats envers Dieu les hommes qui convertissent aux vices, avec sa permission, la matière abondante d'actions droites qui leur a été fournie divinement par lui.
XIII. Comment il faut comprendre les paroles de l'Écriture qui parlent de la permission de Dieu par des mots signifiant une opération.
Mais il faut considérer avec soin cet usage de la divine Écriture, qui signifie parfois la permission de Dieu par des mots qui, s'ils étaient pris à la lettre, signifieraient comme une action en Dieu. Car dans l'Exode il est écrit : « J'endurcirai le cœur de Pharaon » ; et chez Isaïe : « Aveugle le cœur de ce peuple » ; et aux Romains l'Apôtre écrit : « Dieu les a livrés à des passions ignominieuses, et à un sens réprouvé. » En ces passages et en d'autres semblables, il faut entendre que cela n'a nullement été fait par Dieu, mais permis.
XIV. Dans cette partie de la prière, on ne demande pas d'être totalement exempts de toute tentation, mais de n'être pas abandonnés par Dieu dans les tentations.
Cela posé, il ne sera pas difficile de savoir ce que nous demandons dans cette partie de la prière. Et nous ne demandons pas de n'être aucunement tentés ; car la vie de l'homme sur la terre est tentation. Or cette chose est utile et fructueuse pour le genre humain ; car dans les tentations nous nous connaissons nous-mêmes, c'est-à-dire nos forces, c'est pourquoi aussi nous sommes humiliés sous la main puissante de Dieu, et combattant virilement, nous attendons la couronne immarcescible de gloire : « Car celui aussi qui combat dans l'arène n'est pas couronné s'il n'a combattu selon les règles » ; et, comme dit saint Jacques : « Heureux l'homme qui endure la tentation, car lorsqu'il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l'aiment. » Que si parfois nous sommes pressés par les tentations de nos ennemis, ce sera un grand soulagement pour nous que la pensée d'avoir pour secours « un pontife qui puisse compatir à nos infirmités, lui-même tenté en toutes choses ». Que demandons-nous donc ici ? De ne pas consentir aux tentations, abandonnés de la protection divine, ou y céder affligés, afin que soit à notre disposition la grâce de Dieu qui, lorsque nous manquent nos propres forces, nous restaure et nous ranime dans les maux.
XV. Comment nous devons implorer de Dieu le secours dans nos tentations.
C'est pourquoi nous devons en général implorer le secours de Dieu dans toutes les tentations, et nommément, lorsque nous sommes affligés par chacune d'elles, il faut recourir à la prière ; ce que nous lisons que David a fait dans presque tout genre de tentation ; car dans le mensonge il priait ainsi : « N'ôte pas totalement de ma bouche la parole de vérité » ; dans l'avarice de cette manière : « Incline mon cœur vers tes témoignages, et non vers l'avarice. » Dans les choses vaines de cette vie et dans les attraits des convoitises, il usait de cette prière : « Détourne mes yeux, qu'ils ne voient point la vanité. » Nous demandons donc de ne pas céder aux convoitises, de ne pas nous lasser de soutenir les tentations, de ne pas nous écarter de la voie du Seigneur, afin que, tant dans les choses fâcheuses que dans les prospères, nous gardions l'égalité d'âme et la constance, et que Dieu ne laisse aucune partie de nous-mêmes vide de sa protection. Nous demandons enfin qu'il « écrase Satan sous nos pieds ».
XVI. Comment remporter la victoire sur la tentation, et par quel auteur on peut l'obtenir.
Il reste que le curé exhorte le peuple fidèle aux choses qu'il faut surtout considérer et méditer dans cette prière ; en quoi la meilleure méthode sera, si, comprenant combien est grande la faiblesse des hommes, nous nous défions de nos forces, et, plaçant toute l'espérance de notre salut dans la bonté de Dieu, confiants en son patronage, nous ayons un grand courage même dans les plus grands périls ; considérant surtout combien Dieu en a délivré, des gueules béantes de Satan, qui étaient doués de cette espérance et de ce courage. Joseph, environné de toutes parts des flammes ardentes d'une femme insensée, n'a-t-il pas été arraché au plus grand péril et élevé à la gloire ? Suzanne, assiégée par les ministres de Satan, lorsque rien n'était plus proche que d'être tuée par des sentences criminelles, ne fut-elle pas conservée saine et sauve ? et ce n'est pas étonnant ; « Car, dit l'Écriture, son cœur avait confiance dans le Seigneur. » Insigne est la louange et la gloire de Job, qui triompha du monde, de la chair et de Satan. Il y a beaucoup d'exemples de ce genre, par lesquels le curé devra avec soin exhorter le peuple pieux à cette espérance et à cette confiance.
XVII. Le chef de notre combat est le Christ, les compagnons sont tous les saints, et ceux qui ne les suivent pas sont insensés.
Que les fidèles considèrent aussi quel chef ils ont dans les tentations des ennemis, à savoir le Christ Seigneur, qui a remporté la victoire de ce combat. Lui-même a vaincu le diable ; c'est celui, le plus fort, qui, survenant, a vaincu le fort armé, et l'a dépouillé de ses armes et de ses dépouilles. De sa victoire, qu'il a remportée sur le monde, il est dit chez saint Jean : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » Et dans l'Apocalypse, il est appelé lui-même le lion vainqueur, et il est sorti « vainqueur pour vaincre » ; par laquelle victoire il a donné aussi à ses fidèles la faculté de vaincre. L'épître de l'Apôtre aux Hébreux est pleine des victoires des saints hommes, « qui par la foi ont vaincu les royaumes, fermé la gueule des lions », et ce qui suit. Or, de ces choses que nous lisons avoir été ainsi accomplies, embrassons par la pensée ces victoires que remportent chaque jour, des combats intérieurs et extérieurs des démons, les hommes éminents par la foi, l'espérance et la charité ; lesquelles sont si nombreuses et si insignes que, si elles tombaient sous les regards des yeux, nous jugerions que rien n'arrive plus fréquemment, rien de plus glorieux ; de la défaite de ces ennemis saint Jean a écrit en ces termes : « Je vous écris, jeunes gens, parce que vous êtes forts, et que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le malin. »
XVIII. Comment le diable peut être surmonté par nous.
Or Satan n'est pas vaincu par l'oisiveté, le sommeil, le vin, la bombance, la luxure ; mais par la prière, le travail, la veille, l'abstinence, la continence, la chasteté. « Veillez et priez », dit-il, comme nous l'avons déjà dit, « afin que vous n'entriez pas en tentation. » Ceux qui usent de ces armes pour ce combat mettent en fuite les adversaires ; car ceux qui résistent au diable, il fuira loin d'eux. Cependant, dans ces victoires des saints hommes, dont nous avons parlé, que personne ne se complaise en soi-même, que personne ne s'élève avec insolence, au point de se fier de pouvoir soutenir par ses propres forces les tentations hostiles et les assauts des démons. Cela n'est pas de notre nature, non de l'humaine faiblesse, mais de la seule divine puissance.
XIX. Comment les forces pour vaincre nous sont données par Dieu. Ces forces, par lesquelles nous abattons les satellites de Satan, nous sont données par Dieu ; lui qui pose « comme un arc d'airain, nos bras », par le bienfait de qui « l'arc des forts est vaincu, et les faibles sont ceints de vigueur » ; qui nous donne la protection du salut ; dont la droite nous soutient ; qui « enseigne nos mains au combat, et nos doigts à la guerre » ; de sorte qu'à Dieu seul doivent être rendues et conservées les grâces pour la victoire, lui seul par qui, comme auteur et soutien, nous pouvons vaincre ; ce qu'a fait l'Apôtre. Car il dit : « Grâces soient à Dieu, qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ. » Ce même auteur de la victoire, cette voix céleste le proclame dans l'Apocalypse : « Le salut et la force sont faits, et le royaume de notre Dieu, et la puissance de son Christ ; car l'accusateur de nos frères a été rejeté, et eux-mêmes l'ont vaincu à cause du sang de l'Agneau. » Le même livre atteste la victoire remportée par le Christ Seigneur sur le monde et la chair en ce passage : « Ceux-ci combattront contre l'Agneau, et l'Agneau les vaincra. » Voilà touchant la cause et la manière de vaincre.
XX. Quelles sont dans ce combat spirituel les récompenses des vainqueurs.
Ces choses exposées, les curés proposeront au peuple fidèle les couronnes préparées par Dieu, et l'ampleur éternelle des récompenses constituée pour les vainqueurs. Ils apporteront les témoignages divins de la même Apocalypse : « Celui qui vaincra ne sera point atteint de la seconde mort » ; et en un autre lieu : « Celui qui vaincra sera ainsi revêtu de vêtements blancs, et je n'effacerai point son nom du livre de vie, et je confesserai son nom devant mon Père, et devant ses anges. » Et peu après Dieu lui-même et notre Seigneur parle ainsi à Jean : « Celui qui vaincra, je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu, et il n'en sortira plus au dehors. » Puis il dit : « Celui qui vaincra, je lui donnerai de s'asseoir avec moi sur mon trône ; comme moi aussi j'ai vaincu, et me suis assis avec mon Père sur son trône. » Enfin, après avoir exposé la gloire des saints et cette force perpétuelle des biens dont ils jouiront dans le ciel, il ajouta : « Celui qui vaincra possédera ces choses. »
CHAPITRE XVI. De la septième demande.
Mais délivre-nous du mal.
I. Il n'est rien contenu dans les demandes précédentes qui ne soit inclus dans celle-ci.
Cette dernière demande est comme le résumé de toutes celles par lesquelles le Fils de Dieu a conclu cette divine prière ; en montrant aussi sa force et son poids, il a usé de cette clause de prière lorsque, prêt à sortir de cette vie, il priait Dieu le Père pour le salut des hommes : « Je demande, dit-il, que tu les préserves du mal. » Donc, par cette formule de prière, qu'il a transmise à la fois par le précepte et confirmée par l'exemple, il a embrassé comme dans un abrégé la force et la raison des autres demandes. Car lorsque nous aurons obtenu ce qui est contenu dans cette prière, il ne reste plus rien, selon saint Cyprien, qui doive être demandé au-delà, puisque, une fois demandée la protection de Dieu contre le mal, nous nous tenons en sûreté et à l'abri de tout ce que le diable et le monde opèrent. C'est pourquoi, cette demande étant d'une telle importance que nous l'avons dit, le curé devra mettre le plus grand soin à l'expliquer aux fidèles. Or cette demande et la précédente diffèrent en ce que, par celle-là, nous demandons d'éviter la faute, par celle-ci, d'être délivrés de la peine.
II. Ce qui nous presse à répandre cette prière devant le Seigneur.
C'est pourquoi il n'est plus nécessaire de rappeler au peuple fidèle combien il souffre des incommodités et des calamités, et combien il a besoin du secours céleste. Car combien et de quelles grandes misères est exposée la vie des hommes, outre que les écrivains sacrés et profanes ont traité ce sujet très abondamment, il n'est presque personne qui ne le comprenne par son propre péril et celui d'autrui. Car tous sont persuadés de ce que l'exemple de la patience de Job a transmis à la mémoire : « L'homme, né de la femme, vivant un temps bref, est rempli de beaucoup de misères ; qui sort comme une fleur, et est écrasé, et fuit comme l'ombre, et ne demeure jamais dans le même état. » Et qu'il ne se passe aucun jour qui ne puisse être marqué de quelque souci ou incommodité propre, en est témoin cette parole du Christ Seigneur : « À chaque jour suffit sa peine. » La condition de la vie humaine est encore déclarée par cet avertissement du Seigneur lui-même, qui a enseigné qu'il faut prendre chaque jour la croix et le suivre. Donc, à mesure que chacun sent combien cette manière de vivre est laborieuse et périlleuse, il sera aisément persuadé au peuple fidèle qu'il faut implorer de Dieu la délivrance des maux ; surtout puisque par rien les hommes ne sont davantage portés à prier que par le désir et l'espoir de la délivrance des incommodités qui les pressent, ou qui les menacent. Car c'est une raison innée dans les âmes des hommes, que dans les maux ils recourent aussitôt au secours de Dieu. C'est de quoi il est écrit : « Remplis leurs faces d'ignominie, et ils chercheront ton nom, Seigneur » ; et : « Leurs infirmités ont été multipliées, ensuite ils se sont hâtés. »
III. De quelle manière il faut demander à Dieu le rejet des périls et des calamités.
Mais si les hommes le font presque d'eux-mêmes, d'invoquer Dieu dans les périls et les calamités : certes, comment ils peuvent le faire convenablement, doivent-ils surtout être enseignés par ceux à la foi et à la prudence desquels est commis leur salut. Car il ne manque pas de gens qui, contrairement à l'ordre du Christ Seigneur, usent d'un ordre préposéré dans la prière. Car celui qui nous a ordonné de recourir à lui « au jour de la tribulation », le même nous a prescrit un ordre de prière ; car il a voulu que, avant de prier qu'il nous délivre du mal, nous demandions que le nom de Dieu soit sanctifié, et que son règne vienne, et que nous demandions le reste, par lesquels, comme par certains degrés, on parvient à ce lieu. Mais certains, si la tête, si le côté, si le pied leur fait mal, s'ils subissent une perte de leur bien familial, si des menaces, si des périls sont brandis par des ennemis, dans la famine, dans la guerre, dans la peste, omettant les degrés intermédiaires de la prière dominicale, demandent seulement d'être arrachés à ces maux. Mais à cette coutume répugne l'ordre du Christ Seigneur : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu. » C'est pourquoi ceux qui prient droitement, lorsqu'ils déprécient les calamités, les incommodités, le rejet des maux, ils le rapportent à la gloire de Dieu. Ainsi David, à cette prière : « Seigneur, ne me reprends pas dans ta fureur », a joint la raison par laquelle il se montrait très désireux de la gloire de Dieu ; car il dit : « Car il n'y a personne, dans la mort, qui se souvienne de toi ; et dans l'enfer, qui te confessera ? » Et le même, lorsqu'il priait Dieu de lui faire miséricorde, ajoute ceci : « J'enseignerai aux iniques tes voies, et les impies se convertiront à toi. » À cette manière salutaire de prier, et à l'exemple du prophète, doivent être incités les auditeurs fidèles, et en même temps doivent être enseignés combien il y a de différence entre les prières des infidèles et celles des hommes chrétiens.
IV. Les infidèles et les chrétiens ne demandent pas d'être délivrés du mal de la même manière.
Ceux-là aussi demandent avec véhémence à Dieu de pouvoir se remettre de leurs maladies et blessures, d'être autorisés à échapper aux maux pressants ou imminents ; mais cependant ils placent leur principale espérance de délivrance dans les remèdes, acquis par la nature ou par l'industrie des hommes ; bien plus, ils appliquent sans aucune religion tout médicament qui leur a été donné par quiconque, même s'il est confectionné par des incantations, des maléfices, l'action des démons, pourvu que quelque espoir de santé se montre. Bien autre est la méthode des chrétiens, qui dans les maladies, et dans toutes les choses adverses, ont pour suprême refuge et protection de salut Dieu, reconnaissent et vénèrent ce seul auteur de tout bien et leur libérateur ; quant aux remèdes, ils tiennent pour certain que la force qui est en eux pour guérir a été mise par Dieu, et estiment qu'ils ne profitent aux malades qu'autant que Dieu lui-même le voudra. Car la médecine a été donnée par Dieu au genre humain, pour guérir les maladies. De là cette parole de l'Ecclésiastique : « Le Très-Haut a créé les médicaments de la terre, et l'homme prudent ne s'en détournera pas. » C'est pourquoi ceux qui ont donné leur nom à Jésus-Christ ne placent pas la principale espérance de recouvrer la santé dans ces remèdes, mais ils ont surtout confiance en Dieu lui-même, auteur de la médecine.
V. Comment dans les maladies il ne faut se fier qu'à Dieu seul, qui a délivré un très grand nombre de personnes des périls les plus pressants.
C'est pourquoi, dans les divines Lettres, sont aussi repris ceux qui, par confiance dans la médecine, ne requièrent aucun secours de Dieu ; bien plus, ceux qui mènent une vie selon les lois divines s'abstiennent de tous les remèdes, quels qu'ils soient, dont il est établi qu'ils n'ont pas été appliqués par Dieu pour la guérison. Que si même par l'usage de ces médicaments leur était donné un espoir assuré de santé, cependant ils s'en écartent comme des incantations et des artifices des démons. Or il faut exhorter les fidèles à se confier en Dieu. Car c'est pour cette raison que notre parent très bienveillant nous a ordonné de demander la délivrance des maux, afin que, dans le fait même qu'il l'a ordonné, nous ayons aussi espoir de l'obtenir. Il y a dans les saintes Lettres beaucoup d'exemples de cette chose, afin que ceux qui sont moins conduits par les raisonnements à bien espérer soient contraints d'avoir confiance par la multitude des exemples. Abraham, Jacob, Lot, Joseph, David sont sous nos yeux, témoins très riches de la divine bonté. Les Lettres sacrées du Nouveau Testament énumèrent tant de personnes arrachées des plus grands dangers par le poids de la pieuse prière, que la chose n'a pas besoin de rappel d'exemples. Nous nous contenterons donc de cette seule sentence du prophète, qui peut confirmer même le plus faible : « Les justes ont crié, et le Seigneur les a exaucés ; et de toutes leurs tribulations il les a délivrés. »
VI. Ce qu'il faut entendre ici par le mot « mal », et quel est le sens de cette demande.
Suit la force et la raison de cette demande, afin que les fidèles comprennent que nous ne demandons nullement ici d'être délivrés de tous les maux. Car il y en a certains qui sont communément réputés maux, qui cependant sont profitables à ceux qui les souffrent ; comme cet « aiguillon » qui avait été appliqué à l'Apôtre, afin que, la grâce de Dieu aidant, « la vertu s'accomplisse dans la faiblesse ». Ces maux, si leur force est connue, affectent les pieux de la plus grande joie ; tant s'en faut qu'ils demandent à Dieu qu'ils soient enlevés. C'est pourquoi nous déprécions seulement les maux qui ne peuvent apporter aucune utilité à l'âme ; les autres nullement, pourvu qu'il en sorte quelque fruit salutaire.
VII. Combien et de quelle sorte sont les genres de maux dont nous désirons être délivrés.
Tout à fait donc est attachée à cette parole cette force : qu'étant délivrés du péché, du péril aussi de la tentation, des maux intérieurs et extérieurs, nous soyons arrachés ; que nous soyons à l'abri de l'eau, du feu, de la foudre ; que la grêle ne nuise pas aux moissons ; que nous ne souffrions pas de la cherté des vivres, des séditions, de la guerre ; nous demandons à Dieu qu'il écarte les maladies, la peste, la dévastation ; qu'il empêche les chaînes, la prison, l'exil, les trahisons, les embûches, et toutes les autres incommodités, par lesquelles la vie des hommes a coutume d'être surtout effrayée et pressée ; enfin, qu'il détourne toutes les causes des crimes et des forfaits. Et nous ne déprécions pas seulement ces choses qui, du consentement de tous, sont maux, mais aussi celles que presque tous confessent biens : les richesses, les honneurs, la santé, la force, cette vie même ; nous demandons, dis-je, que ces choses ne soient pas converties en mal et en ruine de notre âme. Nous prions aussi Dieu de n'être pas surpris par une mort soudaine ; de ne pas exciter contre nous la colère de Dieu ; de ne pas subir les supplices qui attendent les impies ; de ne pas être tourmentés par le feu du purgatoire ; duquel afin que les autres soient délivrés, nous prions pieusement et saintement. Cette demande, tant dans la messe que dans les litanies, l'Église l'interprète ainsi : que nous déprécions les maux passés, présents et futurs.
VIII. Dieu écarte aussi les maux imminents, et parfois arrache admirablement des présents.
Or ce n'est pas d'une seule manière que la bonté de Dieu nous arrache aux maux ; car il empêche les calamités imminentes, comme nous lisons que ce grand Jacob fut délivré des ennemis que le meurtre des Sichémites avait excités contre lui ; car il est écrit : « La terreur de Dieu envahit toutes les villes à l'entour, et ils n'osèrent point poursuivre ceux qui se retiraient. » Et certes, tous les bienheureux qui règnent avec le Christ Seigneur dans les cieux, ont été délivrés de tous les maux par le secours de Dieu ; mais nous, qui sommes dans ce pèlerinage, il ne veut nullement que nous soyons délivrés de toutes les incommodités ; mais il nous arrache à quelques-unes. Bien qu'il y ait comme une délivrance de tous les maux dans ces consolations que Dieu donne parfois à ceux qui sont pressés par les choses adverses. Par elles le prophète se consolait lui-même, lorsqu'il disait : « Selon la multitude de mes douleurs dans mon cœur, tes consolations ont réjoui mon âme. » En outre, Dieu délivre des maux les hommes lorsqu'il les conserve intacts et saufs bien qu'amenés dans le plus grand péril ; ce que nous lisons être arrivé aux enfants jetés dans la fournaise ardente, et à Daniel, que les lions ne blessèrent en rien, de même que la flamme ne fit aucun mal aux enfants.
IX. Le diable est ici appelé le mauvais, parce qu'il est l'auteur du mal de faute et l'exécuteur du mal de peine.
Or le mauvais est appelé proprement, selon la sentence de saint Basile le Grand, de Chrysostome et d'Augustin, le démon, parce qu'il fut l'auteur de la faute des hommes, c'est-à-dire du crime et du péché ; dont Dieu se sert aussi comme ministre pour infliger les peines aux scélérats et aux criminels ; car Dieu donne aux hommes tout mal qu'ils souffrent à cause du péché. En ce sens parlent les divines Lettres en ces termes : « Y aura-t-il du mal dans une cité que le Seigneur n'ait fait ? » de même : « Je suis le Seigneur, et il n'y en a pas d'autre, formant la lumière, et créant les ténèbres, faisant la paix, et créant le mal. » Il est aussi appelé mauvais pour cette raison que, bien que nous ne l'ayons en rien lésé, cependant il nous fait une guerre perpétuelle, et nous poursuit d'une haine capitale. Que si, armés par la foi et couverts par l'innocence, il ne peut nous nuire, cependant il ne met aucune fin à nous tenter par des maux extérieurs, et à nous tourmenter de quelque manière qu'il le peut. C'est pourquoi nous prions Dieu qu'il veuille nous délivrer du mal.
X. Pourquoi nous demandons d'être délivrés du mal, au singulier, et non au pluriel.
Nous disons « du mal », non « des maux », à cause de ce que les maux qui nous viennent de nos proches, nous les assignons à celui-là comme à l'auteur et à l'instigateur. Par quoi d'autant moins devons-nous nous irriter contre le prochain, bien plus, il faut tourner la haine et la colère contre Satan lui-même, par qui les hommes sont poussés à infliger l'injure. C'est pourquoi, si ton prochain t'a lésé en quelque chose, lorsque tu fais des prières à Dieu ton père, demande qu'il te délivre non seulement du mal, c'est-à-dire des injures que le prochain t'inflige, mais qu'il arrache ce prochain lui-même de la main du diable, par l'impulsion duquel les hommes sont induits en fraude.
XI. Comment nous devons être affectés dans les maux, même si nous n'en sommes pas aussitôt délivrés.
Enfin, il faut savoir que, si dans les prières et les vœux nous ne sommes pas délivrés des maux, nous devons supporter patiemment ce qui nous presse, comprenant qu'il plaît à la divine Majesté que nous les supportions avec patience. C'est pourquoi il ne convient nullement de nous indigner ou de nous affliger de ce que Dieu n'écoute pas nos prières ; mais il faut tout rapporter à son commandement et à sa volonté, estimant utile, estimant salutaire ce qui plaît à Dieu qu'il soit ainsi, et non ce qui nous semble autrement.
XII. Combien et de quels grands avantages nous parviennent par les tribulations. Enfin, les pieux auditeurs doivent être enseignés que, tandis qu'ils sont dans la carrière de cette vie, ils doivent être prêts à supporter tout genre d'incommodités et de calamités, non seulement d'un esprit égal, mais joyeux. Car « tous, dit l'Apôtre, ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus, souffriront persécution » ; de même : « C'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu » ; de nouveau : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît ces choses, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ? » Car il n'est pas juste que le serviteur soit plus grand que son maître, comme il est honteux, selon la sentence de saint Bernard, que les membres soient délicats sous une tête épineuse. L'exemple admirable d'Urie est proposé à imiter, qui, David l'exhortant à se contenir chez lui, dit : « L'arche de Dieu, et Israël, et Juda, habitent sous des tentes, et moi j'entrerai dans ma maison ? » Instruits de ces raisons et méditations, si nous venons à la prière, nous obtiendrons ceci, que, si, cernés de menaces de toutes parts, et entourés de maux, comme ces trois enfants non atteints par le feu, nous soyons ainsi conservés inviolés : certes, comme les Macchabées, nous supportions constamment et fortement les cas adverses. Dans les outrages et les tourments, nous imiterons les saints Apôtres, qui, frappés de coups, se réjouissaient vivement d'avoir été jugés dignes de souffrir des outrages pour Jésus-Christ. Ainsi, nous étant disposés de la sorte, nous chanterons avec la plus grande joie de l'âme : « Les princes m'ont persécuté sans cause, et mon cœur a craint à cause de tes paroles ; moi, je me réjouirai au sujet de tes oracles, comme celui qui a trouvé de nombreuses dépouilles. »
CHAPITRE XVII. De la dernière clause de l'Oraison Dominicale :
Amen.
I. Quel est l'usage et le fruit de cette particule.
Cette parole, telle qu'elle est, saint Jérôme l'appelle le sceau de l'Oraison Dominicale dans ses Commentaires sur Matthieu. C'est pourquoi, comme nous avons averti précédemment les fidèles de la préparation qu'il faut apporter, avant d'aborder la divine prière : ainsi nous avons jugé devoir faire maintenant, afin qu'ils connaissent la cause et la raison de la clause et de la fin de cette prière elle-même. Car il n'est pas de plus grande importance de commencer diligemment les divines prières, que de les achever religieusement. Que le peuple fidèle sache donc qu'il y a beaucoup et de grands fruits que nous percevons de la fin de l'Oraison Dominicale : mais le plus abondant et le plus joyeux de tous les fruits est l'obtention de ce que nous avons demandé : de quoi il a été assez dit plus haut. Or nous n'obtenons pas seulement, par cette dernière partie de la prière, que nos prières soient entendues, mais aussi certaines choses plus grandes et plus illustres qu'elles ne peuvent être expliquées par des paroles.
II. Quels grands biens de la prière découlent vers les hommes.
Car puisque, en priant, les hommes s'entretiennent avec Dieu, comme dit saint Cyprien, il se fait d'une certaine manière inexplicable que la divine majesté devient plus proche de celui qui prie que des autres, et qu'elle l'orne en outre de dons singuliers ; de sorte que ceux qui prient pieusement Dieu peuvent d'une certaine manière être comparés à ceux qui s'approchent du feu, qui, s'ils ont froid, se réchauffent, s'ils ont chaud, brûlent : ainsi ceux-là, assistant à Dieu, deviennent plus ardents selon la mesure de leur piété et de leur foi ; car leur âme est enflammée à la gloire de Dieu, leur esprit est illuminé d'une manière admirable, et ils sont tout à fait comblés des dons divins. Car il est transmis dans les saintes Lettres : « Tu l'as prévenu dans les bénédictions de la douceur. » En est exemple à tous ce grand Moïse, qui, sortant du rapport et du colloque avec Dieu, resplendissait d'un certain éclat divin, si bien que les Israélites ne pouvaient regarder ses yeux et sa bouche. Tout à fait, ceux qui prient avec ce zèle véhément jouissent admirablement de la bonté et de la majesté de Dieu. « Le matin je me tiendrai debout, dit le prophète, et je verrai ; car tu n'es pas un Dieu qui veuille l'iniquité. » Plus les hommes connaissent ces choses, plus ils vénèrent Dieu d'un culte et d'une piété véhéments ; ils sentent aussi d'autant plus agréablement combien suave est le Seigneur, et combien vraiment bienheureux sont tous ceux qui espèrent en lui ; alors vraiment, environnés de cette lumière très claire, ils considèrent combien grande est leur humilité, combien grande est la majesté de Dieu. Car telle est la règle de saint Augustin : « Que je te connaisse, que je me connaisse. » C'est pourquoi il arrive que, se défiant de leurs propres forces, ils se remettent tout entiers à la bonté de Dieu, ne doutant nullement que celui-ci, les embrassant de cette paternelle et admirable charité, leur fournisse abondamment toutes les choses qui sont nécessaires à la vie et au salut ; de là ils se tournent à rendre grâces à Dieu, aussi grandes qu'ils peuvent les concevoir dans leur âme, aussi grandes qu'ils peuvent les embrasser par la prière ; ce que nous lisons qu'a fait le grand David, qui, ayant ainsi commencé la prière : « Sauve-moi de tous ceux qui me persécutent », la termina ainsi : « Je confesserai le Seigneur selon sa justice, et je chanterai le nom du Seigneur Très-Haut. »
III. Comment il arrive que les prières des saints, commencées dans la crainte, se concluent dans la joie.
Il y a des prières de ce genre des saints innombrables, dont le début est plein de crainte, la clause remplie de bonne espérance et de joie ; mais il est admirable combien en ce genre brillent les prières de David lui-même. Car lorsque, troublé par la crainte, il s'était ainsi mis à prier : « Beaucoup se lèvent contre moi, beaucoup disent à mon âme : il n'y a pas pour lui de salut dans son Dieu » : affermi ensuite et inondé de joie, il ajouta peu après : « Je ne craindrai pas les milliers du peuple qui m'environnent. » Dans un autre Psaume aussi, lorsqu'il avait déploré sa misère, enfin, confiant en Dieu, il se réjouit incroyablement de l'espérance de la béatitude éternelle : « Dans la paix, dit-il, dans le même lieu je dormirai et me reposerai. » Et ces paroles : « Seigneur, ne me reprends pas dans ta fureur, et ne me corrige pas dans ta colère » ? avec quel tremblement et quelle pâleur faut-il croire que le prophète les a prononcées ? Au contraire, celles qui suivent ensuite, avec quelle âme confiante et joyeuse ? « Retirez-vous de moi, dit-il, vous tous qui commettez l'iniquité ; car le Seigneur a exaucé la voix de mes pleurs. » Et lorsqu'il redoutait la colère et la fureur de Saül, avec quelle humilité et quelle soumission il implorait le secours de Dieu : « Dieu, sauve-moi en ton nom, et juge-moi dans ta puissance » ; et cependant il ajoute joyeusement et avec confiance dans le même Psaume : « Voici que Dieu m'aide, et le Seigneur est le soutien de mon âme. » C'est pourquoi celui qui se porte aux saintes prières, muni de foi et d'espérance, qu'il aborde Dieu son père, en sorte qu'il ne se défie nullement de pouvoir obtenir ce qui lui est nécessaire.
IV. En quel sens cette petite parole « Amen » est employée ici à la fin, et comment dans la messe elle est réservée à la prononciation du prêtre.
Or il y a en ce dernier mot de la divine prière « Amen » comme beaucoup de semences de ces raisons et pensées dont nous avons parlé. Et certes ce mot hébreu a été si fréquent dans la bouche du Sauveur, qu'il a plu à l'Esprit Saint qu'il fût retenu dans l'Église de Dieu ; auquel mot est soumise d'une certaine manière cette sentence : sache que tes prières ont été entendues ; car il a la force de celui qui répond, et de Dieu congédiant avec bonne grâce celui qui a obtenu par ses prières ce qu'il voulait. Cette sentence a été approuvée par l'usage perpétuel de l'Église de Dieu, qui, dans le sacrifice de la messe, lorsqu'est prononcée l'oraison dominicale, n'attribue pas ce mot « Amen » aux ministres du rite sacré, dont la partie est de dire : « Mais délivre-nous du mal », mais l'a réservé accommodé au prêtre lui-même ; qui, étant interprète de Dieu et des hommes, répond au peuple que Dieu a été fléchi.
V. Pourquoi dans les autres prières le ministre, mais dans celle-ci le prêtre répond Amen.
Cependant ce rite n'est pas commun à toutes les prières, puisque dans les autres c'est la fonction des ministres de répondre « Amen », mais il est propre à l'oraison dominicale. Car dans les autres prières, il signifie seulement le consentement et le désir ; dans celle-ci, c'est une réponse, que Dieu a consenti à la demande de celui qui prie.
VI. Comment le mot « Amen » est expliqué diversement.
Et ce mot « Amen » a été en effet diversement interprété par beaucoup. Les Septante traducteurs l'ont rendu par « que cela soit » ; d'autres ont rendu par « vraiment » ; Aquila l'a traduit par « fidèlement » ; mais il importe peu qu'il ait été rendu de telle ou telle manière ; pourvu que nous comprenions qu'il ait cette force que nous avons dite, du prêtre qui confirme que ce qui était demandé a été concédé ; dont l'Apôtre est témoin de cette sentence dans l'épître aux Corinthiens : « Car toutes les promesses de Dieu, dit-il, sont en lui « oui » ; c'est pourquoi aussi par lui Amen à Dieu pour notre gloire. » Ce mot nous est aussi accommodé, en lequel est une certaine confirmation de ces demandes que nous avons jusqu'ici employées ; qui rend aussi attentifs ceux qui s'adonnent aux saintes prières ; car il arrive souvent que, dans la prière, les hommes distraits soient emportés ailleurs par diverses pensées. Bien plus, par cette parole même nous demandons avec le plus grand zèle que toutes choses soient faites, c'est-à-dire concédées, que nous avons demandées auparavant ; ou plutôt, comprenant que nous avons déjà obtenu toutes choses, et sentant la force présente du divin secours, nous chantons avec le prophète : « Voici que Dieu m'aide, et le Seigneur est le soutien de mon âme. » Et il n'y a personne qui puisse douter que, et par le nom de son Fils, et par la parole dont il a usé très souvent, Dieu soit ému, qui toujours, comme dit l'Apôtre, « a été exaucé à cause de sa révérence » ; « à qui est le règne, et la puissance, et l'empire, pour les siècles des siècles. »